rousseau
VITA:
Jean-Jacques Rousseau naît à Genève le 28 juin 1712. Sa
mère meurt à sa naissance et il est élevé par son père qui
lit avec lui des romans et des uvres de Plutarque. À dix
ans, il est placé en pension chez un pasteur à la campagne
où il passe deux années heureuses. Il entre ensuite en
apprentissage chez un graveur. L'expérience est si pénible qu'il
décide, en mars 1728, de quitter Genève.
Il est recueilli par un curé qui l'envoie à une dame charitable,
chargée de le convertir au catholicisme, Mme de Warens. Il
passera auprès d'elle sa jeunesse, abjurera le protestantisme et
l'appellera maman. Mme de Warens, après avoir essayé de le
faire entrer au séminaire, lui trouve un emploi chez le maître
de chapelle de la cathédrale : Rousseau ne s'intéresse qu'à la
musique. Après diverses aventures et expériences musicales,
Rousseau s'installe en 1736 aux Charmettes, à la porte de
Chambéry, avec Mme de Warens, qui avait décidé de le " traiter
en homme ". Rousseau y vit dans un bonheur parfait; il
décide de s'instruire et lit beaucoup.
Il sera ensuite précepteur à Lyon, puis se rend à Paris en
1741, à 29 ans, après un dernier séjour chez Mme de Warens,
auprès de qui il a été remplacé.
À Paris, il tente d'abord sa chance avec un projet de nouvelle
notation musicale. Le projet est refusé par l'Académie. Il se
fait cependant des relations dans la meilleure société et
obtient en 1743 une place de secrétaire de l'ambassadeur de
France à Venise.
Revenu à Paris, dès 1744, il compose un opéra, Les Muses
Galantes, qu'il arrive à faire représenter. À la même
époque commence sa liaison avec une lingère, Thérèse Le
Vasseur, liaison qui durera toute sa vie. Leur premier enfant est
déposé, comme les suivants, aux Enfants Trouvés, en 1746.
En réponse à une question de l'Académie de Dijon, il écrit le
Discours sur les sciences et les arts, pour lequel il
obtient le premier prix en 1750. Ses thèses suscitent une
intense polémique. Il est désormais célèbre (il a 38 ans).
Rousseau entreprend alors une " réforme morale ",
se détourne des mondanités, de la ville, des arts et lettres.
Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité
parmi les hommes (second discours), son premier texte
philosophique, donnera les fondements théoriques de cette
réforme. Ce texte, fut présenté comme le précédent au
concours de l'académie de Dijon, mais n'obtint pas le prix, sous
le prétexte de sa trop grande longueur mais en réalité parce
que Rousseau montre que la question posée par les académiciens
est mal posée. Rousseau, du reste, le destine à un plus large
public. Le second discours sera publié en 1755. Rousseau, après
être symboliquement retourné dans la Genève républicaine et
avoir repris la religion calviniste, s'installe à la campagne,
chez Mme d'Epinay, à l'Ermitage.
Après sa brouille avec Mme d'Epinay et les Encyclopédistes, il
réside à Montmorency chez le comte de Luxembourg. C'est là qu'il
compose simultanément La Nouvelle Héloïse, Emile ou
de l'éducation, et le Contrat Social, qui paraissent
en 1761 et 1762.
Un immense succès accueille La Nouvelle Héloïse, qui
déclenche une sorte de mouvement social : les nobles retournent
à la campagne. Mais Emile est condamné par le Parlement
de Paris en raison des idées religieuses de la Profession
de foi du vicaire savoyard.
Pour ne pas être arrêté, Rousseau s'enfuit vers la Suisse en
juin 1762 et séjourne sur le territoire de Berne, puis à
Môtiers. Mais le Contrat Social a été condamné à
Genève. Pourchassé, Rousseau réplique aux attaques des
pasteurs suisses dans les Lettres écrites de la montagne
(1764) et entreprend de se justifier dans les Confessions
(1764-1770), récit détaillé et sincère de sa vie.
