EMILE - Rousseau
Jean-Jacques
Rousseau
Émile, ou De léducation
1762
Ce recueil de réflexions et dobservations, sans ordre et presque sans suite, fut commencé pour complaire à une bonne mère qui sait penser. Je navais dabord projeté quun mémoire de quelques pages ; mon sujet mentraînant malgré moi, ce mémoire devint insensiblement une espèce douvrage trop gros, sans doute, pour ce quil contient, mais trop petit pour la matière quil traite. Jai balancé longtemps à le publier ; et souvent il ma fait sentir, en y travaillant, quil ne suffit pas davoir écrit quelques brochures pour savoir composer un livre. Après de vains efforts pour mieux faire, je crois devoir le donner tel quil est, jugeant quil importe de tourner lattention publique de ce côté-là ; et que, quand mes idées seraient mauvaises, si jen fais naître de bonnes à dautres, je naurai pas tout à fait perdu mon temps. Un homme qui, de sa retraite, jette ses feuilles dans le public, sans prôneurs, sans parti qui les défende, sans savoir même ce quon en pense ou ce quon en dit, ne doit pas craindre que, sil se trompe, on admette ses erreurs sans examen.
Je parlerai peu de limportance dune bonne éducation ; je ne marrêterai pas non plus à prouver que celle qui est en usage est mauvaise ; mille autres lont fait avant moi, et je naime point à remplir un livre de choses que tout le monde sait. Je remarquerai seulement que, depuis des temps infinis, il ny a quun cri contre la pratique établie, sans que personne savise den proposer une meilleure. La littérature et le savoir de notre siècle tendent beaucoup plus à détruire quà édifier. On censure dun ton de maître ; pour proposer, il en faut prendre un autre, auquel la hauteur philosophique se complaît moins. Malgré tant décrits, qui nont, dit-on, pour but que lutilité publique, la première de toutes les utilités, qui est lart de former des hommes, est encore oubliée. Mon sujet était tout neuf après le livre de Locke, et je crains fort quil ne le soit encore après le mien.
On ne connaît point lenfance : sur les fausses idées quon en a, plus on va, plus on ségare. Les plus sages sattachent à ce quil importe aux hommes de savoir, sans considérer ce que les enfants sont en état dapprendre. Ils cherchent toujours lhomme dans lenfant, sans penser à ce quil est avant que dêtre homme. Voilà létude à laquelle je me suis le plus appliqué, afin que, quand toute ma méthode serait chimérique et fausse, on pût toujours profiter de mes observations. Je puis avoir très mal vu ce quil faut faire ; mais je crois avoir bien vu le sujet sur lequel on doit opérer. Commencez donc par mieux étudier vos élèves ; car très assurément vous ne les connaissez point ; or, si vous lisez ce livre dans cette vue, je ne le crois pas sans utilité pour vous.
À légard de ce quon appellera la partie systématique, qui nest autre chose ici que la marche de la nature, cest là ce qui déroutera le plus le lecteur ; cest aussi par là quon mattaquera sans doute, et peut-être naura-t-on pas tort. On croira moins lire un traité déducation que les rêveries dun visionnaire sur léducation. Quy faire ? Ce nest pas sur les idées dautrui que jécris ; cest sur les miennes. Je ne vois point comme les autres hommes ; il y a longtemps quon me la reproché. Mais dépend-il de moi de me donner dautres yeux, et de maffecter dautres idées ? non. Il dépend de moi de ne point abonder dans mon sens, de ne point croire être seul plus sage que tout le monde ; il dépend de moi, non de changer de sentiment, mais de me défier du mien : voilà tout ce que je puis faire, et ce que je fais. Que si je prends quelquefois le ton affirmatif, ce nest point pour en imposer au lecteur ; cest pour lui parler comme je pense. Pourquoi proposerais-je par forme de doute ce dont, quant à moi, je ne doute point ? Je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit.
En exposant avec liberté mon sentiment, jentends si peu quil fasse autorité, que jy joins toujours mes raisons, afin quon les pèse et quon me juge : mais, quoique je ne veuille point mobstiner à défendre mes idées, je ne me crois pas moins obligé de les proposer ; car les maximes sur lesquelles je suis dun avis contraire à celui des autres ne sont point indifférentes. Ce sont de celles dont la vérité ou la fausseté importe à connaître, et qui font le bonheur ou le malheur du genre humain.
Proposez ce qui est faisable, ne cesse-t-on de me répéter. Cest comme si lon me disait : Proposez de faire ce quon fait ; ou du moins proposez quelque bien qui sallie avec le mal existant. Un tel projet, sur certaines matières, est beaucoup plus chimérique que les miens ; car, dans cet alliage, le bien se gâte, et le mal ne se guérit pas. Jaimerais mieux suivre en tout la pratique établie, que den prendre une bonne à demi ; il y aurait moins de contradiction dans lhomme ; il ne peut tendre à la fois à deux buts opposés. Pères et mères, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire. Dois-je répondre de votre volonté ?
En toute espèce de projet, il y a deux choses à considérer : premièrement, la bonté absolue du projet ; en second lieu, la facilité de lexécution.
Au premier égard, il suffit, pour que le projet soit admissible et praticable en lui-même, que ce quil a de bon soit dans la nature de la chose ; ici, par exemple, que léducation proposée soit convenable à lhomme, et bien adaptée au cur humain.
La seconde considération dépend de rapports donnés dans certaines situations ; rapports accidentels à la chose, lesquels, par conséquent, ne sont point nécessaires, et peuvent varier à linfini. Ainsi telle éducation peut être praticable en Suisse, et ne lêtre pas en France ; telle autre peut lêtre chez les bourgeois, et telle autre parmi les grands. La facilité plus ou moins grande de lexécution dépend de mille circonstances quil est impossible de déterminer autrement que dans une application particulière de la méthode à tel ou tel pays, à telle ou telle condition. Or, toutes ces applications particulières, nétant pas essentielles à mon sujet, nentrent point dans mon plan. Dautres pourront sen occuper sils veulent, chacun pour le pays ou lEtat quil aura en vue. Il me suffit que, partout où naîtront des hommes, on puisse en faire ce que je propose ; et quayant fait deux ce que je propose, on ait fait ce quil y a de meilleur et pour eux-mêmes et pour autrui. Si je ne remplis pas cet engagement, jai tort sans doute ; mais si je le remplis, on aurait tort aussi dexiger de moi davantage ; car je ne promets que cela.
Tout est bien sortant des mains de lAuteur des choses, tout dégénère entre les mains de lhomme. Il force une terre à nourrir les productions dune autre, un arbre à porter les fruits dun autre ; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons ; il mutile son chien, son cheval, son esclave ; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime la difformité, les monstres ; il ne veut rien tel que la fait la nature, pas même lhomme ; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manège ; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin.
Sans cela, tout irait plus mal encore, et notre espèce ne veut pas être façonnée à demi. Dans létat où sont désormais les choses, un homme abandonné dès sa naissance à lui-même parmi les autres serait le plus défiguré de tous. Les préjugés, lautorité, la nécessité, lexemple, toutes les institutions sociales, dans lesquelles nous nous trouvons submergés, étoufferaient en lui la nature, et ne mettraient rien à la place. Elle y serait comme un arbrisseau que le hasard fait naître au milieu dun chemin, et que les passants font bientôt périr, en le heurtant de toutes parts et le pliant dans tous les sens.
Cest à toi que je madresse, tendre et prévoyante mère, qui sus técarter de la grande route, et garantir larbrisseau naissant du choc des opinions humaines ! Cultive, arrose la jeune plante avant quelle meure : ses fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne heure une enceinte autour de lâme de ton enfant ; un autre en peut marquer le circuit, mais toi seule y dois poser la barrière.
On façonne les plantes par la culture, et les hommes par léducation. Si lhomme naissait grand et fort, sa taille et sa force lui seraient inutiles jusquà ce quil eût appris à sen servir ; elles lui seraient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à lassister; et, abandonné à lui-même, il mourrait de misère avant davoir connu ses besoins. On se plaint de létat de lenfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri, si lhomme neût commencé par être enfant.
Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin dassistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous navons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par léducation.
Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est léducation de la nature ; lusage quon nous apprend à faire de ce développement est léducation des hommes ; et lacquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est léducation des choses.
Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais daccord avec lui-même ; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.
Or, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous ; celle des choses nen dépend quà certains égards. Celle des hommes est la seule dont nous soyons vraiment les maîtres ; encore ne le sommes-nous que par supposition ; car qui est-ce qui peut espérer de diriger entièrement les discours et les actions de tous ceux qui environnent un enfant ?
Sitôt donc que léducation est un art, il est presque impossible quelle réussisse, puisque le concours nécessaire à son succès ne dépend de personne. Tout ce quon peut faire à force de soins est dapprocher plus ou moins du but, mais il faut du bonheur pour latteindre.
Quel est ce but ? cest celui même de la nature ; cela vient dêtre prouvé. Puisque le concours des trois éducations est nécessaire à leur perfection, cest sur celle à laquelle nous ne pouvons rien quil faut diriger les deux autres. Mais peut-être ce mot de nature a-t-il un sens trop vague ; il faut tâcher ici de le fixer.
La nature, nous dit-on, nest que lhabitude. Que signifie cela ? Ny a-t-il pas des habitudes quon ne contracte que par force, et qui nétouffent jamais la nature ? Telle est, par exemple, lhabitude des plantes dont on gêne la direction verticale. La plante mise en liberté garde linclinaison quon la forcée à prendre ; mais la sève na point changé pour cela sa direction primitive ; et, si la plante continue à végéter, son prolongement redevient vertical. Il en est de même des inclinations des hommes. Tant quon reste dans le même état, on peut garder celles qui résultent de lhabitude, et qui nous sont le moins naturelles ; mais, sitôt que la situation change, lhabitude cesse et le naturel revient. Léducation nest certainement quune habitude. Or, ny a-t-il pas des gens qui oublient et perdent leur éducation, dautres qui la gardent ? Doù vient cette différence ? Sil faut borner le nom de nature aux habitudes conformes à la nature, on peut sépargner ce galimatias.
Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, dabord, selon quelles nous sont agréables ou déplaisantes, puis, selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin, selon les jugements que nous en portons sur lidée de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions sétendent et saffermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés ; mais, contraintes par nos habitudes, elles saltèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles sont ce que jappelle en nous la nature.
Cest donc à ces dispositions primitives quil faudrait tout rapporter ; et cela se pourrait, si nos trois éducations nétaient que différentes : mais que faire quand elles sont opposées ; quand, au lieu délever un homme pour lui-même, on veut lélever pour les autres ? Alors le concert est impossible. Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen : car on ne peut faire à la fois lun et lautre.
Toute société partielle, quand elle est étroite et bien unie, saliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont quhommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. Lessentiel est dêtre bon aux gens avec qui lon vit. Au dehors le Spartiate était ambitieux, avare, inique ; mais le désintéressement, léquité, la concorde régnaient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs quils dédaignent de remplir autour deux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé daimer ses voisins.
Lhomme naturel est tout pour lui ; il est lunité numérique, lentier absolu, qui na de rapport quà lui-même ou à son semblable. Lhomme civil nest quune unité fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec lentier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer lhomme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans lunité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de lunité, et ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome nétait ni Caïus, ni Lucius ; cétait un Romain ; même il aimait la patrie exclusivement à lui. Régulus se prétendait Carthaginois, comme étant devenu le bien de ses maîtres. En sa qualité détranger, il refusait de siéger au sénat de Rome ; il fallut quun Carthaginois le lui ordonnât. Il sindignait quon voulût lui sauver la vie. Il vainquit, et sen retourna triomphant mourir dans les supplices. Cela na pas grand rapport, ce me semble, aux hommes que nous connaissons.
Le Lacédémonien Pédarète se présente pour être admis au conseil des trois cents ; il est rejeté : il sen retourne tout joyeux de ce quil sest trouvé dans Sparte trois cents hommes valant mieux que lui. Je suppose cette démonstration sincère ; et il y a lieu de croire quelle létait : voilà le citoyen.
Une femme de Sparte avait cinq fils à larmée, et attendait des nouvelles de la bataille. Un ilote arrive ; elle lui en demande en tremblant : « Vos cinq fils ont été tués. Vil esclave, tai-je demandé cela ? Nous avons gagné la victoire ! » La mère court au temple, et rend grâces aux dieux. Voilà la citoyenne.
Celui qui, dans lordre civil, veut conserver la primauté des sentiments de la nature ne sait ce quil veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours flottant entre ses penchants et ses devoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen ; il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos jours, un Français, un Anglais, un bourgeois ; ce ne sera rien.
Pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un, il faut agir comme on parle ; il faut être toujours décidé sur le parti que lon doit prendre, le prendre hautement, et le suivre toujours. Jattends quon me montre ce prodige pour savoir sil est homme ou citoyen, ou comment il sy prend pour être à la fois lun et lautre.
De ces objets nécessairement opposés viennent deux formes dinstitutions contraires : lune publique et commune, lautre particulière et domestique.
Voulez-vous prendre une idée de léducation publique, lisez la République de Platon. Ce nest point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres : cest le plus beau traité déducation quon ait jamais fait.
