madame de stael (1768-1848)
Mme de Staël est fille des Necker, Romands devenus des figures marquantes de la société parisienne, et grandit dans un milieu exceptionnel. Son père, Jacques Necker, bourgeois de Genève, a construit en quelques années une fortune considérable grâce à son génie des affaires. Fortune faite, il épouse Suzanne Curchod, Vaudoise, fille de pasteur, orpheline et pauvre. Tous deux sont protestants convaincus, d'une haute moralité, larges d'esprit et tolérants. Leur calvinisme n'est ni puritain ni dogmatique. La religion qu'on a enseignée à Germaine Necker est conçue non seulement comme une religion du cur unie à la vertu, une relation de l'homme à Dieu, mais aussi comme une institution sociale. Elle a été élevée dans un milieu où l'union des Lumières et de la religion est tenue pour nécessaire. Il faut insister sur ces points par lesquels elle appartient vraiment à Genève.
Autre part de l'héritage familial, le goût de la vie sociale telle qu'on la conçoit à Paris, et l'intérêt pour la politique. L'ambition de M. Necker dépasse le monde de la finance. C'est le pouvoir qu'il veut et qu'il atteindra. Sa femme a soutenu sa carrière avec une habileté, une activité sans seconde. Elle a su créer et régenter un salon rapidement devenu l'un des plus célèbres de Paris, salon littéraire parce qu'elle a mesuré l'influence des écrivains sur l'opinion. L'énumération des habitués est surprenante. On y rencontre les derniers Encyclopédistes et bien d'autres, Diderot, d'Alembert, Buffon, Grimm et Meister, Mably, Raynal, Bernardin de Saint-Pierre, Mme Geoffrin, Mme Du Deffand, mais aussi les amis suisses moins célèbres auxquels les Necker sont restés attachés.
En 1776, malgré la double difficulté de n'être ni français ni catholique, Necker accède à la direction des Finances de la France. Germaine a dix ans. Alors se multiplient chez ses parents les familiers des affaires de l'État, les ministres, les diplomates. Elle les a tous connus, puisqu'elle fut admise encore enfant dans le salon de sa mère. Elle a à peine treize ans, moins peut-être, qu'elle converse avec eux et tient son petit cercle. La célébrité du père dans toute l'Europe a ouvert à la fille le monde de la politique, l'aristocratie et les cours régnantes. Son importance sociale, accrue par ses succès littéraires, est trop souvent inaperçue ou mal comprise. Elle n'a rien d'une intrigante qui forcerait les portes ; celles-ci s'ouvrent tout naturellement devant elle.
Sa mère lui a dispensé une éducation très soignée, qui dépasse de loin celle qu'on donnait aux jeunes filles de ces milieux. Germaine apprend l'anglais et le latin, la diction, la musique, la danse ; on l'envoie au théâtre très jeune. Elle lit et écrit beaucoup ; cela fait partie de sa formation. Sa mère n'a jamais pu se livrer à son goût pour l'écriture, son mari l'en ayant empêchée. Sur ce point, il sera complètement débordé par sa fille. La combinaison de tous ces traits caractérise sa vie et ses travaux. Son génie naturel aidant, elle va bien différer du type de femme traditionnellement admis par la société d'alors et déconcerter ainsi ses contemporains, ce qui lui vaudra des joies intellectuelles et des souffrances intimes.
Son mariage malheureux avec le baron de Staël, ambassadeur du roi de Suède à la cour de France, la fait entrer en 1786 dans l'aristocratie. On remarquera qu'elle n'épouse pas un Suisse : c'est que, pour la plupart, ils sont trop loin des milieux que ses parents ambitionnent pour elle. Quant à la noblesse française, elle compte peu de protestants et les Necker ne veulent pas d'un catholique pour gendre. La jeune baronne de Staël ouvre à son tour un salon qui va relayer celui de sa mère.