Lapidé par les habitants de Môtiers alors qu'il s'adonnait à
la botanique, il part pour l'Angleterre à l'invitation de David
Hume. Mais il accuse aussitôt Hume de faire partie du " complot "
qu'il voit se tramer autour de lui. Il revient en France où il
continue son errance et épouse Thérèse à Bourgoin en 1768.
Ses dernières années se passeront à Paris, où il connaîtra
un relatif apaisement. Il rédige, à la demande du comte
Wielhorsky, des Considérations sur le gouvernement de Pologne
(1772). Il se fait juge de lui-même dans Rousseau juge de
Jean-Jacques et entreprend de revivre son bonheur passé dans
les Rêveries d'un promeneur solitaire, qui resteront
inachevées. Rousseau meurt à Ermenonville, le 2 Juillet 1778,
à 66 ans.
LE THÈME DE LA NATURE:
Rousseau pose le problème de la nature humaine. La
nature de l'homme c'est ce qu'est l'homme de façon innée
indépendamment des modifications qu'il subit dans la société
et dans l'histoire. L'état de nature serait dès lors un état
antérieur à la société et à l'histoire.
L'idée que la nature est bonne est un thème typiquement
chrétien. Remarquons en effet que le péché originel n'est pas
un péché originaire. En d'autres termes, l'homme n'a pas été
créé pécheur mais a péché après la création. Le péché n'appartient
pas à l'essence de l'homme mais à son histoire.
Pour Rousseau la nature est bonne et pas seulement la nature
de l'homme. Le comportement naturel des animaux relève aussi
de cette bonté. La pitié, par exemple, une des deux passions
naturelles de l'homme, existe chez les animaux. Rousseau cite le
cas du cheval qui s'écarte pour ne pas piétiner un animal
blessé.
Il faut séparer ce qui est constitutif de l'homme, ce que
Rousseau sent en son propre fond, en son intimité (" ce
que je sens être bon est bon "), ce que l'homme
éprouve et ressent en lui-même et qui constitue sa nature, de
ce qu'il devient sous le poids des circonstances.
Il faut bien voir que lorsque Rousseau parle d'un état de
nature qui aurait existé avant l'état social, avant le
début de l'histoire, il ne pose qu'une hypothèse purement
théorique qui est simplement utile pour montrer les causes du
malheur de l'homme. Dans une Lettre à Christophe de Beaumont,
Rousseau écrit : " Cet homme n'existe pas direz-vous,
soit mais il peut exister par supposition " et dans
le Second Discours, il ajoute : " Il ne
faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer
sur ce sujet pour des vérités historiques mais seulement pour
des raisonnements hypothétiques et conditionnels. "
L'état de nature n'a pas existé. Les primitifs eux-mêmes sont
historiques et sociaux.
Donc, l'état de nature n'a jamais existé. Il faut le
construire. L'état de nature n'est pas une réalité
historique mais une réalité purement anthropologique : il faut
connaître ce qu'est l'homme. Il s'agit de découvrir le noyau de
l'existence humaine derrière ce qui le cache, de voir l'homme
tel que Dieu l'a créé.
L'homme, dit Rousseau, est pareil à cette statue du Dieu Glaucus
qui a passé un long séjour dans l'eau. La mer l'a défigurée.
Elle est érodée. Des algues et des coquillages se sont collés
dessus. Tel est l'homme en société. Pour retrouver la statue,
il faut enlever ce qui la défigure (et aussi reconstituer ce que
l'érosion a détruit). Pour retrouver l'homme naturel, il faut
retirer ce que la société l'a fait être.