Quand on veut renvoyer au pays des chimères, on nomme linstitution de Platon : si Lycurgue neût mis la sienne que par écrit, je la trouverais bien plus chimérique. Platon na fait quépurer le cur de lhomme ; Lycurgue la dénaturé.
Linstitution publique nexiste plus, et ne peut plus exister, parce quoù il ny a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots patrie et citoyen doivent être effacés des langues modernes. Jen sais bien la raison, mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien à mon sujet.
Je nenvisage pas comme une institution publique ces risibles établissements quon appelle collèges. Je ne compte pas non plus léducation du monde, parce que cette éducation tendant à deux fins contraires, les manque toutes deux : elle nest propre quà faire des hommes doubles paraissant toujours rapporter tout aux autres, et ne rapportant jamais rien quà eux seuls. Or ces démonstrations, étant communes à tout le monde, nabusent personne. Ce sont autant de soins perdus.
De ces contradictions naît celle que nous éprouvons sans cesse en nous-mêmes. Entraînés par la nature et par les hommes dans des routes contraires, forcés de nous partager entre ces diverses impulsions, nous en suivons une composée qui ne nous mène ni à lun ni à lautre but. Ainsi combattus et flottants durant tout le cours de notre vie, nous la terminons sans avoir pu nous accorder avec nous, et sans avoir été bons ni pour nous ni pour les autres.
Reste enfin léducation domestique ou celle de la nature, mais que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour lui ? Si peut-être le double objet quon se propose pouvait se réunir en un seul, en ôtant les contradictions de lhomme on ôterait un grand obstacle à son bonheur. Il faudrait, pour en juger, le voir tout formé ; il faudrait avoir observé ses penchants, vu ses progrès, suivi sa marche ; il faudrait, en un mot, connaître lhomme naturel. Je crois quon aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.
Pour former cet homme rare, quavons-nous à faire ? beaucoup, sans doute : cest dempêcher que rien ne soit fait. Quand il ne sagit que daller contre le vent, on louvoie ; mais si la mer est forte et quon veuille rester en place, il faut jeter lancre. Prends garde, jeune pilote, que ton câble ne file ou que ton ancre ne laboure, et que le vaisseau ne dérive avant que tu ten sois aperçu.
Dans lordre social, où toutes les places sont marquées, chacun doit être élevé pour la sienne. Si un particulier formé pour sa place en sort, il nest plus propre à rien. Léducation nest utile quautant que la fortune saccorde avec la vocation des parents ; en tout autre cas elle est nuisible à lélève, ne fût-ce que par les préjugés quelle lui a donnés. En Egypte, où le fils était obligé dembrasser létat de son père, léducation du moins avait un but assuré ; mais, parmi nous, où les rangs seuls demeurent, et où les hommes en changent sans cesse, nul ne sait si, en élevant son fils pour le sien, il ne travaille pas contre lui.
Dans lordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est létat dhomme ; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui sy rapportent. Quon destine mon élève à lépée, à léglise, au barreau, peu mimporte. Avant la vocation des parents, la nature lappelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, jen conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premièrement homme : tout ce quun homme doit être, il saura lêtre au besoin tout aussi bien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne. Occupavi te, Fortuna, atque cepi ; omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me aspirare non posses.
Notre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui dentre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé ; doù il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes quen exercices. Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre ; notre éducation commence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot éducation avait-il chez les anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus : il signifiait nourriture. Educit obstetrix, dit Varron ; educat nutrix, instituit paedagogus, docet magister. Ainsi léducation, linstitution, linstruction, sont trois choses aussi différentes dans leur objet que la gouvernante, le précepteur et le maître. Mais ces distinctions sont mal entendues ; et, pour être bien conduit, lenfant ne doit suivre quun seul guide.
Il faut donc généraliser nos vues, et considérer dans notre élève lhomme abstrait, lhomme exposé à tous les accidents de la vie humaine. Si les hommes naissaient attachés au sol dun pays, si la même saison durait toute lannée, si chacun tenait à sa fortune de manière à nen pouvoir jamais changer, la pratique établie serait bonne à certains égards ; lenfant élevé pour son état, nen sortant jamais, ne pourrait être exposé aux inconvénients dun autre. Mais, vu la mobilité des choses humaines, vu lesprit inquiet et remuant de ce siècle qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on concevoir une méthode plus insensée que délever un enfant comme nayant jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré de ses gens ? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre, sil descend dun seul degré, il est perdu. Ce nest pas lui apprendre à supporter la peine ; cest lexercer à la sentir.
On ne songe quà conserver son enfant ; ce nest pas assez ; on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver lopulence et la misère, à vivre, sil le faut, dans les glaces dIslande ou sur le brûlant rocher de Malte. Vous avez beau prendre des précautions pour quil ne meure pas, il faudra pourtant quil meure ; et, quand sa mort ne serait pas louvrage de vos soins, encore seraient-ils mal entendus. Il sagit moins de lempêcher de mourir que de le faire vivre. Vivre, ce nest pas respirer, cest agir ; cest faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. Lhomme qui a le plus vécu nest pas celui qui a compté le plus dannées, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel sest fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné daller au tombeau dans sa jeunesse, sil eût vécu du moins jusquà ce temps-là.
Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles ; tous nos usages ne sont quassujettissement, gêne et contrainte. Lhomme civil naît, vit et meurt dans lesclavage : à sa naissance on le coud dans un maillot ; à sa mort on le cloue dans une bière ; tant quil garde la figure humaine, il est enchaîné par nos institutions.
On dit que plusieurs sages-femmes prétendent, en pétrissant la tête des enfants nouveau-nés, lui donner une forme plus convenable, et on le souffre ! Nos têtes seraient mal de la façon de lAuteur de notre être : il nous les faut façonner au dehors par les sages-femmes, et au dedans par les philosophes. Les Caraïbes sont de la moitié plus heureux que nous.
« À peine lenfant est-il sorti du sein de la mère, et à peine jouit-il de la liberté de mouvoir et détendre ses membres, quon lui donne de nouveaux liens. On lemmaillote, on le couche la tête fixée et les jambes allongées, les bras pendants à côté du corps ; il est entouré de linges et de bandages de toute espèce, qui ne lui permettent pas de changer de situation. Heureux si on ne la pas serré au point de lempêcher de respirer, et si on a eu la précaution de le coucher sur le côté, afin que les eaux quil doit rendre par la bouche puissent tomber delles-mêmes ! car il naurait pas la liberté de tourner la tête sur le côté pour en faciliter lécoulement. ».
Lenfant nouveau-né a besoin détendre et de mouvoir ses membres, pour les tirer de lengourdissement où, rassemblés en un peloton, ils ont resté si longtemps. On les étend, il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir ; on assujettit la tête même par des têtières : il semble quon a peur quil nait lair dêtre en vie.
Ainsi limpulsion des parties internes dun corps qui tend à laccroissement trouve un obstacle insurmontable aux mouvements quelle lui demande. Lenfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur progrès. Il était moins à létroit, moins gêné, moins comprimé dans lamnios quil nest dans ses langes ; je ne vois pas ce quil a gagné de naître.
Linaction, la contrainte où lon retient les membres dun enfant, ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher lenfant de se fortifier, de croître, et altérer sa constitution. Dans les lieux où lon na point ces précautions extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés. Les pays où lon emmaillote les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus pour les empêcher de sestropier.
Une contrainte si cruelle pourrait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur et de peine : ils ne trouvent quobstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux quun criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils sirritent, ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs ? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons quils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements quils éprouvent sont des tourments. Nayant rien de libre que la voix, comment ne sen serviraient-ils pas pour se plaindre ? Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort queux.
Doù vient cet usage déraisonnable ? dun usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, nont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères denfants étrangers pour qui la nature ne leur disait rien, nont cherché quà sépargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté ; mais, quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans sembarrasser de ses cris. Pourvu quil ny ait pas de preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe, quimporte, au surplus, quil périsse ou quil demeure infirme le reste de ses jours ? On conserve ses membres aux dépens de son corps, et, quoi quil arrive, la nourrice est disculpée.
Ces douces mères qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gaiement aux amusements de la ville, savent-elles cependant quel traitement lenfant dans son maillot reçoit au village ? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet de hardes ; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux quon a trouvés dans cette situation avaient le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang, il remontait à la tête ; et lon croyait le patient fort tranquille, parce quil navait pas la force de crier. Jignore combien dheures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin. Voilà, je pense, une des plus grandes commodités du maillot.
On prétend que les enfants en liberté pourraient prendre de mauvaises situations, et se donner des mouvements capables de nuire à la bonne conformation de leurs membres. Cest là un de ces vains raisonnements de notre fausse sagesse, et que jamais aucune expérience na confirmés. De cette multitude denfants qui, chez des peuples plus sensés que nous, sont nourris dans toute la liberté de leurs membres, on nen voit pas un seul qui se blesse ni sestropie ; ils ne sauraient donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux ; et quand ils prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt den changer.
Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens ni des chats ; voit-on quil résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence ? Les enfants sont plus lourds ; daccord : mais à proportion ils sont aussi plus faibles. À peine peuvent-ils se mouvoir ; comment sestropieraient-ils ? Si on les étendait sur le dos, ils mourraient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner.
Non contentes davoir cessé dallaiter leurs enfants, les femmes cessent den vouloir faire ; la conséquence est naturelle. Dès que létat de mère est onéreux, on trouve bientôt le moyen de sen délivrer tout à fait ; on veut faire un ouvrage inutile, afin de le recommencer toujours, et lon tourne au préjudice de lespèce lattrait donné pour la multiplier. Cet usage, ajouté aux autres causes de dépopulation, nous annonce le sort prochain de lEurope. Les sciences, les arts, la philosophie et les murs quelle engendre ne tarderont pas den faire un désert. Elle sera peuplée de bêtes féroces : elle naura pas beaucoup changé dhabitants.
Jai vu quelquefois le petit manège des jeunes femmes qui feignent de vouloir nourrir leurs enfants. On sait se faire presser de renoncer à cette fantaisie : on fait adroitement intervenir les époux, les médecins, surtout les mères. Un mari qui oserait consentir que sa femme nourrît son enfant serait un homme perdu ; lon en ferait un assassin qui veut se défaire delle. Maris prudents, il faut immoler à la paix lamour paternel. Heureux quon trouve à la campagne des femmes plus continentes que les vôtres ! Plus heureux si le temps que celles-ci gagnent nest pas destiné pour dautres que vous.
Le devoir des femmes nest pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris quelles en font, il est égal pour les enfants dêtre nourris de leur lait ou dun autre. Je tiens cette question, dont les médecins sont les juges, pour décidée au souhait des femmes ; et pour moi, je penserais bien aussi quil vaut mieux que lenfant suce le lait dune nourrice en santé, que dune mère gâtée, sil avait quelque nouveau mal à craindre du même sang dont il est formé.
Mais la question doit-elle senvisager seulement par le côté physique ? Et lenfant a-t-il moins besoin des soins dune mère que de sa mamelle ? Dautres femmes, des bêtes même, pourront lui donner le lait quelle lui refuse : la sollicitude maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit lenfant dune autre au lieu du sien est une mauvaise mère : comment sera-t-elle une bonne nourrice ? Elle pourra le devenir, mais lentement ; il faudra que lhabitude change la nature : et lenfant mal soigné aura le temps de périr cent fois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mère.
De cet avantage même résulte un inconvénient qui seul devrait ôter à toute femme sensible le courage de faire nourrir son enfant par une autre, cest celui de partager le droit de mère, ou plutôt de laliéner ; de voir son enfant aimer une autre femme autant et plus quelle ; de sentir que la tendresse quil conserve pour sa propre mère est une grâce, et que celle quil a pour sa mère adoptive est un devoir : car, où jai trouvé les soins dune mère, ne dois-je pas lattachement dun fils ?
La manière dont on remédie à cet inconvénient est dinspirer aux enfants du mépris pour leurs nourrices en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire lenfant, ou lon congédie la nourrice ; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques années il ne la voit plus, il ne la connaît plus. La mère, qui croit se substituer à elle et réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fils dun nourrisson dénaturé, elle lexerce à lingratitude ; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie, comme celle qui la nourri de son lait.
Combien jinsisterais sur ce point, sil était moins décourageant de rebattre en vain des sujets utiles ! Ceci tient à plus de choses quon ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs ? Commencez par les mères ; vous serez étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation : tout lordre moral saltère ; le naturel séteint dans tous les curs ; lintérieur des maisons prend un air moins vivant ; le spectacle touchant dune famille naissante nattache plus les maris, nimpose plus dégards aux étrangers ; on respecte moins la mère dont on ne voit pas les enfants ; il ny a point de résidence dans les familles ; lhabitude ne renforce plus les liens du sang ; il ny a plus ni pères ni mères, ni enfants, ni frères, ni surs ; tous se connaissent à peine ; comment saimeraient-ils ? Chacun ne songe plus quà soi. Quand la maison nest quune triste solitude, il faut bien aller ségayer ailleurs.
Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les murs vont se réformer delles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les curs ; lEtat va se repeupler : ce premier point, ce point seul va tout réunir. Lattrait de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises murs. Le tracas des enfants, quon croit importun, devient agréable ; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers lun à lautre ; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulterait bientôt une réforme générale, bientôt la nature aurait repris tous ses droits. Quune fois les femmes redeviennent mères, bientôt les hommes redeviendront pères et maris.