Elle publie plus volontiers qu'autrefois des uvres parfois assez anciennes : Zulma en 1794, en 1795 des nouvelles précédées d'un Essai sur les fictions que Goethe appréciera au point de le traduire en 1796. Le grand écrivain suivra désormais les travaux de Mme de Staël avec un intérêt partagé par Schiller et soutenu par Guillaume de Humboldt ; celui-ci deviendra l'un des plus chers amis allemands de Mme de Staël, celui qui pensera dès 1800 qu'elle seule pourrait faire connaître la pensée allemande en France. Elle reviendra sur la théorie du roman dans bien d'autres écrits, De la littérature, les Réflexions sur le but moral de « Delphine », De lAllemagne. Dès 1795, dans l'Essai sur les fictions, elle rejette le merveilleux et l'allégorique, les romans philosophiques et historiques, et leur préfère ceux qui mettraient en scène la variété des caractères et des conditions sociales. La fiction doit peindre les mouvements du cur et du caractère de l'homme au point de rencontre de l'imagination et de la philosophie, celle-ci ayant besoin de la parure de celle-là pour « émouvoir et conduire au but sans l'indiquer d'avance ». En 1795, elle croit encore à la réussite esthétique si le contenu obéit à des fins morales. Très préoccupée comme ses contemporains par les rapports de la morale et du roman qui n'obtient ses lettres de noblesse que s'il est moral, elle abandonnera ce point de vue trop étroit. L'uvre d'art n'a pas plus de but moral que la vie elle-même, mais son résultat doit être moral. Du moins, dès le temps de l'Essai, elle saisit le paradoxe du roman, symétrique du paradoxe de l'acteur, « où tout est inventé et imité, où rien n'est vrai mais où tout est vraisemblable ».
En 1796, Mme de Staël publie un ouvrage très ambitieux, De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, auquel elle travaille depuis des années. Dans son introduction, elle résume sa pensée sur le bonheur des nations lié à la liberté et au bon gouvernement, idée qu'elle développera dans d'autres livres. Son républicanisme s'exprime pour la première fois comme un idéal qu'elle cherchera en vain à réaliser. Elle fait la revue pessimiste des passions bonnes et mauvaises et des malheurs qu'elles engendrent. Dans la mesure où même les plus belles et les plus pures, comme la recherche de la gloire, font dépendre des autres le bonheur individuel, elles sont néfastes. Ni l'amour, ni les affections familiales, ni l'amitié n'apportent le bonheur, puisqu'on doit compter sur les autres qui se dérobent. Pires encore sont le fanatisme, l'orgueil, la vanité, le jeu, et tous les vices de l'humanité. Le sage doit en définitive se contenter de ce qui ne dépend que de lui et rechercher la sérénité qu'apportent la réflexion, l'étude, le progrès de la pensée. Commencé en 1792 quand la Révolution change de sens, ce livre pessimiste et mélancolique est issu d'une expérience singulièrement vaste pour une jeune femme à peine âgée de trente ans, mais qui a déjà beaucoup observé, beaucoup souffert et beaucoup réfléchi. Son intérêt ne réside pas seulement dans le traité de morale dont il prend la forme, mais dans ses résonances politiques et autobiographiques.
Les années suivantes, l'écrivain s'intéresse comme toujours à la vie publique, d'où quelques ouvrages qui ne sont pas tous publiés, tant les rapides changements politiques leur sont défavorables. Le plus important, qui aurait pu faire date s'il avait paru en son temps, est un appel à la raison écrit en 1798, Des circonstances actuelles qui peuvent achever la Révolution. Il s'agit de sortir la France de l'anarchie, de fonder la République, d'écarter l'esprit terroriste ou royaliste outré, en un mot de ramener la paix publique dont le pays, épuisé par le malheur, a un intense besoin. On soulignera le fait que Mme de Staël a largement bénéficié de l'expérience de son père comme ministre, et qu'elle se méfie des théories trop abstraites et inapplicables : tout en estimant Rousseau, elle lui préfère Montesquieu et Necker.