L'homme est bon naturellement mais la nature est antérieure à la morale. Rousseau dira dans le Second Discours que l'homme à l'état de nature n'est ni bon ni mauvais, tout simplement parce qu'il ignore la morale. La morale est une acquisition sociale. Cependant, dit Rousseau, nous qui savons ce que c'est que la morale, quand nous concevons l'état de nature par rapport à l'homme social, nous devons dire que l'homme naturel est bon. Il n'est pas bon par morale, ce qui impliquerait de réfléchir au bien et au mal et de choisir le bien. Il est bon sans avoir à réfléchir, sans calcul, spontanément. La morale implique la règle. Or, par définition, la règle est sociale. L'homme naturel est spontanément bon mais il ignore ce qu'est la morale. Il n'est pas vertueux.
L'homme naturellement est perfectible, c'est-à-dire qu'il
est un être capable de devenir, de se transformer. C'est du
reste la principale différence entre l'homme et l'animal.
Seulement la perfectibilité est la possibilité aussi bien de se
transformer en bien qu'en mal. Rousseau dira que l'homme aurait
eu besoin d'une histoire dans laquelle ses virtualités pouvaient
se développer dans le sens de la bonté naturelle en permettant
à cette bonté de se manifester autrement que dans l'état de
nature, par la raison par exemple. Il faut bien voir que pour
Rousseau la raison est une acquisition sociale.
Si l'homme, par définition, par nature, est un être de devenir,
des bonnes circonstances auraient pu en faire un être bon non
seulement par nature mais aussi par raison.
Les circonstances en ont décidé autrement. L'histoire, au lieu
d'aller dans le même sens que la nature humaine en le
perfectionnant, est allée dans le sens contraire.
Si l'homme est naturellement historique, si l'histoire est
inscrite dans l'homme, il n'en reste pas moins que cette histoire
dépend des circonstances.
LE THÈME DE L'EDUCATION:
Un autre thème important chez Rousseau est celui de l'éducation.
On peut bien sûr l'expliquer par l'anxiété de Rousseau au
sujet de sa propre enfance qui n'a pas été si heureuse. Il
projettera du reste sur ses propres enfants son malheur enfantin.
Persuadé qu'il ne peut éduquer vertueusement ses enfants dans
une société qui ne repose pas sur le contrat, il les laissera
à l'assistance publique. Mais c'est philosophiquement qu'il nous
faut ici aborder le problème.
Si seul le Contrat permet une bonne pédagogie, inversement la
politique ne suffit pas si l'on n'éduque pas les individus dans
la société juste. Une bonne société sans bonne éducation est
vouée à l'échec.
Il n'est pas question de pédagogie dans le Contrat Social
mais, en revanche, on parle de politique dans ce livre de
pédagogie qu'est l'Emile (livre
IV). L'Emile et le Contrat Social datent de la
même époque. L'essentiel de l'Emile est une pédagogie
à finalité sociale. Il s'agit de rendre Emile social.
Cela pose bien sûr un problème : le pédagogue doit lui-même
être formé socialement par quelqu'un qui lui-même a été
formé etc. Mais si à l'origine personne n'a été formé dans
une société correcte, il n'est pas de commencement possible. C'est
la régression à l'infini. Il est difficile de concevoir une
éducation si personne n'est préalablement éduqué.
Il s'agit, en effet, pour Rousseau, par une bonne éducation de
faire échapper Emile au mauvais déterminisme historique qui est
le nôtre. Mais nous sommes tous dans l'histoire et il faudrait
quelqu'un qui déjà a échappé à l'histoire pour éduquer
Emile. Or, personne n'échappe à son temps.
Rousseau part du fait que l'homme naturel ne raisonne pas puisque
la raison n'est qu'une virtualité naturelle qui se développe en
société. La pédagogie doit donc partir de l'être sensitif qu'elle
va former. Il faut d'abord développer cette sensibilité qui
existe mais de manière, elle-même, embryonnaire, virtuelle. L'enfant
n'est qu'un ensemble de virtualités. Il n'est presque rien. Il
faut apprendre l'enfant à sentir avant de raisonner car le
sentir existe déjà, même s'il est à développer, alors que la
raison est quasiment inexistante. Rousseau dira que l'enfant est
paresseux et qu'il a tendance à remplacer ces différentes
formes de sensibilités par la simple vision qui demande moins d'effort.