Discours superflus ! lennui même des plaisirs du monde ne ramène jamais à ceux-là. Les femmes ont cessé dêtre mères ; elles ne le seront plus ; elles ne veulent plus lêtre. Quand elles le voudraient, à peine le pourraient-elles ; aujourdhui que lusage contraire est établi, chacune aurait à combattre lopposition de toutes celles qui lapprochent, liguées contre un exemple que les unes nont pas donné et que les autres ne veulent pas suivre.
Il se trouve pourtant quelquefois encore de jeunes personnes dun bon naturel qui, sur ce point osant braver lempire de la mode et les clameurs de leur sexe, remplissent avec une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur impose. Puisse leur nombre augmenter par lattrait des biens destinés à celles qui sy livrent ! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement, et sur des observations que je nai jamais vues démenties, jose promettre à ces dignes mères un attachement solide et constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment filiale de la part de leurs enfants, lestime et le respect du public, dheureuses couches sans accident et sans suite, une santé ferme et vigoureuse, enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles, et citer en exemple à celles dautrui.
Point de mère, point denfant. Entre eux les devoirs sont réciproques ; et sils sont mal remplis dun côté, ils seront négligés de lautre. Lenfant doit aimer sa mère avant de savoir quil le doit. Si la voix du sang nest fortifiée par lhabitude et les soins, elle séteint dans les premières années, et le cur meurt pour ainsi dire avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.
On en sort encore par une route opposée, lorsquau lieu de négliger les soins de mère, une femme les porte à lexcès ; lorsquelle fait de son enfant son idole, quelle augmente et nourrit sa faiblesse pour lempêcher de la sentir, et quespérant le soustraire aux lois de la nature, elle écarte de lui des atteintes pénibles, sans songer combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment, elle accumule au loin daccidents et de périls sur sa tête, et combien cest une précaution barbare de prolonger la faiblesse de lenfance sous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable, dans leau du Styx. Cette allégorie est belle et claire. Les mères cruelles dont je parle font autrement ; à force de plonger leurs enfants dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance ; elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espèce, dont ils ne manqueront pas dêtre la proie étant grands.
Observez la nature, et suivez la route quelle vous trace. Elle exerce continuellement les enfants ; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de toute espèce ; elle leur apprend de bonne heure ce que cest que peine et douleur. Les dents qui percent leur donnent la fièvre ; des coliques aiguës leur donnent des convulsions ; de longues toux les suffoquent ; les vers les tourmentent ; la pléthore corrompt leur sang ; des levains divers y fermentent, et causent des éruptions périlleuses. Presque tout le premier âge est maladie et danger : la moitié des enfants qui naissent périt avant la huitième année. Les épreuves faites, lenfant a gagné des forces ; et sitôt quil peut user de la vie, le principe en devient plus assuré.
Voilà la règle de la nature. Pourquoi la contrariez-vous ? Ne voyez-vous pas quen pensant la corriger, vous détruisez son ouvrage, vous empêchez leffet de ses soins ? Faire au dehors ce quelle fait au dedans, cest, selon vous, redoubler le danger ; et au contraire cest y faire diversion, cest lexténuer. Lexpérience apprend quil meurt encore plus denfants élevés délicatement que dautres. Pourvu quon ne passe pas la mesure de leurs forces, on risque moins à les employer quà les ménager. Exercez-les donc aux atteintes quils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments, à la faim, à la soif, à la fatigue ; trempez-les dans leau du Styx. Avant que lhabitude du corps soit acquise, on lui donne celle quon veut, sans danger ; mais, quand une fois il est dans sa consistance, toute altération lui devient périlleuse. Un enfant supportera des changements que ne supporterait pas un homme : les fibres du premier, molles et flexibles, prennent sans effort le pli quon leur donne ; celles de lhomme, plus endurcies, ne changent plus quavec violence le pli quelles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robuste sans exposer sa vie et sa santé ; et quand il y aurait quelque risque, encore ne faudrait-il pas balancer. Puisque ce sont des risques inséparables de la vie humaine, peut-on mieux faire que de les rejeter sur le temps de sa durée où ils sont le moins désavantageux ?
Un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Au prix de sa personne se joint celui des soins quil a coûtés ; à la perte de sa vie se joint en lui le sentiment de la mort. Cest donc surtout à lavenir quil faut songer en veillant à sa conservation ; cest contre les maux de la jeunesse quil faut larmer avant quil y soit parvenu : car, si le prix de la vie augmente jusquà lâge de la rendre utile, quelle folie nest-ce point dépargner quelques maux à lenfance en les multipliant sur lâge de raison ! Sont-ce là les leçons du maître ?
Le sort de lhomme est de souffrir dans tous les temps. Le soin même de sa conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connaître dans son enfance que les maux physiques, maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, et qui bien plus rarement queux nous font renoncer à la vie ! On ne se tue point pour les douleurs de la goutte ; il ny a guère que celles de lâme qui produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de lenfance, et cest le nôtre quil faudrait plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.
En naissant, un enfant crie ; sa première enfance se passe à pleurer. Tantôt on lagite, on le flatte pour lapaiser ; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous faisons ce quil lui plaît, ou nous en exigeons ce quil nous plaît ; ou nous nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux nôtres : point de milieu, il faut quil donne des ordres ou quil en reçoive. Ainsi ses premières idées sont celles dempire et de servitude. Avant de savoir parler il commande, avant de pouvoir agir il obéit ; et quelquefois on le châtie avant quil puisse connaître ses fautes, ou plutôt en commettre. Cest ainsi quon verse de bonne heure dans son jeune cur les passions quon impute ensuite à la nature, et quaprès avoir pris peine à le rendre méchant, on se plaint de le trouver tel.
Un enfant passe six ou sept ans de cette manière entre les mains des femmes, victimes de leur caprice et du sien ; et après lui avoir fait apprendre ceci et cela, cest-à-dire après avoir chargé sa mémoire ou de mots quil ne peut entendre, ou de choses qui ne lui sont bonnes à rien ; après avoir étouffé le naturel par les passions quon a fait naître, on remet cet être factice entre les mains dun précepteur, lequel achève de développer les germes artificiels quil trouve déjà tout formés, et lui apprend tout, hors à se connaître, hors à tirer parti de lui-même, hors à savoir vivre et se rendre heureux. Enfin, quand cet enfant, esclave et tyran, plein de science et dépourvu de sens, également débile de corps et dâme, est jeté dans le monde en y montrant son ineptie, son orgueil et tous ses vices, il fait déplorer la misère et la perversité humaines. On se trompe ; cest là lhomme de nos fantaisies : celui de la nature est fait autrement.
Voulez-vous donc quil garde sa forme originelle, conservez-la dès linstant quil vient au monde. Sitôt quil naît, emparez-vous de lui, et ne le quittez plus quil ne soit homme : vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mère, le véritable précepteur est le père. Quils saccordent dans lordre de leurs fonctions ainsi que dans leur système ; que des mains de lune lenfant passe dans celles de lautre. Il sera mieux élevé par un père judicieux et borné que par le plus habile maître du monde ; car le zèle suppléera mieux au talent que le talent au zèle.
Mais les affaires, les fonctions, les devoirs... Ah ! les devoirs, sans doute le dernier est celui du père ! Ne nous étonnons pas quun homme dont la femme a dédaigné de nourrir le fruit de leur union, dédaigne de lélever. Il ny a point de tableau plus charmant que celui de la famille ; mais un seul trait manqué défigure tous les autres. Si la mère a trop peu de santé pour être nourrice, le père aura trop daffaires pour être précepteur. Les enfants, éloignés, dispersés dans des pensions, dans des couvents, dans des collèges, porteront ailleurs lamour de la maison paternelle, ou, pour mieux dire, ils y rapporteront lhabitude de nêtre attachés à rien. Les frères et les surs se connaîtront à peine. Quand tous seront rassemblés en cérémonie, ils pourront être fort polis entre eux ; ils se traiteront en étrangers. Sitôt quil ny a plus dintimité entre les parents, sitôt que la société de la famille ne fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaises murs pour y suppléer. Où est lhomme assez stupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela ?
Un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espèce, il doit à la société des hommes sociables ; il doit des citoyens à lEtat. Tout homme qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable, et plus coupable peut-être quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de père na point le droit de le devenir. Il ny a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez men croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, quil versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et nen sera jamais consolé.
Mais que fait cet homme riche, ce père de famille si affairé, et forcé, selon lui, de laisser ses enfants à labandon ? il paye un autre homme pour remplir ces soins qui lui sont à charge. Ame vénale ! crois-tu donner à ton fils un autre père avec de largent ? Ne ty trompe point ; ce nest pas même un maître que tu lui donnes, cest un valet. Il en formera bientôt un second.
On raisonne beaucoup sur les qualités dun bon gouverneur. La première que jen exigerais, et celle-là seule en suppose beaucoup dautres, cest de nêtre point un homme à vendre. Il y a des métiers si nobles, quon ne peut les faire pour de largent sans se montrer indigne de les faire ; tel est celui de lhomme de guerre ; tel est celui de linstituteur. Qui donc élèvera mon enfant ? Je te lai déjà dit, toi-même. Je ne le peux. Tu ne le peux ?... Fais-toi donc un ami. Je ne vois pas dautre ressource.
Un gouverneur ! ô quelle âme sublime !... En vérité, pour faire un homme, il faut être ou père ou plus quhomme soi-même. Voilà la fonction que vous confiez tranquillement à des mercenaires.
Plus on y pense, plus on aperçoit de nouvelles difficultés. Il faudrait que le gouverneur eût été élevé pour son élève, que ses domestiques eussent été élevés pour leur maître, que tous ceux qui lapprochent eussent reçu les impressions quils doivent lui communiquer ; il faudrait, déducation en éducation, remonter jusquon ne sait où. Comment se peut-il quun enfant soit bien élevé par qui na pas été bien élevé lui-même ?
Ce rare mortel est-il introuvable ? Je lignore. En ces temps davilissement, qui sait à quel point de vertu peut atteindre encore une âme humaine ? Mais supposons ce prodige trouvé. Cest en considérant ce quil doit faire que nous verrons ce quil doit être. Ce que je crois voir davance est quun père qui sentirait tout le prix dun bon gouverneur prendrait le parti de sen passer ; car il mettrait plus de peine à lacquérir quà le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami ? quil élève son fils pour lêtre ; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, et la nature a déjà fait la moitié de louvrage.
Quelquun dont je ne connais que le rang ma fait proposer délever son fils. Il ma fait beaucoup dhonneur sans doute ; mais, loin de se plaindre de mon refus, il doit se louer de ma discrétion. Si javais accepté son offre, et que jeusse erré dans ma méthode, cétait une éducation manquée ; si javais réussi, ceût été bien pis, son fils aurait renié son titre, il neût plus voulu être prince.
Je suis trop pénétré de la grandeur des devoirs dun précepteur, et je sens trop mon incapacité, pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part quil me soit offert ; et lintérêt de lamitié même ne serait pour moi quun nouveau motif de refus. Je crois quaprès avoir lu ce livre, peu de gens seront tentés de me faire cette offre ; et je prie ceux qui pourraient lêtre, de nen plus prendre linutile peine. Jai fait autrefois un suffisant essai de ce métier pour être assuré que je ny suis pas propre, et mon état men dispenserait, quand mes talents men rendraient capable. Jai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paraissent ne pas maccorder assez destime pour me croire sincère et fondé dans mes résolutions.
Hors détat de remplir la tâche la plus utile, joserai du moins essayer de la plus aisée : à lexemple de tant dautres, je ne mettrai point la main à luvre, mais à la plume ; et au lieu de faire ce quil faut, je mefforcerai de le dire.
Je sais que, dans les entreprises pareilles à celle-ci, lauteur, toujours à son aise dans des systèmes quil est dispensé de mettre en pratique, donne sans peine beaucoup de beaux préceptes impossibles à suivre, et que, faute de détails et dexemples, ce quil dit même de praticable reste sans usage quand il nen a pas montré lapplication.
Jai donc pris le parti de me donner un élève imaginaire, de me supposer lâge, la santé, les connaissances et tous les talents convenables pour travailler à son éducation, de la conduire depuis le moment de sa naissance jusquà celui où, devenu homme fait, il naura plus besoin dautre guide que lui-même. Cette méthode me paraît utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de ségarer dans des visions ; car, dès quil sécarte de la pratique ordinaire, il na quà faire lépreuve de la sienne sur son élève, il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour lui, sil suit le progrès de lenfance et la marche naturelle au cur humain.
Voilà ce que jai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées. Pour ne pas grossir inutilement le livre, je me suis contenté de poser les principes dont chacun devait sentir la vérité. Mais quant aux règles qui pouvaient avoir besoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon Émile ou à dautres exemples, et jai fait voir dans des détails très étendus comment ce que jétablissais pouvait être pratiqué ; tel est du moins le plan que je me suis proposé de suivre. Cest au lecteur à juger si jai réussi.