En 1800, Mme de Staël publie son premier grand livre, De la littérature dans ses rapports avec les institutions, qui est aussi le premier livre important du nouveau siècle. Tributaire de Montesquieu, elle examine l'évolution de la littérature et de la pensée à travers les différents types de sociétés, de gouvernements, de religions. Dans cet hymne à la gloire de la littérature, prise au sens le plus large du mot - ce que nous appelons sciences humaines - elle prononce un plaidoyer imposant en faveur du XVIIIe siècle. Puiser des thèmes nouveaux dans le passé des peuples, réhabiliter le Moyen Age chrétien, prédire le progrès dans la philosophie, l'histoire, le roman au sein d'institutions libres et égalitaires accordées avec les murs, affirmer, comme Voltaire, contre Marmontel ou La Harpe, qu'il n'y a pas de goût absolu mais des goûts relatifs, opinion qu'on retrouvera démontrée dans De lAllemagne : vaste programme... Certes, dans un ouvrage aussi général, il manque à l'auteur bien des connaissances et une pensée philosophique assez solide (elle y remédiera plus tard) ; mais tel qu'il est, le livre foisonne d'idées neuves : le renouveau de la poésie par la rêverie, l'approfondissement des sentiments moraux et religieux, la valorisation des littératures du Nord, plus modernes, qui remplaceront les sources antiques épuisées. La dernière partie du livre est consacrée à la littérature de l'avenir déjà évoquée dans Des circonstances actuelles : les talents littéraires seront unis aux talents politiques, d'où l'importance du théâtre sur lequel elle insiste beaucoup pour l'éducation du peuple, et de l'éloquence politique, le genre républicain par excellence. La théorie de la perfectibilité, qu'elle a adaptée à sa propre pensée, n'a pas que des amis ; le livre est accueilli par certains journaux avec une incroyable violence et avec hostilité par le Premier consul, qui soutient le siècle de Louis XIV, roi absolu, comme facteur de remise en ordre et d'autorité, contre le XVIIIe, accusé des désordres révolutionnaires. Mme de Staël, convaincue que la Terreur et ses conséquences sont un détournement de l'histoire, ne peut accepter cet effacement des Lumières. Ses idées de liberté lui vaudront les persécutions du nouveau pouvoir et lui coûteront très cher jusque dans sa vie intime.
À partir de là commence en effet une lutte ouverte entre elle et Napoléon, qui va se répercuter sur sa pensée et ses ouvrages. Il n'aime pas les femmes influentes et craint une personne très éloquente tenant un salon fréquenté par des gens brillants, haut placés dans l'entourage du Premier consul, un salon où l'on professe des idées qu'il rejette. Il croit trouver la trace de Mme de Staël, non sans raison, dans des groupes d'opposants, puis dans des conspirations, ce qui est beaucoup moins sûr. Elle cultive trop d'idées ressenties comme subversives par le nouveau régime pour se faire accepter par un homme qui ne veut d'elle que son silence. La lutte est inégale. Longtemps elle croira que sa célébrité lui vaudra l'apaisement. Elle mettra des années à comprendre qu'elle se heurte sans recours à la volonté froide de celui pour qui la toute-puissance est le seul but. Les Dix années d'exil exposent éloquemment cette lutte disproportionnée entre un individu désarmé et un pouvoir tyrannique.
Mme de Staël offre un exemple intéressant des combats que se livrent les écrivains et le pouvoir absolu sous toutes les latitudes. Pour elle, l'écrivain ne cherche que le progrès de l'humanité, en donnant forme à ce que les autres portent en eux sans pouvoir l'exprimer. C'est là son utilité, ce qui empêche la littérature de tomber dans le frivole. La condition de son travail est la liberté. Battue d'avance, Mme de Staël est exilée de Paris, puis de la France. Malgré tous ses malheurs, c'est seulement en 1810, quand l'empereur est au faîte de sa puissance que la destruction de son grand livre, De lAllemagne, lui fera enfin comprendre que sa situation est sans remède et qu'elle ne peut accepter une relégation passive même dans un château, puisqu'elle est empêchée de publier, de recevoir qui elle veut, d'établir ses enfants. C'est alors qu'elle choisira l'évasion et le grand voyage, à travers une Europe déchirée par les guerres, jusqu'en Russie et en Suède, dans le but d'atteindre l'Angleterre et la liberté.