C'est pour cela qu'il faudra réprimer l'impétuosité du regard.
Il faudra ensuite initier Emile à l'outillage. La pratique va en
effet permettre le développement de la raison. En agissant, l'enfant
va évidemment faire un certain nombre d'expériences c'est-à-dire
qu'il va avoir un certain nombre de sensations qu'il va comparer.
Or cette comparaison favorise le passage au jugement concret.
Juger c'est comparer. L'expérience fait naître l'idée.
Rousseau est un philosophe empiriste.
Puisque Rousseau est empiriste, pour lui plus l'enfant sera en
rapport avec l'expérience sensible, plus sa raison se
développera. C'est pourquoi il ne s'agira pas seulement de
laisser faire le temps mais il faudra provoquer le développement
du jugement concret par les jeux éducatifs et le travail. Le
travail est primordial. Rousseau conseille même aux rois de
donner un métier manuel à leurs enfants car, dit-il, " nous
approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions où
aucune position sociale ne sera plus stable. " Cela
veut dire que le travail sera nécessaire pour chacun. Il faut
éduquer la sensibilité pour développer la pensée
intellectuelle.
Mais, dit Rousseau, il faut que cela soit accepté par l'enfant
et pour cela il faut provoquer l'opportunité, créer les
occasions de rencontres pédagogiques fécondes.
La pédagogie va donc être liée au projet politique puisqu'il n'est
pas plus de bonne pédagogie dans un mauvais système politique
que de bonne politique sans bonne pédagogie. La transformation
sociale et la transformation de la pédagogie vont ensemble.
EMILE:
Emile est le premier traité moderne sur l'éducation. Il a
valut l'exil de Rousseau en Angleterre en 1762. Il attaque les
institutions religieuses et surtout très fortement dans le
chapitre: "la profession de foi du vicaire savoyard".
Le principe de Rousseau et le suivant: "l'enfant nait bon et
c'est la société qui le corrompt."
Dans ce texte, Rousseau se souvient de son enfance, de ses origines modestes. Il se souvient également des différents métiers qu'il est dû exercer dans les commencements de sa vie pour gagner son Pain. Mais si cette histoire personnelle peut expliquer à elle seule son plaidoyer pour un métier manuel, celui-ci s'est enrichie du contexte historique et philosophiques de son temps. Le respect, l'estime de la bourgeoisie montante pour la productivité, la contestation des privilèges sont des thèmes que l'on retrouve illustré et défendu chez la plupart des penseurs du XVIIIème siècle.
LA NOUVELLE HELOISE:
Personnages
Saint Preux
Saint Preux (pseudonyme trouvé par Julie et Claire - son vrai
nom n'apparaît jamais dans le roman) est un jeune roturier
chargé par Madame d'Etanges au début du roman de l'éducation
de sa fille Julie. Cependant, il tombera amoureux de son élève
mais fera tout pour garder leur passion pure et vertueuse. Dans
ses lettres, il se révèlera être un fin philosophe et un
habile sociologue bien qu'assez fragile émotionnellement.
Julie D'Etanges
Julie D'Etanges est une jeune noble, fille de M. le baron D'Etanges.
Inséparable de sa cousine Claire avec qui elle a été élevée
par la " Chaillot ", elle est très pieuse et essaye de
guider ses actes par la Vertu, la Raison et l'Honnêteté.
Amoureuse de son précepteur, elle aura une liaison avec lui à
laquelle elle mettra fin par son mariage avec M. De Wolmar,
dicté par ses principes qui prônent notamment l'obéissance
filiale - en effet M. De Wolmar est un vieil ami de M. D'Etanges
à qui il avait promis sa fille par reconnaissance. Cette union
fondée sur l'Estime et la Raison lui donnera deux fils (Marcellin),
mais elle ne détruira pas son amour pour Saint Preux, elle le
sublimera, au contraire.