Il est arrivé de là que jai dabord peu parlé dÉmile, parce que mes premières maximes déducation, bien que contraires à celles qui sont établies, sont dune évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnable de refuser son consentement. Mais à mesure que javance, mon élève, autrement conduit que les vôtres, nest plus un enfant ordinaire ; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il paraît plus fréquemment sur la scène, et vers les derniers temps je ne le perds plus un moment de vue, jusquà ce que, quoi quil en dise, il nait plus le moindre besoin de moi.
Je ne parle point ici des qualités dun bon gouverneur ; je les suppose, et je me suppose moi-même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage, on verra de quelle libéralité juse envers moi.
Je remarquerai seulement, contre lopinion commune, que le gouverneur dun enfant doit être jeune, et même aussi jeune que peut lêtre un homme sage. Je voudrais quil fût lui-même enfant, sil était possible, quil pût devenir le compagnon de son élève, et sattirer sa confiance en partageant ses amusements. Il ny a pas assez de choses communes entre lenfance et lâge mûr pour quil se forme jamais un attachement bien solide à cette distance. Les enfants flattent quelquefois les vieillards, mais ils ne les aiment jamais.
On voudrait que le gouverneur eût déjà fait une éducation. Cest trop ; un même homme nen peut faire quune : sil en fallait deux pour réussir, de quel droit entreprendrait-on la première ?
Avec plus dexpérience on saurait mieux faire, mais on ne le pourrait plus. Quiconque a rempli cet état une fois assez bien pour en sentir toutes les peines, ne tente point de sy rengager ; et sil la mal rempli la première fois, cest un mauvais préjugé pour la seconde.
Il est fort différent, jen conviens, de suivre un jeune homme durant quatre ans, ou de le conduire durant vingt-cinq. Vous donnez un gouverneur à votre fils déjà tout formé ; moi, je veux quil en ait un avant que de naître. Votre homme à chaque lustre peut changer délève ; le mien nen aura jamais quun. Vous distinguez le précepteur du gouverneur : autre folie ! Distinguez-vous le disciple de lélève ? Il ny a quune science à enseigner aux enfants : cest celle des devoirs de lhomme. Cette science est une ; et, quoi quait dit Xénophon de léducation des Perses, elle ne se partage pas. Au reste, jappelle plutôt gouverneur que précepteur le maître de cette science, parce quil sagit moins pour lui dinstruire que de conduire. Il ne doit point donner de préceptes, il doit les faire trouver.
Sil faut choisir avec tant de soin le gouverneur, il lui est bien permis de choisir aussi son élève, surtout quand il sagit dun modèle à proposer. Ce choix ne peut tomber ni sur le génie ni sur le caractère de lenfant, quon ne connaît quà la fin de louvrage, et que jadopte avant quil soit né. Quand je pourrais choisir, je ne prendrais quun esprit commun, tel que je suppose mon élève. On na besoin délever que les hommes vulgaires ; leur éducation doit seule servir dexemple à celle de leurs semblables. Les autres sélèvent malgré quon en ait.
Le pays nest pas indifférent à la culture des hommes ; ils ne sont tout ce quils peuvent être que dans les climats tempérés. Dans les climats extrêmes le désavantage est visible. Un homme nest pas planté comme un arbre dans un pays pour y demeurer toujours ; et celui qui part dun des extrêmes pour arriver à lautre, est forcé de faire le double du chemin que fait pour arriver au même terme celui qui part du terme moyen.
Que lhabitant dun pays tempéré parcoure successivement les deux extrêmes, son avantage est encore évident ; car, bien quil soit autant modifié que celui qui va dun extrême à lautre, il séloigne pourtant de la moitié moins de sa constitution naturelle. Un Français vit en Guinée et en Laponie ; mais un Nègre ne vivra pas de même à Tornea, ni un Samoïède au Benin. Il paraît encore que lorganisation du cerveau est moins parfaite aux deux extrêmes. Les Nègres ni les Lapons nont pas le sens des Européens. Si je veux donc que mon élève puisse être habitant de la terre, je le prendrai dans une zone tempérée ; en France, par exemple, plutôt quailleurs.
Dans le nord les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat ; dans le midi ils consomment peu sur un sol fertile : de là naît une nouvelle différence qui rend les uns laborieux et les autres contemplatifs. La société nous offre en un même lieu limage de ces différences entre les pauvres et les riches : les premiers habitent le sol ingrat, et les autres le pays fertile.
Le pauvre na pas besoin déducation ; celle de son état est forcée, il nen saurait avoir dautre ; au contraire, léducation que le riche reçoit de son état est celle qui lui convient le moins et pour lui-même et pour la société. Dailleurs léducation naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines : or il est moins raisonnable délever un pauvre pour être riche quun riche pour être pauvre ; car à proportion du nombre des deux états, il y a plus de ruinés que de parvenus. Choisissons donc un riche ; nous serons sûrs au moins davoir fait un homme de plus, au lieu quun pauvre peut devenir homme de lui-même.
Par la même raison, je ne serai pas fâché quÉmile ait de la naissance. Ce sera toujours une victime arrachée au préjugé.
Émile est orphelin. Il nimporte quil ait son père et sa mère. Chargé de leurs devoirs, je succède à tous leurs droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir quà moi. Cest ma première ou plutôt ma seule condition.
Jy dois ajouter celle-ci, qui nen est quune suite, quon ne nous ôtera jamais lun à lautre que de notre consentement. Cette clause est essentielle, et je voudrais même que lélève et le gouverneur se regardassent tellement comme inséparables, que le sort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun. Sitôt quils envisagent dans léloignement leur séparation, sitôt quils prévoient le moment qui doit les rendre étrangers lun à lautre, ils le sont déjà ; chacun fait son petit système à part ; et tous deux, occupés du temps où ils ne seront plus ensemble, ny restent quà contre-cur. Le disciple ne regarde le maître que comme lenseigne et le fléau de lenfance ; le maître ne regarde le disciple que comme un lourd fardeau dont il brûle dêtre déchargé ; ils aspirent de concert au moment de se voir délivrés lun de lautre ; et, comme il ny a jamais entre eux de véritable attachement, lun doit avoir peu de vigilance, lautre peu de docilité.
Mais, quand ils se regardent comme devant passer leurs jours ensemble, il leur importe de se faire aimer lun de lautre, et par cela même ils se deviennent chers. Lélève ne rougit point de suivre dans son enfance lami quil doit avoir étant grand ; le gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, et tout le mérite quil donne à son élève est un fonds quil place au profit de ses vieux jours.
Ce traité fait davance suppose un accouchement heureux, un enfant bien formé, vigoureux et sain. Un père na point de choix et ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne : tous ses enfants sont également ses enfants ; il leur doit à tous les mêmes soins et la même tendresse. Quils soient estropiés ou non, quils soient languissants ou robustes, chacun deux est un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, et le mariage est un contrat fait avec la nature aussi bien quentre les conjoints.
Mais quiconque simpose un devoir que la nature ne lui a point imposé, doit sassurer auparavant des moyens de le remplir ; autrement il se rend comptable même de ce quil naura pu faire. Celui qui se charge dun élève infirme et valétudinaire change sa fonction de gouverneur en celle de garde-malade ; il perd à soigner une vie inutile le temps quil destinait à en augmenter le prix ; il sexpose à voir une mère éplorée lui reprocher un jour la mort dun fils quil lui aura longtemps conservé.
Je ne me chargerais pas dun enfant maladif et cacochyme, dût-il vivre quatre-vingts ans. Je ne veux point dun élève toujours inutile à lui-même et aux autres, qui soccupe uniquement à se conserver, et dont le corps nuise à léducation de lâme. Que ferais-je en lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte de la société et lui ôter deux hommes pour un ? Quun autre à mon défaut se charge de cet infirme, jy consens, et japprouve sa charité ; mais mon talent à moi nest pas celui-là : je ne sais point apprendre à vivre à qui ne songe quà sempêcher de mourir.
Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à lâme : un bon serviteur doit être robuste. Je sais que lintempérance excite les passions ; elle exténue aussi le corps à la longue ; les macérations, les jeûnes, produisent souvent le même effet par une cause opposée. Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils sen irritent dautant plus quils peuvent moins les satisfaire.
Un corps débile affaiblit lâme. De là lempire de la médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux quil prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous guérissent les médecins, mais je sais quils nous en donnent de bien funestes : la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort : sils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe quils fassent marcher des cadavres ? ce sont des hommes quils nous faut, et lon nen voit point sortir de leurs mains.
La médecine est à la mode parmi nous ; elle doit lêtre. Cest lamusement des gens oisifs et désuvrés, qui, ne sachant que faire de leur temps, le passent à se conserver. Sils avaient eu le malheur de naître immortels, ils seraient les plus misérables des êtres : une vie quils nauraient jamais peur de perdre ne serait pour eux daucun prix. Il faut à ces gens-là des médecins qui les menacent pour les flatter, et qui leur donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles, celui de nêtre pas morts.
Je nai nul dessein de métendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet nest que de considérer par le côté moral. Je ne puis pourtant mempêcher dobserver que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité. Ils supposent toujours quen traitant un malade on le guérit, et quen cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voient pas quil faut balancer lavantage dune guérison que le médecin opère, par la mort de cent malades quil a tués, et lutilité dune vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent en même temps. La science qui instruit et la médecine qui guérit sont fort bonnes sans doute ; mais la science qui trompe et la médecine qui tue sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distinguer. Voilà le nud de la question. Si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du mensonge ; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du médecin : ces deux abstinences seraient sages ; on gagnerait évidemment à sy soumettre. Je ne dispute donc pas que la médecine ne soit utile à quelques hommes, mais je dis quelle est funeste au genre humain.
On me dira, comme on fait sans cesse, que les fautes sont du médecin, mais que la médecine en elle-même est infaillible. À la bonne heure ; mais quelle vienne donc sans médecin ; car, tant quils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de lartiste quà espérer du secours de lart.
Cet art mensonger, plus fait pour les maux de lesprit que pour ceux du corps, nest pas plus utile aux uns quaux autres : il nous guérit moins de nos maladies quil ne nous en imprime leffroi ; il recule moins la mort quil ne la fait sentir davance ; il use la vie au lieu de la prolonger ; et, quand il la prolongerait, ce serait encore au préjudice de lespèce, puisquil nous ôte à la société par les soins quil nous impose, et à nos devoirs par les frayeurs quil nous donne. Cest la connaissance des dangers qui nous les fait craindre : celui qui se croirait invulnérable naurait peur de rien. À force darmer Achille contre le péril, le poète lui ôte le mérite de la valeur ; tout autre à sa place eût été un Achille au même prix.
Voulez-vous trouver des hommes dun vrai courage, cherchez-les dans les lieux où il ny a point de médecins, où lon ignore les conséquences des maladies, et où lon ne songe guère à la mort. Naturellement lhomme sait souffrir constamment et meurt en paix. Ce sont les médecins avec leurs ordonnances, les philosophes avec leurs préceptes, les prêtres avec leurs exhortations, qui lavilissent de cur et lui font désapprendre à mourir.
Quon me donne un élève qui nait pas besoin de tous ces gens-là, ou je le refuse. Je ne veux point que dautres gâtent mon ouvrage ; je veux lélever seul, ou ne men pas mêler. Le sage Locke, qui avait passé une partie de sa vie à létude de la médecine, recommande fortement de ne jamais droguer les enfants, ni par précaution ni pour de légères incommodités. Jirai plus loin, et je déclare que, nappelant jamais de médecins pour moi, je nen appellerai jamais pour mon Émile, à moins que sa vie ne soit dans un danger évident ; car alors il ne peut pas lui faire pis que de le tuer.
Je sais bien que le médecin ne manquera pas de tirer avantage de ce délai. Si lenfant meurt, on laura appelé trop tard ; sil réchappe, ce sera lui qui laura sauvé. Soit : que le médecin triomphe ; mais surtout quil ne soit appelé quà lextrémité.
Faute de savoir se guérir, que lenfant sache être malade : cet art supplée à lautre, et souvent réussit beaucoup mieux ; cest lart de la nature. Quand lanimal est malade, il souffre en silence et se tient coi : or on ne voit pas plus danimaux languissants que dhommes. Combien limpatience, la crainte, linquiétude, et surtout les remèdes, ont tué de gens que leur maladie aurait épargnés et que le temps seul aurait guéris ! On me dira que les animaux, vivant dune manière plus conforme à la nature, doivent être sujets à moins de maux que nous. Eh bien ! cette manière de vivre est précisément celle que je veux donner à mon élève ; il en doit donc tirer le même profit.
La seule partie utile de la médecine est lhygiène ; encore lhygiène est-elle moins une science quune vertu. La tempérance et le travail sont les deux vrais médecins de lhomme : le travail aiguise son appétit, et la tempérance lempêche den abuser.
Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie et à la santé, il ne faut que savoir quel régime observent les peuples qui se portent le mieux, sont les plus robustes, et vivent le plus longtemps. Si par les observations générales on ne trouve pas que lusage de la médecine donne aux hommes une santé plus ferme ou une plus longue vie, par cela même que cet art nest pas utile, il est nuisible, puisquil emploie le temps, les hommes et les choses à pure perte. Non seulement le temps quon passe à conserver la vie étant perdu pour en user, il len faut déduire ; mais, quand ce temps est employé à nous tourmenter, il est pis que nul, il est négatif ; et, pour calculer équitablement, il en faut ôter autant de celui qui nous reste. Un homme qui vit dix ans sans médecin vit plus pour lui-même et pour autrui que celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait lune et lautre épreuve, je me crois plus en droit que personne den tirer la conclusion.