delphine
Pour tout autre, et depuis le Consulat, ce serait le temps du silence. Constant lui-même ne publie plus rien, il accumule. Chateaubriand est lui aussi très prudent. Mme de Staël croit l'être quand elle publie les romans qui vont lui valoir une grande célébrité en France et en Europe. Elle y met encore trop de politique, abordant sans crainte dans Delphine (1802), dédiée à « la France silencieuse », les questions politiques et sociales issues de la Révolution : l'émigration, le libéralisme politique, l'anglomanie, la supériorité du protestantisme sur le catholicisme, le divorce. Tel quel, Delphine était fait pour déplaire au pouvoir ; mais il remporta un immense succès. L'auteur mettait en scène, dans un enchaînement diabolique de circonstances, la descente aux enfers d'une jeune femme intelligente, droite et bonne, qui perd toutes ses illusions sur les autres et sur elle-même, et qui voit gâcher par la méchanceté universelle l'amour qu'elle porte à un homme enfermé lui-même dans les préjugés de sa caste. Le point de vue est celui d'une femme qui, connaissant le monde et ses misères, prête une attention particulière aux malheurs des femmes. On peut s'étonner qu'un tel livre n'ait pas retenu davantage l'attention des féministes, à quelques exceptions près. L'analyse de la souffrance des êtres, des femmes en particulier, y est faite avec une acuité et une variété de ton remarquables ; la forme épistolaire y trouva un de ses triomphes. Notons que chez Mme de Staël la préoccupation de la destinée malheureuse des femmes, même dans des pays de haute civilisation et dans les rangs les plus élevés de la société, est constante. La Révolution a fait régresser la condition féminine : voilà la réalité qu'elle constate et proclame, soulignant avec effroi le recul juridique, social, politique des femmes, et les malheurs auxquels les condamne leur position subordonnée dans la famille et dans la société.
Bien que les cadres sociaux soient différents, il existe sur ce plan d'indiscutables ressemblances entre Delphine et Corinne (1807). Dans Delphine, Mme de Staël ne se souciait pas de décrire Paris à un public qui le connaissait parfaitement ; elle se concentrait exotisme d'un nouveau genre sur la société, les salons, les difficultés provoquées par la Révolution à ses débuts. Corinne, femme de génie, qui incarne l'avenir de l'Italie (question politique dangereuse, parce que tenant une place importante dans la pensée de Napoléon), est elle aussi la victime d'une société répressive, anglaise cette fois. Modèle de la liberté en politique, l'Angleterre n'est pas un modèle de liberté sociale ; comme toujours, les femmes sont les premières victimes. Ce qui valut à ce roman encore plus de succès qu'au précédent, ce fut l'Italie où se déroulent les trois quarts de l'intrigue. Le voyage que Mme de Staël y effectue pour écrire Corinne a lieu après sa première expérience allemande : c'est à Weimar qu'elle aura soudain l'idée d'écrire son nouveau roman et de le situer dans ce pays qu'on lui peint partout comme merveilleux. Elle ne sera pas déçue : elle découvrira la beauté des sites, l'intérêt d'une situation politique misérable qui lui fait annoncer pourtant une renaissance, et des richesses intellectuelles plus grandes qu'on ne le soupçonnait en France. Ainsi mettra-t-elle Dante à l'honneur. Le roman contient donc un « De l'Italie », certes plus limité que De lAllemagne, par les nécessités romanesques, mais issu d'une exploration semblable. Les beautés italiennes frappent l'écrivain plus que celles de tout autre pays. Elle y jouit du passé romain, de l'Antiquité et de la Renaissance confrontés aux temps modernes, de la douceur du climat, de la beauté du ciel, renforçant ainsi cette fameuse opposition nord-midi présente dans De la littérature grâce à son expérience livresque.
L'Italie est incarnée par Corinne, mi-Italienne mi-Anglaise, poétesse et artiste, qui guide le lord écossais, Oswald, dont elle s'est éprise, à travers les splendeurs de son pays d'élection. Rome y tient une place symbolique, centrale, comme le lieu d'où sont sorties les grandes civilisations romaine et chrétienne, l'Antiquité et la Renaissance. Le roman se déroule à travers les paysages et les villes de l'Italie, choisies et décrites en fonction des sentiments des héros : naissance de l'amour à Rome, épanouissement en Campanie sous la menace du volcan, mélancolie à Venise, mort de l'héroïne abandonnée dans la rude Florence. Très ambitieux, le livre répond à toutes sortes de questions, non seulement à celles que posent la philosophie, la religion, la politique ou l'histoire, mais aussi les beaux-arts, la poésie, et toute la beauté du monde.