Claire
Claire est la cousine inséparable de Julie avec laquelle elle a
été élevée par la " Chaillot "; cependant elle a
gardé une attitude et un caractère beaucoup plus puéril que
Julie. Mariée à M. D'Orbe, elle aura une fille - Henriette - qu'elle
décidera de confier à Julie avant de rejoindre Julie et son
mari à Clarens. Claire sera l'adjuvant des 2 amants dans toutes
les situations.
M. et Mme D'Etanges
M. et Mme D'Etanges, les parents de Julie, appartiennent à la
haute noblesse suisse. M. D'Etanges rencontra - durant ses
années de service auprès de puissances étrangères - M. de
Wolmar, également mercenaire, à qui il mariera plus tard sa
fille. Très autoritaire et violent (Julie craindra réellement
pour sa vie plusieurs fois) ainsi qu'entiché de noblesse, il s'opposera
vivement à tout mariage entre sa fille et Saint Preux, vulgaire
roturier.
Mme D'Etanges, pour sa part, est plus douce et généreuse,
cherchant le bonheur de sa fille. Ainsi lorsque la liaison entre
sa fille et Saint Preux sera révélée, elle tentera de fléchir
son mari connaissant la pureté des sentiments de Saint Preux.
Cependant, sa maladie l'en empêchera.
Milord Edouard
Edouard Bomston de son nom, est un pair d'Angleterre rencontré
par Saint Preux lors d'un voyage. Après une dispute au sujet de
Julie qui failli déboucher sur un duel, il deviendra avec Claire
le plus solide adjuvant des deux protagonistes. Cultivé et
raffiné, il sera le meilleur ami de Saint Preux qui l'aidera à
son tour lors d'une affaire personnelle en Italie.
M. De Wolmar
Prince russe en exil à cause d'une sombre conspiration, il fit
la connaissance du père de Julie lorsque tous deux mercenaires,
il lui sauva la vie. Redevable, celui-ci décida de lui marier sa
fille. Froid et tranquille, c'est un observateur doué - capable,
semble-t-il, de lire dans les curs- mais cependant athée,
ce qui causera beaucoup de peine à Julie. Installé à Clarens
avec Julie, il y mettra en place son système social et
philosophique devant apporter un bonheur obligatoire. L'échec de
ce système se conclura par la mort accidentelle de Julie.
Résumé
Ce roman épistolaire, relate la passion mouvementée entre un
jeune précepteur roturier Saint-Preux et son élève, une jeune
noble Julie d'Etanges. La différence sociale interdit tout
espoir à Saint-Preux et Julie, après la mort de sa mère,
accepte d'épouser M. de Wolmar, un homme bon et plus âgé qu'elle
à qui son père l'avait promise. Ce mariage provoque une crise
profonde entre eux et pousse Saint Preux à faire le tour du
monde.
A son retour, désireux de revoir les cousines, il part à
Clarens, invité par M. de Wolmar qui - informé du passé -
tentera de les guérir en transformant cet amour en amitié.
Saint Preux s'émerveille alors du système mis en place à
Clarens. Cependant, pendant l'absence de Saint Preux, Julie se
jette à l'eau pour sauver son fils cadet et tombe gravement
malade. Sa foi, sa sérénité et son courage réussiront à
convertir son mari. Elle meurt en confiant à Saint Preux l'éducation
de ses enfants ainsi qu'en lui réitérant son amour.
Julie ou La Nouvelle Héloïse est un roman épistolaire, en six parties et cent soixante trois lettres, qui connut un très grand succès aux XVIII° et XIX° siècles. Reprenant la situation d'Héloïse et Abélard, Rousseau y crée des personnages qui sont les reflets de ses idéaux : il dira dans Les Rêveries du Promeneur Solitaire avoir donné vie à des êtres selon [s]on cur. Cependant n'y voir qu'une grande et belle histoire d'amour serait passer à côté de toute la richesse du livre qui influencera son siècle et même le suivant, en effet par le biais de ses personnages, Rousseau expose déjà les idées, concepts et théories qu'il développera dans ses uvres futures.