Voilà mes raisons pour ne vouloir quun élève robuste et sain, et mes principes pour le maintenir tel. Je ne marrêterai pas à prouver au long lutilité des travaux manuels et des exercices du corps pour renforcer le tempérament et la santé ; cest ce que personne ne dispute : les exemples des plus longues vies se tirent presque tous dhommes qui ont fait le plus dexercice, qui ont supporté le plus de fatigue et de travail. Je nentrerai pas non plus dans de longs détails sur les soins que je prendrai pour ce seul objet ; on verra quils entrent si nécessairement dans ma pratique, quil suffit den prendre lesprit pour navoir pas besoin dautre explication.
Avec la vie commencent les besoins. Au nouveau-né il faut une nourrice. Si la mère consent à remplir son devoir, à la bonne heure : on lui donnera ses directions par écrit ; car cet avantage a son contrepoids et tient le gouverneur un peu éloigné de son élève. Mais il est à croire que lintérêt de lenfant et lestime pour celui à qui elle veut bien confier un dépôt si cher rendront la mère attentive aux avis du maître ; et tout ce quelle voudra faire, on est sûr quelle le fera mieux quune autre. Sil nous faut une nourrice étrangère, commençons par la bien choisir.
Une des misères des gens riches est dêtre trompés en tout. Sils jugent mal des hommes, faut-il sen étonner ? Ce sont les richesses qui les corrompent ; et, par un juste retour, ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit connu. Tout est mal fait chez eux, excepté ce quils y font eux-mêmes ; et ils ny font presque jamais rien. Sagit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par laccoucheur. Quarrive-t-il de là ? Que la meilleure est toujours celle qui la le mieux payé. Je nirai donc pas consulter un accoucheur pour celle dÉmile ; jaurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si disertement quun chirurgien, mais à coup sûr je serai de meilleure foi, et mon zèle me trompera moins que son avarice.
Ce choix nest point un si grand mystère ; les règles en sont connues ; mais je ne sais si lon ne devrait pas faire un peu plus dattention à lâge du lait aussi bien quà sa qualité. Le nouveau lait est tout à fait séreux, il doit presque être apéritif pour purger le reste du meconium épaissi dans les intestins de lenfant qui vient de naître. Peu à peu le lait prend de la consistance et fournit une nourriture plus solide à lenfant devenu plus fort pour la digérer. Ce nest sûrement pas pour rien que dans les femelles de toute espèce la nature change la consistance du lait selon lâge du nourrisson.
Il faudrait donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement né. Ceci a son embarras, je le sais ; mais sitôt quon sort de lordre naturel, tout a ses embarras pour bien faire. Le seul expédient commode est de faire mal ; cest aussi celui quon choisit.
Il faudrait une nourrice aussi saine de cur que de corps : lintempérie des passions peut, comme celle des humeurs, altérer son lait ; de plus, sen tenir uniquement au physique, cest ne voir que la moitié de lobjet. Le lait peut être bon et la nourrice mauvaise ; un bon caractère est aussi essentiel quun bon tempérament. Si lon prend une femme vicieuse, je ne dis pas que son nourrisson contractera ses vices, mais je dis quil en pâtira. Ne lui doit-elle pas, avec son lait, des soins qui demandent du zèle, de la patience, de la douceur, de la propreté ? Si elle est gourmande, intempérante, elle aura bientôt gâté son lait ; si elle est négligente ou emportée, que va devenir à sa merci un pauvre malheureux qui ne peut ni se défendre ni se plaindre ? Jamais en quoi que ce puisse être les méchants ne sont bons à rien de bon.
Le choix de la nourrice importe dautant plus que son nourrisson ne doit point avoir dautre gouvernante quelle, comme il ne doit point avoir dautre précepteur que son gouverneur. Cet usage était celui des anciens, moins raisonneurs et plus sages que nous. Après avoir nourri des enfants de leur sexe, les nourrices ne les quittaient plus. Voilà pourquoi, dans leurs pièces de théâtre, la plupart des confidentes sont des nourrices. Il est impossible quun enfant qui passe successivement par tant de mains différentes soit jamais bien élevé. À chaque changement il fait de secrètes comparaisons qui tendent toujours à diminuer son estime pour ceux qui le gouvernent, et conséquemment leur autorité sur lui. Sil vient une fois à penser quil y a de grandes personnes qui nont pas plus de raison que des enfants, toute lautorité de lâge est perdue et léducation manquée. Un enfant ne doit connaître dautres supérieurs que son père et sa mère, ou, à leur défaut, sa nourrice et son gouverneur ; encore est-ce déjà trop dun des deux ; mais ce partage est inévitable ; et tout ce quon peut faire pour y remédier est que les personnes des deux sexes qui le gouvernent soient si bien daccord sur son compte, que les deux ne soient quun pour lui.
Il faut que la nourrice vive un peu plus commodément, quelle prenne des aliments un peu plus substantiels, mais non quelle change tout à fait de manière de vivre ; car un changement prompt et total, même de mal en mieux, est toujours dangereux pour la santé ; et puisque son régime ordinaire la laissée ou rendue saine et bien constituée, à quoi bon lui en faire changer ?
Les paysannes mangent moins de viande et plus de légumes que les femmes de la ville ; et ce régime végétal paraît plus favorable que contraire à elles et à leurs enfants. Quand elles ont des nourrissons bourgeois, on leur donne des pots-au-feu, persuadé que le potage et le bouillon de viande leur font un meilleur chyle et fournissent plus de lait. Je ne suis point du tout de ce sentiment ; et jai pour moi lexpérience qui nous apprend que les enfants ainsi nourris sont plus sujets à la colique et aux vers que les autres.
Cela nest guère étonnant, puisque la substance animale en putréfaction fourmille de vers ; ce qui narrive pas de même à la substance végétale. Le lait, bien quélaboré dans le corps de lanimal, est une substance végétale; son analyse le démontre, il tourne facilement à lacide ; et, loin de donner aucun vestige dalcali volatil, comme font les substances animales, il donne, comme les plantes, un sel neutre essentiel.
Le lait des femelles herbivores est plus doux et plus salutaire que celui des carnivores. Formé dune substance homogène à la sienne, il en conserve mieux sa nature, et devient moins sujet à la putréfaction. Si lon regarde à la quantité, chacun sait que les farineux font plus de sang que la viande ; ils doivent donc aussi faire plus de lait. Je ne puis croire quun enfant quon ne sèvrerait point trop tôt, ou quon ne sèvrerait quavec des nourritures végétales, et dont la nourrice ne vivrait aussi que de végétaux, fût jamais sujet aux vers.
Il se peut que les nourritures végétales donnent un lait plus prompt à saigrir ; mais je suis fort éloigné de regarder le lait aigri comme une nourriture malsaine : des peuples entiers qui nen ont point dautre sen trouvent fort bien, et tout cet appareil dabsorbants me paraît une pure charlatanerie. Il y a des tempéraments auxquels le lait ne convient point, et alors nul absorbant ne le leur rend supportable ; les autres le supportent sans absorbants. On craint le lait trié ou caillé : cest une folie, puisquon sait que le lait se caille toujours dans lestomac. Cest ainsi quil devient un aliment assez solide pour nourrir les enfants et les petits des animaux : sil ne se caillait point, il ne ferait que passer, il ne les nourrirait pas. On a beau couper le lait de mille manières, user de mille absorbants, quiconque mange du lait digère du fromage ; cela est sans exception. Lestomac est si bien fait pour cailler le lait, que cest avec lestomac de veau que se fait la présure.
Je pense donc quau lieu de changer la nourriture ordinaire des nourrices, il suffit de la leur donner plus abondante et mieux choisie dans son espèce. Ce nest pas par la nature des aliments que le maigre échauffe, cest leur assaisonnement seul qui les rend malsains. Réformez les règles de votre cuisine, nayez ni roux ni friture ; que le beurre, ni le sel, ni le laitage, ne passent point sur le feu ; que vos légumes cuits à leau ne soient assaisonnés quarrivant tout chauds sur la table : le maigre, loin déchauffer la nourrice, lui fournira du lait en abondance et de la meilleure qualité. Se pourrait-il que le régime végétal étant reconnu le meilleur pour lenfant, le régime animal fût le meilleur pour la nourrice ? Il y a de la contradiction à cela.
Cest surtout dans les premières années de la vie que lair agit sur la constitution des enfants. Dans une peau délicate et molle il pénètre par tous les pores, il affecte puissamment ces corps naissants, il leur laisse des impressions qui ne seffacent point. Je ne serais donc pas davis quon tirât une paysanne de son village pour lenfermer en ville dans une chambre et faire nourrir lenfant chez soi ; jaime mieux quil aille respirer le bon air de la campagne, quelle le mauvais air de la ville. Il prendra létat de sa nouvelle mère, il habitera sa maison rustique, et son gouverneur ly suivra. Le lecteur se souviendra bien que ce gouverneur nest pas un homme à gages ; cest lami du père. Mais quand cet ami ne se trouve pas, quand ce transport nest pas facile, quand rien de ce que vous conseillez nest faisable, que faire à la place, me dira-t-on ?... Je vous lai déjà dit, ce que vous faites ; on na pas besoin de conseil pour cela.
Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre quils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent. Les infirmités du corps, ainsi que les vices de lâme, sont linfaillible effet de ce concours trop nombreux. Lhomme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périraient tous en très peu de temps. Lhaleine de lhomme est mortelle à ses semblables : cela nest pas moins vrai au propre quau figuré.
Les villes sont le gouffre de lespèce humaine. Au bout de quelques générations les races périssent ou dégénèrent ; il faut les renouveler, et cest toujours la campagne qui fournit à ce renouvellement. Envoyez donc vos enfants se renouveler, pour ainsi dire, eux-mêmes, et reprendre, au milieu des champs, la vigueur quon perd dans lair malsain des lieux trop peuplés. Les femmes grosses qui sont à la campagne se hâtent de revenir accoucher à la ville : elles devraient faire tout le contraire, celles surtout qui veulent nourrir leurs enfants. Elles auraient moins à regretter quelles ne pensent ; et, dans un séjour plus naturel à lespèce, les plaisirs attachés aux devoirs de la nature leur ôteraient bientôt le goût de ceux qui ne sy rapportent pas.
Dabord, après laccouchement, on lave lenfant avec quelque eau tiède où lon mêle ordinairement du vin. Cette addition du vin me paraît peu nécessaire. Comme la nature ne produit rien de fermenté, il nest pas à croire que lusage dune liqueur artificielle importe à la vie de ses créatures.
Par la même raison, cette précaution de faire tiédir leau nest pas non plus indispensable ; et en effet des multitudes de peuples lavent les enfants nouveau-nés dans les rivières ou à la mer sans autre façon. Mais les nôtres, amollis avant que de naître par la mollesse des pères et des mères, apportent en venant au monde un tempérament déjà gâté, quil ne faut pas exposer dabord à toutes les épreuves qui doivent le rétablir. Ce nest que par degrés quon peut les ramener à leur vigueur primitive. Commencez donc dabord par suivre lusage, et ne vous en écartez que peu à peu. Lavez souvent les enfants ; leur malpropreté en montre le besoin. Quand on ne fait que les essuyer, on les déchire ; mais, à mesure quils se renforcent, diminuez par degré la tiédeur de leau, jusquà ce quenfin vous les laviez été et hiver à leau froide et même glacée. Comme pour ne pas les exposer, il importe que cette diminution soit lente, successive et insensible, on peut se servir du thermomètre pour la mesurer exactement.
Cet usage du bain une fois établi ne doit plus être interrompu, et il importe de le garder toute sa vie. Je le considère non seulement du côté de la propreté et de la santé actuelle, mais aussi comme une précaution salutaire pour rendre plus flexible la texture des fibres, et les faire céder sans effort et sans risque aux divers degrés de chaleur et de froid. Pour cela je voudrais quen grandissant on saccoutumât peu à peu à se baigner quelquefois dans des eaux chaudes à tous les degrés supportables, et souvent dans des eaux froides à tous les degrés possibles. Ainsi, après sêtre habitué à supporter le diverses températures de leau, qui, étant un fluide plus dense, nous touche par plus de points et nous affecte davantage, on deviendrait presque insensible à celles de lair.
Au moment où lenfant respire en sortant de ses enveloppes, ne souffrez pas quon lui en donne dautres qui le tiennent plus à létroit. Point de têtières, point de bandes, point de maillot ; des langes flottants et larges, qui laissent tous ses membres en liberté, et ne soient ni assez pesants pour gêner ses mouvements, ni assez chauds pour empêcher quil ne sente les impressions de lair. Placez-le dans un grand berceau bien rembourré, où il puisse se mouvoir à laise et sans danger. Quand il commence à se fortifier, laissez-le ramper par la chambre ; laissez-lui développer, étendre ses petits membres ; vous les verrez se renforcer de jour en jour. Comparez-le avec un enfant bien emmailloté du même âge ; vous serez étonné de la différence de leurs progrès.