Ce deuxième roman ajouta encore à la célébrité littéraire de Mme de Staël. Il fut moins attaqué par les journaux que Delphine, objet d'incroyables critiques alliant la sottise à la grossièreté. On eut plus de respect pour l'auteur de Corinne, même si l'on ne comprit pas toute la richesse du roman. Le public ne s'y trompa point, et il lut passionnément les aventures de Corinne et d'Oswald. L'incompréhension qui avait enveloppé Léonce dans le roman précédent se manifesta de nouveau à l'encontre d'Oswald ; on n'acceptait pas ces hommes irrésolus que l'on taxait de faiblesse, ce qu'on trouvait inadmissible pour un héros de roman. C'était ignorer le nud des deux intrigues : seul, un homme dominé par la société peut porter malheur à des femmes qui ne se conforment pas au modèle féminin en vigueur. Léonce et Oswald sont tourmentés, moins par une supposée faiblesse que par le conflit que leur fait vivre leur amour pour des créatures insoumises aux lois patriarcales dans lesquelles ils ont été élevés. Ces personnages masculins sont très proches du héros d'Adolphe, écrit dans l'ombre de Mme de Staël quand celle-ci termine son second roman en 1806. Constant se sentit visé par les articles contre Corinne plus que par ceux contre Delphine, auxquels il avait pourtant répliqué avec la colère que lui faisaient éprouver la bêtise et l'incompréhension de la critique.
de l'allemagne
Jusqu'en 1803, Mme de Staël avait vu défiler l'Europe dans les salons parisiens. Certes elle avait traversé la France, l'Allemagne ou la Suisse, séjourné dans le Pays de Vaud et quelques mois en Angleterre ; mais la découverte n'était pas alors son but. Bonaparte, en changeant brutalement ses habitudes de vie, la conduisit à enrichir ses connaissances et sa pensée. Paradoxalement, sans lui, ni Corinne ni De lAllemagne n'auraient existé. Cet exil interminable devait produire ces deux chefs-d'uvre et, plus tard, un autre livre bien différent, resté inachevé, les Dix années d'exil, où elle voulait faire découvrir la Russie et si elle avait pu l'achever les royaumes du nord de l'Europe.
En effet, en octobre 1803, l'orgueil blessé de Mme de Staël chassée de France sans recours possible, puisqu'on la tient pour étrangère, lui fit choisir un voyage en Allemagne. Elle avait plusieurs buts ; l'un était de faire reconnaître en France et par le Premier consul qu'elle n'était pas n'importe qui. Sa situation mondaine, la célébrité de son père et la sienne propre lui assuraient l'accueil des cours princières, pour certaines prestigieuses. Son autre but, intellectuel, était né avec sa découverte progressive de la pensée allemande fort peu connue en France, à laquelle l'initiait déjà Guillaume de Humboldt. Celui-ci comprit très tôt qu'elle seule pourrait introduire et populariser des chefs-d'uvre inconnus dans une France plutôt stérile sur le plan de la littérature et de la philosophie. Elle partit sceptique, elle revint émerveillée, ayant tout découvert à Weimar, un des carrefours allemands de la pensée, Athènes d'un nouveau genre, République des Lettres retrouvée, dont le souverain favorisait les génies littéraires. Le réseau européen de Mme de Staël allait s'enrichir considérablement.
Dès son départ, elle avait pensé écrire des « Lettres sur l'Allemagne », projet modeste qui grandira au fur et à mesure de son apprentissage. Au sens aigu de l'observation des peuples, à la perception rapide des murs et des coutumes, des âmes aussi, elle ajoute le goût d'apprendre par la lecture et la conversation. Elle étudie l'allemand pour le lire et le traduire elle-même (on ne trouve guère alors que de rares et médiocres traductions). Elle rencontre les plus grands écrivains comme Schiller, Goethe, Wieland et bien d'autres. Elle ramènera, plus pour elle que pour ses fils, le déjà célèbre Auguste Wilhelm Schlegel qui, avec son frère, représente le Sturm und Drang, toute une part de l'Allemagne pensante. Arrivée en 1803, à peine éclairée sur les réalités d'outre-Rhin, elle accomplit un immense effort pour découvrir une nouveauté philosophique et littéraire très originale. Ces connaissances s'enrichiront les années suivantes, par les invitations à Coppet, par son séjour à Vienne et son second voyage en Allemagne.