I) Le couple Julie - Saint Preux : Passion et Vertu
Le lien entre Julie et Saint Preux est présenté dès le sous-titre
de ce roman : Lettres de deux amans habitans d'une petite Ville
au pied des Alpes. Cependant, nous nous apercevons au fil du
texte qu'ils semblent instaurer dans leur relation un lien
indissoluble entre la Passion et la Vertu.
Rousseau exalte la passion et en montre le caractère
irrésistible chez ces deux personnages : L'amour véritable est
un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments
C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisait des héros. Il
peint leurs transports, leurs peines cruelles, leurs joies et
leurs faiblesses d'une manière remarquable, à tel point qu'on a
pu qualifier cette uvre de véritable " hymne à l'amour
".
Nous pouvons également noter la place primordiale occupée par
la Vertu dans leur relation.
Ainsi au XVIIIe siècle, une réprobation morale implacable pèse
sur la passion. Or, cet amour interdit - à cause de la chimère
des conditions - loin d'abaisser les curs des deux
protagonistes, les élèvera à un niveau supérieur, quasi-mystique
grâce à la vertu, un amour inébranlable mais sans désir
charnel : Pour nous aimer toujours, il faut renoncer l'un à l'autre
; oublions tout le reste et soyez l'amant de mon âme. Cependant,
au début du roman, les deux personnages s'égarent - comme le
remarque Rousseau dans sa préface : Ils sont dans le délire, et
ils pensent philosopher
Ils parlent de tout et se trompent
sur tout - sur le vrai sens de la Vertu : ainsi, selon eux, les
inclinations du cur ne peuvent les égarer puisqu'ils sont
inspirés par la Nature et donc la Vertu. Julie dénoncera la
première cet amalgame : Je frémis quand je songe que des gens
qui portent l'adultère au fond de leur cur osaient parler
de vertu - Ce doux enchantement de vertu s'est évanoui comme un
songe
et le bonheur a fui loin de nous. Ainsi, nous pouvons
remarquer que la vertu est nécessaire pour trouver le bonheur.
Dès lors, ils combattront leur passion au nom de la Vertu dont
ils ont retrouvé le vrai sens, et qui dénonce les égarements
du cur : le cur nous trompe en mille manières et n'agit
que par un principe qui est toujours suspect, et leur permet de
résister aux entraînements d'une passion aussi forte que la
leur. Julie préfèrera même la mort au risque de la tentation
comme elle le déclare dans sa dernière lettre : Trop heureuse d'acheter
au prix de ma vie le droit de t'aimer toujours sans crime et te
le dire encore une fois.
Nous pouvons voir que la réconciliation entre la Passion et la
Vertu pour aboutir au bonheur passe par la religion, thème très
important dans ce roman : La vertu qui nous sépara sur Terre
nous unira dans le séjour éternel.
II ) La philosophie de Rousseau
Rousseau a composé La Nouvelle Héloïse alors qu'il
travaillait également sur d'autres uvres comme notamment
la Lettre à D'Alembert ( publiée en 1758), Du Contrat Social ou
l'Emile (1762). Nous pouvons ainsi retrouver les principales
idées de ces ouvrages esquissées dans ce livre dont le type (le
roman épistolaire) permet les dissertations morales sur les
sujets les plus divers, de l'éducation jusqu'au suicide. Ce
livre apparaît donc comme une somme des idées, sentiments et
rêves de Rousseau exprimés en polyphonie par les personnages -
dont Saint Preux qui apparaît dès lors comme son double.