On doit sattendre à de grandes oppositions de la part des nourrices, à qui lenfant bien garrotté donne moins de peine que celui quil faut veiller incessamment. Dailleurs sa malpropreté devient plus sensible dans un habit ouvert ; il faut le nettoyer plus souvent. Enfin la coutume est un argument quon ne réfutera jamais en certains pays, au gré du peuple de tous les Etats.
Ne raisonnez point avec les nourrices ; ordonnez, voyez faire, et népargnez rien pour rendre aisés dans la pratique les soins que vous aurez prescrits. Pourquoi ne les partageriez-vous pas ? Dans les nourritures ordinaires, où lon ne regarde quau physique, pourvu que lenfant vive et quil ne dépérisse point, le reste nimporte guère ; mais ici, où léducation commence avec la vie, en naissant lenfant est déjà disciple, non du gouverneur, mais de la nature. Le gouverneur ne fait quétudier sous ce premier maître et empêcher que ses soins ne soient contrariés. Il veille le nourrisson, il lobserve, il le suit, il épie avec vigilance la première lueur de son faible entendement, comme, aux approches du premier quartier, les musulmans épient linstant du lever de la lune.
Nous naissons capables dapprendre, mais ne sachant rien, ne connaissant rien. Lâme, enchaînée dans des organes imparfaits et demi-formés, na pas même le sentiment de sa propre existence. Les mouvements, les cris de lenfant qui vient de naître, sont des effets purement mécaniques, dépourvus de connaissance et de volonté.
Supposons quun enfant eût à sa naissance la stature et la force dun homme fait, quil sortît, pour ainsi dire, tout armé du sein de sa mère, comme Pallas sortit du cerveau de Jupiter ; cet homme-enfant serait un parfait imbécile, un automate, une statue immobile et presque insensible : il ne verrait rien, il nentendrait rien, il ne connaîtrait personne, il ne saurait pas tourner les yeux vers ce quil aurait besoin de voir ; non seulement il napercevrait aucun objet hors de lui, il nen rapporterait même aucun dans lorgane du sens qui le lui ferait apercevoir ; les couleurs ne seraient point dans ses yeux, les sons ne seraient point dans ses oreilles, les corps quil toucherait ne seraient point sur le sien, il ne saurait pas même quil en a un ; le contact de ses mains serait dans son cerveau ; toutes ses sensations se réuniraient dans un seul point ; il nexisterait que dans le commun sensorium ; il naurait quune seule idée, savoir celle du moi, à laquelle il rapporterait toutes ses sensations ; et cette idée ou plutôt ce sentiment, serait la seule chose quil aurait de plus quun enfant ordinaire.
Cet homme, formé tout à coup, ne saurait pas non plus se redresser sur ses pieds ; il lui faudrait beaucoup de temps pour apprendre à sy soutenir en équilibre ; peut-être nen ferait-il pas même lessai, et vous verriez ce grand corps, fort et robuste, rester en place comme une pierre, ou ramper et se traîner comme un jeune chien.
Il sentirait le malaise des besoins sans les connaître, et sans imaginer aucun moyen dy pourvoir. Il ny a nulle immédiate communication entre les muscles de lestomac et ceux des bras et des jambes, qui, même entouré daliments lui fit faire un pas pour en approcher ou étendre la main pour les saisir ; et, comme son corps aurait pris son accroissement, que ses membres seraient tout développés, quil naurait par conséquent ni les inquiétudes ni les mouvements continuels des enfants, il pourrait mourir de faim, avant de sêtre mû pour chercher sa subsistance. Pour peu quon ait réfléchi sur lordre et le progrès de nos connaissances, on ne peut nier que tel ne fût à peu près létat primitif dignorance et de stupidité naturel à lhomme avant quil eût rien appris de lexpérience ou de ses semblables.
On connaît donc, ou lon peut connaître le premier point doù part chacun de nous pour arriver au degré commun de lentendement ; mais qui est-ce qui connaît lautre extrémité ? Chacun avance plus ou moins selon son génie, son goût, ses besoins, ses talents, son zèle, et les occasions quil a de sy livrer. Je ne sache pas quaucun philosophe ait encore été assez hardi pour dire : Voilà le terme où lhomme peut parvenir et quil ne saurait passer. Nous ignorons ce que notre nature nous permet dêtre ; nul de nous na mesuré la distance qui peut se trouver entre un homme et un autre homme. Quelle est lâme basse que cette idée néchauffa jamais, et qui ne se dit pas quelquefois dans son orgueil : Combien jen ai déjà passé ! combien jen puis encore atteindre ! pourquoi mon égal irait-il plus loin que moi ?
Je le répète, léducation de lhomme commence à sa naissance ; avant de parler, avant que dentendre, il sinstruit déjà. Lexpérience prévient les leçons ; au moment quil connaît sa nourrice, il a déjà beaucoup acquis. On serait surpris des connaissances de lhomme le plus grossier, si lon suivait son progrès depuis le moment où il est né jusquà celui où il est parvenu. Si lon partageait toute la science humaine en deux parties, lune commune à tous les hommes, lautre particulière aux savants, celle-ci serait très petite en comparaison de lautre. Mais nous ne songeons guère aux acquisitions générales, parce quelles se font sans quon y pense et même avant lâge de raison ; que dailleurs le savoir ne se fait remarquer que par ses différences, et que, comme dans les équations dalgèbre, les quantités communes se comptent pour rien.
Les animaux mêmes acquièrent beaucoup. Ils ont des sens, il faut quils apprennent à en faire usage ; ils ont des besoins, il faut quils apprennent à y pourvoir ; il faut quils apprennent à manger, à marcher, à voler. Les quadrupèdes qui se tiennent sur leurs pieds dès leur naissance ne savent pas marcher pour cela ; on voit à leurs premiers pas que ce sont des essais mal assurés. Les serins échappés de leurs cages ne savent point voler, parce quils nont jamais volé. Tout est instruction pour les êtres animés et sensibles. Si les plantes avaient un mouvement progressif, il faudrait quelles eussent des sens et quelles acquissent des connaissances ; autrement les espèces périraient bientôt.
Les premières sensations des enfants sont purement affectives ; ils naperçoivent que le plaisir et la douleur. Ne pouvant ni marcher ni saisir, ils ont besoin de beaucoup de temps pour se former peu à peu les sensations représentatives qui leur montrent les objets hors deux-mêmes ; mais, en attendant que ces objets sétendent, séloignent pour ainsi dire de leurs yeux, et prennent pour eux des dimensions et des figures, le retour des sensations affectives commence à les soumettre à lempire de lhabitude ; on voit leurs yeux se tourner sans cesse vers la lumière, et, si elle leur vient de côté, prendre insensiblement cette direction ; en sorte quon doit avoir soin de leur opposer le visage au jour, de peur quils ne deviennent louches ou ne saccoutument à regarder de travers. Il faut aussi quils shabituent de bonne heure aux ténèbres ; autrement ils pleurent et crient sitôt quils se trouvent à lobscurité. La nourriture et le sommeil, trop exactement mesurés, leur deviennent nécessaires au bout des mêmes intervalles ; et bientôt le désir ne vient plus du besoin, mais de lhabitude, ou plutôt lhabitude ajoute un nouveau besoin à celui de la nature : voilà ce quil faut prévenir.
La seule habitude quon doit laisser prendre à lenfant est de nen contracter aucune ; quon ne le porte pas plus sur un bras que sur lautre ; quon ne laccoutume pas à présenter une main plutôt que lautre, à sen servir plus souvent, à vouloir manger, dormir, agir aux mêmes heures, à ne pouvoir rester seul ni nuit ni jour. Préparez de loin le règne de sa liberté et lusage de ses forces, en laissant à son corps lhabitude naturelle, en le mettant en état dêtre toujours maître de lui-même, et de faire en toute chose sa volonté, sitôt quil en aura une.
Dès que lenfant commence à distinguer les objets, il importe de mettre du choix dans ceux quon lui montre. Naturellement tous les nouveaux objets intéressent lhomme. Il se sent si faible quil craint tout ce quil ne connaît pas : lhabitude de voir des objets nouveaux sans en être affecté détruit cette crainte. Les enfants élevés dans des maisons propres, où lon ne souffre point daraignées, ont peur des araignées et cette peur leur demeure souvent étant grands. Je nai jamais vu de paysans, ni homme, ni femme, ni enfant, avoir peur des araignées.
Pourquoi donc léducation dun enfant ne commencerait-elle pas avant quil parle et quil entende puisque le seul choix des objets quon lui présente est propre à le rendre timide ou courageux ? Je veux quon lhabitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants, bizarres, mais peu à peu, de loin, jusquà ce quil y soit accoutumé, et quà force de les voir manier à dautres, il les manie enfin lui-même. Si, durant son enfance, il a vu sans effroi des crapauds, des serpents, des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce soit. Il ny a plus dobjets affreux pour qui en voit tous les jours.
Tous les enfants ont peur des masques. Je commence par montrer à Émile un masque dune figure agréable ; ensuite quelquun sapplique devant lui ce masque sur le visage : je me mets à rire, tout le monde rit, et lenfant rit comme les autres. Peu à peu je laccoutume à des masques moins agréables, et enfin à des figures hideuses. Si jai bien ménagé ma gradation, loin de seffrayer au dernier masque, il en rira comme du premier. Après cela je ne crains plus quon leffraye avec des masques.
Quand, dans les adieux dAndromaque et dHector, le petit Astyanax, effrayé du panache qui flotte sur le casque de son père, le méconnaît, se jette en criant sur le sein de sa nourrice, et arrache à sa mère un sourire mêlé de larmes, que faut-il faire pour guérir cet effroi ? Précisément ce que fait Hector, poser le casque à terre, et puis caresser lenfant. Dans un moment plus tranquille on ne sen tiendrait pas là ; on sapprocherait du casque, on jouerait avec les plumes, on les ferait manier à lenfant ; enfin la nourrice prendrait le casque et le poserait en riant sur sa propre tête, si toutefois la main dune femme osait toucher aux armes dHector.
Sagit-il dexercer Émile au bruit dune arme à feu, je brûle dabord une amorce dans un pistolet. Cette flamme brusque et passagère, cette espèce déclair le réjouit ; je répète la même chose avec plus de poudre ; peu à peu jajoute au pistolet une petite charge sans bourre, puis une plus grande ; enfin je laccoutume aux coups de fusil, aux boîtes, aux canons, aux détonations les plus terribles.
Jai remarqué que les enfants ont rarement peur du tonnerre, à moins que les éclats ne soient affreux et ne blessent réellement lorgane de louïe ; autrement cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou tue quelquefois. Quand la raison commence à les effrayer, faites que lhabitude les rassure. Avec une gradation lente et ménagée on rend lhomme et lenfant intrépides à tout.
Dans le commencement de la vie, où la mémoire et limagination sont encore inactives, lenfant nest attentif quà ce qui affecte actuellement ses sens ; ses sensations étant les premiers matériaux de ses connaissances, les lui offrir dans un ordre convenable, cest préparer sa mémoire à les fournir un jour dans le même ordre à son entendement ; mais, comme il nest attentif quà ses sensations, il suffit dabord de lui montrer bien distinctement la liaison de ces mêmes sensations avec les objets qui les causent. Il veut tout toucher, tout manier : ne vous opposez point à cette inquiétude ; elle lui suggère un apprentissage très nécessaire. Cest ainsi quil apprend à sentir la chaleur, le froid, la dureté, la mollesse, la pesanteur, la légèreté des corps, à juger de leur grandeur, de leur figure, et de toutes leurs qualités sensibles, en regardant, palpant, écoutant, surtout en comparant la vue au toucher, en estimant à lil la sensation quils feraient sous ses doigts.
Ce nest que par le mouvement que nous apprenons quil y a des choses qui ne sont pas nous ; et ce nest que par notre propre mouvement que nous acquérons lidée de létendue. Cest parce que lenfant na point cette idée, quil tend indifféremment la main pour saisir lobjet qui le touche, ou lobjet qui est à cent pas de lui. Cet effort quil fait vous paraît un signe dempire, un ordre quil donne à lobjet de sapprocher, ou à vous de le lui apporter ; et point du tout, cest seulement que les mêmes objets quil voyait dabord dans son cerveau, puis sur ses yeux, il les voit maintenant au bout de ses bras, et nimagine détendue que celle où il peut atteindre. Ayez donc soin de le promener souvent, de le transporter dune place à lautre, de lui faire sentir le changement de lieu, afin de lui apprendre à juger des distances. Quand il commencera de les connaître, alors il faut changer de méthode, et ne le porter que comme il vous plaît, et non comme il lui plaît ; car sitôt quil nest plus abusé par le sens, son effort change de cause : ce changement est remarquable, et demande explication.
Le malaise des besoins sexprime par des signes quand le secours dautrui est nécessaire pour y pourvoir : de là les cris des enfants. Ils pleurent beaucoup ; cela doit être. Puisque toutes leurs sensations sont affectives, quand elles sont agréables, ils en jouissent en silence ; quand elles sont pénibles, ils le disent dans leur langage, et demandent du soulagement. Or, tant quils sont éveillés, ils ne peuvent presque rester dans un état dindifférence ; ils dorment, ou sont affectés.