Dans ce nouveau livre, aucune fiction ne vient influencer l'exposé. L'auteur parle sans aucun intermédiaire. Peut-être aussi ne se voit-elle pas situer un roman dans l'Allemagne, si pittoresque soit-elle ; l'objet de ses recherches ne s'y prête pas. Elle ne pense donc qu'à un projet didactique. Non sans crainte, elle s'y attaque au cours de l'été 1808 ; elle le terminera en 1810 après plusieurs rédactions, qui permettent de mesurer l'énormité de l'uvre entreprise. Il fallait tout apprendre aux Français : l'aspect du pays (d'où une remarquable et pittoresque première partie dans une Allemagne enneigée, noire et blanche), son histoire, ses habitants. Le livre expose et analyse la découverte émerveillée d'une littérature et d'une pensée, et culmine dans la dernière partie avec les admirables chapitres sur l'enthousiasme, prière et appel poétique et inspiré, qui évoque l'éloquence lyrique de Corinne.
En voulant présenter un pays ignoré, Mme de Staël prend la suite de De la littérature, qui appelait les Français à renouveler leurs modèles, à sortir des limites trop strictes du classicisme d'où bien peu cherchaient à s'évader, et que le pouvoir en place maintenait fermement. Elle reprend avec plus de force encore quelques idées essentielles : le refus des règles étroites d'une critique formelle, la recherche de thèmes nouveaux dans l'histoire des nations, leurs légendes, leurs mythologies, l'ouverture vers les autres peuples et leurs richesses, et celles des mondes inconnus du rêve et de l'imaginaire. Enfin, elle découvre une philosophie idéaliste issue de Kant, qui lui paraît capable de nourrir la philosophie française. Elle refuse désormais la morale de l'intérêt bien entendu, le pragmatisme et le matérialisme, qu'elle remplace par la morale du devoir et la notion d'enthousiasme, pendant que grandit en elle l'idée de la mélancolie enrichissant la poésie et le théâtre, sur lesquels elle écrit des chapitres capitaux pour le romantisme français en formation. Elle, l'héritière des Lumières, ressent avec force qu'il faut évoluer, qu'il faut sortir du classicisme français, et que la réponse se trouve dans cette littérature, même si les Allemands sont déjà en route vers un romantisme dont elle ne saisit que les premiers pas. Son refus des préjugés et des interdits en tout genre est poussé plus loin encore que dans ses précédents ouvrages, car il ne suffit plus de s'inspirer de l'Antiquité, du XVIIe ou même du XVIIIe siècle, il faut apprendre à connaître une poésie et un théâtre novateurs et entièrement libres dans leur conception et dans leur construction. Les Français n'offrent plus rien de tel depuis longtemps ; leur poésie se trouve dans leur prose et, s'ils ont quelques bonnes tragédies, s'ils gardent leur suprématie dans la comédie, ils ne produisent plus rien de nouveau et de grand. Sur ces plans, l'Allemagne est donc proposée comme modèle. Mme de Staël n'invite pas les Français à copier les Allemands, mais à réfléchir sur leur exemple, et à s'évader des règles trop étroites où s'enlise leur littérature.
Comme Corinne, De lAllemagne contenait une critique implicite de la politique napoléonienne. Quand il la lut, en 1814, Goethe pensa qu'on aurait pu attribuer à cette uvre une influence dans le soulèvement de l'Allemagne en 1813. Napoléon vit le danger, interdit le livre et le fit détruire. Par miracle, les manuscrits et plusieurs jeux d'épreuves échappèrent à la vigilance policière. Mais Mme de Staël reçut là un coup fatal qui aurait pu tuer en elle le goût de vivre et le pouvoir d'écrire. Au milieu de ses peines, elle réussit à survivre et reprit la plume dans le secret, travaillant dans ces temps de désespérance autant qu'elle l'avait toujours fait. Elle rédige alors son drame de Sapho (1811), qui rappelle le sujet de Corinne sur le fond tragique de la femme géniale victime de l'amour et les Réflexions sur le suicide (1813), où elle condamne les idées qu'elle avait longtemps soutenues. Elle commence une épopée sur Richard Cur de Lion, où elle aurait célébré l'aurore de la liberté et peint l'Orient où elle serait allée en 1817 si la mort n'avait interrompu sa carrière. On peut rêver au « De l'Orient » qu'elle n'aurait pas manqué d'écrire.
Delphine --- http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre7961.html