Cependant la richesse de ce livre réside dans l'alternance des
points de vue des personnages sur un même sujet : Rousseau se
plait à peindre parfois des opinions discordantes comme il le
fera plus tard dans l'Emile en faisant parler ses détracteurs ou
dans la préface même de ce livre : Entretien sur les Romans,
dialogue entre Rousseau et un lecteur détracteur de ce livre.
Par l'intermédiaire des personnages, Rousseau expose ses
jugements sur le théâtre et les arts, la société - frivole et
corruptrice même du plus droit des hommes, comme le montreront
les mésaventures de Saint Preux : A vingt et un an, vous m'écriviez
du Valais des descriptions graves et judicieuses; à vingt cinq
vous m'envoyez de Paris des colifichets de lettres, où le sens
et la raison sont partout sacrifiées à un certain tour plaisant
- les idées religieuses qui annoncent La Profession de foi du
Vicaire savoyard. Ce livre est également le lieu de réalisation
des concepts rousseauistes sur l'éducation (au sujet des enfants
de Julie) ainsi que sur une société idéale ayant pour modèle
le système instauré à Clarens par M. de Wolmar (dont la
volonté d'isolement par rapport au reste de la société jugée
corruptrice rappelle fortement sa théorie du bon sauvage).
Ainsi plus qu'une simple histoire d'amour, ce livre est en fait
un recueil des pensées, concepts et théories philosophiques de
Rousseau qu'il développera ensuite dans des uvres qui l'ont
rendu célèbre.
III ) Influences morales et littéraires.
Ce roman possède à la fois une influence morale et
littéraire. En effet, Rousseau dépeint dans son uvre
passion, vertu et une référence à la nature.
Tous ces sentiments, se regroupent alors pour influencer
moralement le lecteur. Ainsi, contrairement à Marivaux où l'émotion
était l'aboutissement d'une analyse subtile, la sensibilité
dans la Nouvelle Héloïse résulte d'avantage de la raison.
Les lecteurs de ce roman apprécièrent alors les délices des
sentiments passionnés et de la vertu. Cependant, il ne faut pas
oublier les murs de l'époque avec un libertinage assez
présent qui sera explicitement dévoilé dans Les Liaisons
Dangereuses. L'influence de Rousseau sur la société du XVIII
fut ainsi d'un apport bénéfique. En effet, Julie prévient elle-même
le lecteur des sentiments opportuns. De ce fait, de nombreux
contemporains - débauchés repentis ou femmes du monde -
affirment avoir changé leur mode de vie, touchés par la grâce
des vertus de Julie.
Rousseau se sert donc de son uvre pour combattre le
rationalisme de l'époque, en faisant de la vertu une volupté et
du sentiment religieux un plaisir.
L'influence littéraire n'est pas moins considérable. En effet,
elle prépare à la plus grande période de la littérature
française, le romantisme. La Nouvelle Héloïse, qui décrit le
culte de la passion préparera au roman personnel et au roman-confident.
Ainsi, dans Le Lys dans la vallée de Balzac, on retrouve un lien
étroit entre le paysage et les états d'âmes. Par son art
également, Rousseau réoriente la littérature vers le lyrisme.
La transparence du cur se traduit alors en une prose rythmée
comme nous pouvons l'apercevoir dans la lettre vingt trois de la
première partie.
Pour ainsi dire, Rousseau s'écarte de l'art classique en se
détachant de la lucidité et en renforçant la suggestion et l'émotion.
Conclusion
La Nouvelle Héloïse est une uvre exemplaire. Précurseur d'un nouveau style, le romantisme, elle aura des répercussions énormes sur son époque comme le prouvera son succès considérable (entre 1761 et 1800, elle ne comptera pas moins de soixante douze éditions). En effet bien que Rousseau et la plupart de ses contemporains jugent les romans comme des livres efféminés qui respir[ent] l'amour et la mollesse, il a réussi à en faire un livre utile et moral, prêchant - entre autres - les bonnes murs, la vertu ainsi que ses concepts majeurs, notamment sur l'éducation.