Toutes nos langues sont des ouvrages de lart. On a longtemps cherché sil y avait une langue naturelle et commune à tous les hommes ; sans doute, il y en a une ; et cest celle que les enfants parlent avant de savoir parler. Cette langue nest pas articulée, mais elle est accentuée, sonore, intelligible. Lusage des nôtres nous la fait négliger au point de loublier tout à fait. Etudions les enfants, et bientôt nous la rapprendrons auprès deux. Les nourrices sont nos maîtres dans cette langue ; elles entendent tout ce que disent leurs nourrissons ; elles leur répondent, elles ont avec eux des dialogues très bien suivis ; et quoiquelles prononcent des mots, ces mots sont parfaitement inutiles ; ce nest point le sens du mot quils entendent, mais laccent dont il est accompagné.
Au langage de la voix se joint celui du geste, non moins énergique. Ce geste nest pas dans les faibles mains des enfants, il est sur leurs visages. Il est étonnant combien ces physionomies mal formées ont déjà dexpression ; leurs traits changent dun instant à lautre avec une inconcevable rapidité : vous y voyez le sourire, le désir, leffroi naître et passer comme autant déclairs : à chaque fois vous croyez voir un autre visage. Ils ont certainement les muscles de la face plus mobiles que nous. En revanche, leurs yeux ternes ne disent presque rien. Tel doit être le genre de leurs signes dans un âge où lon na que des besoins corporels ; lexpression des sensations est dans les grimaces, lexpression des sentiments est dans les regards.
Comme le premier état de lhomme est la misère et la faiblesse, se premières voix sont la plainte et les pleurs. Lenfant sent ses besoins, et ne les peut satisfaire, il implore le secours dautrui par des cris : sil a faim ou soif, il pleure ; sil a trop froid ou trop chaud, il pleure ; sil a besoin de mouvement et quon le tienne en repos, il pleure ; sil veut dormir et quon lagite, il pleure. Moins sa manière dêtre est à sa disposition, plus il demande fréquemment quon la change. Il na quun langage, parce quil na, pour ainsi dire, quune sorte de mal-être : dans limperfection de ses organes, il ne distingue point leurs impressions diverses ; tous les maux ne forment pour lui quune sensation de douleur.
De ces pleurs, quon croirait si peu dignes dattention, naît le premier rapport de lhomme à tout ce qui lenvironne : ici se forge le premier anneau de cette longue chaîne dont lordre social est formé.
Quand lenfant pleure, il est mal à son aise, il a quelque besoin, quil ne saurait satisfaire : on examine, on cherche ce besoin, on le trouve, on y pourvoit. Quand on ne le trouve pas ou quand on ny peut pourvoir, les pleurs continuent, on en est importuné : on flatte lenfant pour le faire taire, on le berce, on lui chante pour lendormir : sil sopiniâtre, on simpatiente, on le menace : des nourrices brutales le frappent quelquefois. Voilà détranges leçons pour son entrée à la vie.
Je noublierai jamais davoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur-le-champ : je le crus intimidé. Je me disais : ce sera une âme servile dont on nobtiendra rien que par la rigueur. Je me trompais : le malheureux suffoquait de colère, il avait perdu la respiration ; je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus ; tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge, étaient dans ses accents. Je craignis quil nexpirât dans cette agitation. Quand jaurais douté que le sentiment du juste et de linjuste fût inné dans le cur de lhomme, cet exemple seul maurait convaincu. Je suis sûr quun tison ardent tombé par hasard sur la main de cet enfant lui eût été moins sensible que ce coup assez léger, mais donné dans lintention manifeste de loffenser.
Cette disposition des enfants à lemportement, au dépit, à la colère, demande des ménagements excessifs. Brhaave pense que leurs maladies sont pour la plupart de la classe des convulsives, parce que la tête étant proportionnellement plus grosse et le système des nerfs plus étendu que dans les adultes, le genre nerveux est plus susceptible dirritation. Eloignez deux avec le plus grand soin les domestiques qui les agacent, les irritent, les impatientent : ils leur sont cent fois plus dangereux, plus funestes que les injures de lair et des saisons. Tant que les enfants ne trouveront de résistance que dans les choses et jamais dans les volontés, ils ne deviendront ni mutins ni colères, et se conserveront mieux en santé. Cest ici une des raisons pourquoi les enfants du peuple, plus libres, plus indépendants, sont généralement moins infirmes, moins délicats, plus robustes que ceux quon prétend mieux élever en les contrariant sans cesse ; mais il faut songer toujours quil y a bien de la différence entre leur obéir et ne pas les contrarier.
Les premiers pleurs des enfants sont des prières : si lon ny prend garde, ils deviennent bientôt des ordres ; ils commencent par se faire assister, ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre faiblesse, doù vient dabord le sentiment de leur dépendance, naît ensuite lidée de lempire et de la domination ; mais cette idée étant moins excitée par leurs besoins que par nos services, ici commencent à se faire apercevoir les effets moraux dont la cause immédiate nest pas dans la nature ; et lon voit déjà pourquoi, dès ce premier âge, il importe de démêler lintention secrète qui dicte le geste ou le cri.
Quand lenfant tend la main avec effort sans rien dire, il croit atteindre à lobjet parce quil nen estime pas la distance ; il est dans lerreur ; mais quand il se plaint et crie en tendant la main, alors il ne sabuse plus sur la distance, il commande à lobjet de sapprocher, ou à vous de le lu apporter. Dans le premier cas, portez-le à lobjet lentement et à petits pas ; dans le second, ne faites pas seulement semblant de lentendre : plus il criera, moins vous devez lécouter. Il importe de laccoutumer de bonne heure à ne commander ni aux hommes, car il nest pas leur maître, ni aux choses, car elles ne lentendent point. Ainsi quand un enfant désire quelque chose quil voit et quon veut lui donner, il vaut mieux porter lenfant à lobjet, que dapporter lobjet à lenfant : il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge, et il ny a point dautre moyen de la lui suggérer.
Labbé de Saint-Pierre appelait les hommes de grands enfants ; on pourrait appeler réciproquement les enfants de petits hommes. Ces propositions ont leur vérité comme sentences ; comme principes, elles ont besoin déclaircissement. Mais quand Hobbes appelait le méchant un enfant robuste, il disait une chose absolument contradictoire. Toute méchanceté vient de faiblesse ; lenfant nest méchant que parce quil est faible ; rendez-le fort, il sera bon : celui qui pourrait tout ne ferait jamais de mal. De tous les attributs de la Divinité toute-puissante, la bonté est celui sans lequel on la peut le moins concevoir. Tous les peuples qui ont reconnu deux principes ont toujours regardé le mauvais comme inférieur au bon ; sans quoi ils auraient fait une supposition absurde. Voyez ci-après la Profession de foi du Vicaire savoyard.
La raison seule nous apprend à connaître le bien et le mal. La conscience qui nous fait aimer lun et haïr lautre, quoique indépendante de la raison, ne peut donc se développer sans elle. Avant lâge de raison, nous faisons le bien et le mal sans le connaître ; et il ny a point de moralité dans nos actions, quoiquil y en ait quelquefois dans le sentiment des actions dautrui qui ont rapport à nous. Un enfant veut déranger tout ce quil voit : il casse, il brise tout ce quil peut atteindre ; il empoigne un oiseau comme il empoignerait une pierre, et létouffe sans savoir ce quil fait.
Pourquoi cela ? Dabord la philosophie en va rendre raison par des vices naturels : lorgueil, lesprit de domination, lamour-propre, la méchanceté de lhomme ; le sentiment de sa faiblesse, pourra-t-elle ajouter, rend lenfant avide de faire des actes de force, et de se prouver à lui-même son propre pouvoir. Mais voyez ce vieillard infirme et cassé, ramené par le cercle de la vie humaine à la faiblesse de lenfance : non seulement il reste immobile et paisible, il veut encore que tout y reste autour de lui ; le moindre changement le trouble et linquiète, il voudrait voir régner un calme universel. Comment la même impuissance jointe aux mêmes passions produirait-elle des effets si différents dans les deux âges, si la cause primitive nétait changée ? Et où peut-on chercher cette diversité de causes, si ce nest dans létat physique des deux individus ? Le principe actif, commun à tous deux, se développe dans lun et séteint dans lautre ; lun se forme, et lautre se détruit ; lun tend à la vie, et lautre à la mort. Lactivité défaillante se concentre dans le cur du vieillard ; dans celui de lenfant, elle est surabondante et sétend au dehors ; il se sent, pour ainsi dire, assez de vie pour animer tout ce quil lenvironne. Quil fasse ou quil défasse, il nimporte ; il suffit quil change létat des choses, et tout changement est une action. Que sil semble avoir plus de penchant à détruire, ce nest point par méchanceté, cest que laction qui forme est toujours lente, et que celle qui détruit, étant plus rapide, convient mieux à sa vivacité.
En même temps que lAuteur de la nature donne aux enfants ce principe actif, il prend soin quil soit peu nuisible, en leur laissant peu de force pour sy livrer. Mais sitôt quils peuvent considérer les gens qui les environnent comme des instruments quil dépend deux de faire agir, ils sen servent pour suivre leur penchant et suppléer à leur propre faiblesse. Voilà comment ils deviennent incommodes, tyrans, impérieux, méchants, indomptables ; progrès qui ne vient pas dun esprit naturel de domination, mais qui le leur donne ; car il ne faut pas une longue expérience pour sentir combien il est agréable dagir par les mains dautrui, et de navoir besoin que de remuer la langue pour faire mouvoir lunivers.
En grandissant, on acquiert des forces, on devient moins inquiet, moins remuant, on se renferme davantage en soi-même. Lâme et le corps se mettent, pour ainsi dire, en équilibre, et la nature ne nous demande plus que le mouvement nécessaire à notre conservation. Mais le désir de commander ne séteint pas avec le besoin qui la fait naître ; lempire éveille et flatte lamour-propre, et lhabitude le fortifie : ainsi succède la fantaisie au besoin, ainsi prennent leurs premières racines les préjugés de lopinion.
Le principe une fois connu, nous voyons clairement le point où lon quitte la route de la nature ; voyons ce quil faut faire pour sy maintenir.
Loin davoir des forces superflues, les enfants nen ont pas même de suffisantes pour tout ce que leur demande la nature ; il faut donc leur laisser lusage de toutes celles quelle leur donne et dont ils ne sauraient abuser. Première maxime.
Il faut les aider et suppléer à ce qui leur manque, soit en intelligence, soit en force, dans tout ce qui est du besoin physique. Deuxième maxime.
Il faut, dans le secours quon leur donne, se borner uniquement à lutile réel, sans rien accorder à la fantaisie ou au désir sans raison ; car la fantaisie ne les tourmentera point quand on ne laura pas fait naître, attendu quelle nest pas de la nature. Troisième maxime.
Il faut étudier avec soin leur langage et leurs signes, afin que, dans un âge où ils ne savent point dissimuler, on distingue dans leurs désirs ce qui vient immédiatement de la nature et ce qui vient de lopinion. Quatrième maxime.
Lesprit de ces règles est daccorder aux enfants plus de liberté véritable et moins dempire, de leur laisser plus faire par eux-mêmes et moins exiger dautrui. Ainsi saccoutumant de bonne heure à borner leurs désirs à leurs forces, ils sentiront peu la privation de ce qui ne sera pas en leur pouvoir.
Voilà donc une raison nouvelle et très importante pour laisser les corps et les membres des enfants absolument libres avec la seule précaution de les éloigner du danger des chutes, et décarter de leurs mains tout ce qui peut les blesser.
Infailliblement un enfant dont le corps et les bras sont libres pleurera moins quun enfant embandé dans un maillot. Celui qui ne connaît que les besoins physiques ne pleure que quand il souffre, et cest un très grand avantage ; car alors on sait à point nommé quand il a besoin de secours, et lon ne doit pas tarder un moment à le lui donner, sil est possible. Mais si vous ne pouvez le soulager, restez tranquille, sans le flatter pour lapaiser ; vos caresses ne guériront pas sa colique. Cependant il se souviendra de ce quil faut faire pour être flatté ; et sil sait une fois vous occuper de lui à sa volonté, le voilà devenu votre maître : tout est perdu.
Moins contrariés dans leurs mouvements, les enfants pleureront moins ; moins importuné de leurs pleurs, on se tourmentera moins pour les faire taire ; menacés ou flattés moins souvent, ils seront moins craintifs ou moins opiniâtres, et resteront mieux dans leur état naturel. Cest moins en laissant pleurer les enfants quen sempressant pour les apaiser, quon leur fait gagner des descentes ; et ma preuve est que les enfants les plus négligés y sont bien moins sujets que les autres. Je suis fort éloigné de vouloir pour cela quon les néglige ; au contraire, il importe quon les prévienne, et quon ne se laisse pas avertir de leurs besoins par leurs cris. Mais je ne veux pas non plus que les soins quon leur rend soient mal entendus. Pourquoi se feraient-ils faute de pleurer dès quils voient que leurs pleurs sont bons à tant de choses ? Instruits du prix quon met à leur silence, ils se gardent bien de le prodiguer. Ils le font à la fin tellement valoir quon ne peut plus le payer ; et cest alors quà force de pleurer sans succès ils sefforcent, sépuisent, et se tuent.
Les longs pleurs dun enfant qui nest ni lié ni malade, et quon ne laisse manquer de rien, ne sont que des pleurs dhabitude et dobstination. Ils ne sont point louvrage de la nature, mais de la nourrice, qui, pour nen savoir endurer limportunité, la multiplie, sans songer quen faisant taire lenfant aujourdhui on lexcite à pleurer demain davantage.
Le seul moyen de guérir ou de prévenir cette habitude est de ny faire aucune attention. Personne naime à prendre une peine inutile, pas même les enfants. Ils sont obstinés dans leurs tentatives ; mais si vous avez plus de constance queux dopiniâtreté, ils se rebutent et ny reviennent plus. Cest ainsi quon leur épargne des pleurs et quon les accoutume à nen verser que quand la douleur les y force.
Au reste, quand ils pleurent par fantaisie ou par obstination, un moyen sûr pour les empêcher de continuer est de les distraire par quelque objet agréable et frappant qui leur fasse oublier quils voulaient pleurer. La plupart des nourrices excellent dans cet art, et, bien ménagé, il est très utile ; mais il est de la dernière importance que lenfant naperçoive pas lintention de le distraire, et quil samuse sans croire quon songe à lui : or voilà sur quoi toutes les nourrices sont maladroites.
On sèvre trop tôt tous les enfants. Le temps où lon doit les sevrer est indiqué par léruption des dents, et cette éruption est communément pénible et douloureuse. Par un instinct machinal, lenfant porte alors fréquemment à sa bouche tout ce quil tient, pour le mâcher. On pense faciliter lopération en lui donnant pour hochet quelque corps dur, comme livoire ou la dent de loup. Je crois quon se trompe. Ces corps durs, appliqués sur les gencives, loin de les ramollir, les rendent calleuses, les endurcissent, préparent un déchirement plus pénible et plus douloureux. Prenons toujours linstinct pour exemple. On ne voit point les jeunes chiens exercer leurs dents naissantes sur des cailloux, sur du fer, sur des os, mais sur du bois, du cuir, des chiffons, des matières molles qui cèdent, et où la dent simprime.
On ne sait plus être simple en rien, pas même autour des enfants. Des grelots dargent, dor, du corail, des cristaux à facettes, des hochets de tout prix et de toute espèce : que dapprêts inutiles et pernicieux ! Rien de tout cela. Point de grelots, point de hochets ; de petites branches darbre avec leurs fruits et leurs feuilles, une tête de pavot dans laquelle on entend sonner les graines, un bâton de réglisse quil peut sucer et mâcher, lamuseront autant que ces magnifiques colifichets, et nauront pas linconvénient de laccoutumer au luxe dès sa naissance.
Il a été reconnu que la bouillie nest pas une nourriture fort saine. Le lait cuit et la farine crue font beaucoup de saburre, et conviennent mal à notre estomac. Dans la bouillie, la farine est moins cuite que dans le pain, et de plus elle na pas fermenté ; la panade, la crème de riz me paraissent préférables. Si lon veut absolument faire de la bouillie, il convient de griller un peu la farine auparavant. On fait dans mon pays, de la farine ainsi torréfiée, une soupe fort agréable et fort saine. Le bouillon de viande et le potage sont encore un médiocre aliment, dont il ne faut user que le moins quil est possible. Il importe que les enfants saccoutument dabord à mâcher ; cest le vrai moyen de faciliter léruption des dents ; et quand ils commencent davaler, les sucs salivaires mêlés avec les aliments en facilitent la digestion.
Je leur ferais donc mâcher des fruits secs, des croûtes. Je leur donnerais pour jouet de petits bâtons de pain dur ou de biscuit semblable au pain de Piémont, quon appelle dans le pays des grisses. À force de ramollir ce pain, dans leur bouche, ils en avaleraient enfin quelque peu : leurs dents se trouveraient sorties, et ils se trouveraient sevrés presque avant quon sen fût aperçu. Les paysans ont pour lordinaire lestomac fort bon, et on ne les sèvre pas avec plus de façon que cela.
Les enfants entendent parler dès leur naissance ; on leur parle non seulement avant quils comprennent ce quon leur dit, mais avant quils puissent rendre les voix quils entendent. Leur organe encore engourdi ne se prête que peu à peu aux imitations des sons quon leur dicte, et il nest pas même assuré que ces sons se portent dabord à leur oreille aussi distinctement quà la nôtre. Je ne désapprouve pas que la nourrice amuse lenfant par des chants et des accents très gais et très variés ; mais je désapprouve quelle létourdisse incessamment dune multitude de paroles inutiles auxquelles il ne comprend rien que le ton quelle y met. Je voudrais que les premières articulations quon lui fait entendre fussent rares, faciles, distinctes, souvent répétées et que les mots quelles expriment ne se rapportassent quà des objets sensibles quon pût dabord montrer à lenfant. La malheureuse facilité que nous avons à nous payer de mots que nous nentendons point commence plus tôt quon ne pense. Lécolier écoute en classe le verbiage de son régent, comme il écoutait au maillot le babil de sa nourrice. Il me semble que ce serait linstruire fort utilement que de lélever à ny rien comprendre.
Les réflexions naissent en foule quand on veut soccuper de la formation du langage et des premiers discours des enfants. Quoi quon fasse, ils apprendront toujours à parler de la même manière, et toutes les spéculations philosophiques sont ici de la plus grande inutilité.
Dabord ils ont, pour ainsi dire, une grammaire de leur âge, dont la syntaxe a des règles plus générales que la nôtre ; et si lon y faisait bien attention, lon serait étonné de lexactitude avec laquelle ils suivent certaines analogies, très vicieuses si lon veut, mais très régulières, et qui ne sont choquantes que par leur dureté ou parce que lusage ne les admet pas. Je viens dentendre un pauvre enfant bien grondé par son père pour lui avoir dit : Mon père irai-je-t-y ? Or on voit que cet enfant, suivait mieux lanalogie que nos grammairiens car puisquon lui disait Vas-s-y, pourquoi naurait-il pas dit Irai-je-t-y ? Remarquez de plus avec quelle adresse il évitait lhiatus de irai-je-y ou y irai-je ? Est-ce la faute du pauvre enfant si nous avons mal à propos ôté de la phrase cet adverbe déterminant y, parce que nous nen savions que faire ? Cest une pédanterie insupportable et un soin des plus superflus de sattacher à corriger dans les enfants toutes ces petites fautes contre lusage, desquelles ils ne manquent jamais de se corriger deux-mêmes avec le temps. Parlez toujours correctement devant eux, faites quils ne se plaisent avec personne autant quavec vous, et soyez sûrs quinsensiblement leur langage sépurera sur le vôtre sans que vous les ayez jamais repris.
Mais un abus de tout autre importance, et quil nest pas moins aisé de prévenir, est quon se presse trop de les faire parler, comme si lon avait peur quils napprissent pas à parler deux-mêmes. Cet empressement indiscret produit un effet directement contraire à celui quon cherche. Ils en parlent plus tard, plus confusément : lextrême attention quon donne à tout ce quils disent les dispense de bien articuler ; et comme ils daignent à peine ouvrir la bouche, plusieurs dentre eux en conservent toute leur vie un vice de prononciation et un parler confus qui les rend presque inintelligibles.
Jai beaucoup vécu parmi les paysans, et nen ai ouï jamais grasseyer aucun, ni homme, ni femme, ni fille, ni garçon. Doù vient cela ? Les organes des paysans sont-ils autrement construits que les nôtres ? Non, mais ils sont autrement exercés. Vis-à-vis de ma fenêtre est un tertre sur lequel se rassemblent, pour jouer, les enfants du lieu. Quoiquils soient assez éloignés de moi, je distingue parfaitement tout ce quils disent, et jen tire souvent de bons mémoires pour cet écrit. Tous les jours mon oreille me trompe sur leur âge ; jentends des voix denfants de dix ans ; je regarde, je vois la stature et les traits denfants de trois à quatre. Je ne borne pas à moi seul cette expérience ; les urbains qui me viennent voir, et que je consulte là-dessus, tombent tous dans la même erreur.
Ce qui la produit est que, jusquà cinq ou six ans, les enfants des villes, élevés dans la chambre et sous laile dune gouvernante, nont besoin que de marmotter pour se faire entendre : sitôt quils remuent les lèvres on prend peine à les écouter ; on leur dicte des mots quils rendent mal, et, à force dy faire attention, les mêmes gens étant sans cesse autour deux devinent ce quils ont voulu dire, plutôt que ce quils ont dit.
À la campagne, cest tout autre chose. Une paysanne nest pas sans cesse autour de son enfant ; il est forcé dapprendre à dire très nettement et très haut ce quil a besoin de lui faire entendre. Aux champs, les enfants épars, éloignés du père, de la mère et des autres enfants, sexercent à se faire entendre à distance, et à mesurer la force de la voix sur lintervalle qui les sépare de ceux dont ils veulent être entendus. Voilà comment on apprend véritablement à prononcer, et non pas en bégayant quelques voyelles à loreille dune gouvernante attentive. Aussi, quand on interroge lenfant dun paysan, la honte peut lempêcher de répondre : mais ce quil dit, il le dit nettement ; au lieu quil faut que la bonne serve dinterprète à lenfant de la ville ; sans quoi lon nentend rien à ce quil grommelle entre ses dents.
En grandissant, les garçons devraient se corriger de ce défaut dans les collèges, et les filles dans les couvents ; en effet, les uns et les autres parlent en général plus distinctement que ceux qui ont été toujours élevés dans la maison paternelle. Mais ce qui les empêche dacquérir jamais une prononciation aussi nette que celle des paysans, cest la nécessité dapprendre par cur beaucoup de choses, et de réciter tout haut ce quils ont appris ; car, en étudiant, ils shabituent à barbouiller, à prononcer négligemment et mal ; en récitant, cest pis encore ; ils recherchent leurs mots avec effort, ils traînent et allongent leurs syllabes ; il nest pas possible que, quand la mémoire vacille, la langue ne balbutie aussi. Ainsi se contractent ou se conservent les vices de la prononciation. On verra ci-après que mon Émile naura pas ceux-là, ou du moins quil ne les aura pas contractés par les mêmes causes.
Je conviens que le peuple et les villageois tombent dans une autre extrémité, quils parlent presque toujours plus haut quil ne faut, quen prononçant trop exactement, ils ont les articulations fortes et rudes, quils ont trop daccent, quils choisissent mal leurs termes, etc.
Mais, premièrement, cette extrémité me paraît beaucoup moins vicieuse que lautre, attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute quon puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de navoir point daccent, cest se piquer dôter aux phrases leur grâce et leur énergie. Laccent est lâme du discours, il lui donne le sentiment et la vérité. Laccent ment moins que la parole ; cest peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. Cest de lusage de tout dire sur le même ton quest venu celui de persifler les gens sans quils le sentent. À laccent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, affectées, et sujettes à la mode, telles quon les remarque surtout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement labord du Français repoussant et désagréable aux autres nations. Au lieu de mettre de laccent dans son parler, il y met de lair. Ce nest pas le moyen de prévenir en sa faveur.
Tous ces petits défauts de langage quon craint tant de laisser contracter aux enfants ne sont rien ; on les prévient ou on les corrige avec la plus grande facilité ; mais ceux quon leur fait contracter en rendant leur parler sourd, confus, timide, en critiquant incessamment leur ton, en épluchant tous leurs mots, ne se corrigent jamais. Un homme qui napprit à parler que dans les ruelles se fera mal entendre à la tête dun bataillon, et nen imposera guère au peuple dans une émeute. Enseignez premièrement aux enfants à parler aux hommes, ils sauront bien parler aux femmes quand il faudra.
Nourris à la campagne dans toute la rusticité champêtre, vos enfants y prendront une voix plus sonore ; ils ny contracteront point le confus bégayement des enfants de la ville ; ils ny contracteront pas non plus les expressions ni le ton du village, ou du moins ils les perdront aisément, lorsque le maître, vivant avec eux dès leur naissance, et y vivant de jour en jour plus exclusivement, préviendra ou effacera, par la correction de son langage, limpression du langage des paysans. Émile parlera un français tout aussi pur que je peux le savoir, mais il le parlera plus distinctement, et larticulera beaucoup mieux que moi.
Lenfant qui veut parler ne doit écouter que les mots quil peut entendre, ne dire que ceux quil peut articuler. Les efforts quil fait pour cela le portent à redoubler la même syllabe, comme pour sexercer à la prononcer plus distinctement. Quand il commence à balbutier, ne vous tourmentez pas si fort à deviner ce quil dit. Prétendre être toujours écouté est encore une sorte dempire, et lenfant nen doit exercer aucun. Quil vous suffise de pourvoir très attentivement au nécessaire ; cest à lui de tâcher de vous faire entendre ce qui ne lest pas. Bien moins encore faut-il se hâter dexiger quil parle ; il saura bien parler de lui-même à mesure quil en sentira lutilité.
On remarque, il est vrai, que ceux qui commencent à parler fort tard ne parlent jamais si distinctement que les autres ; mais ce nest pas parce quils ont parlé tard que lorgane reste embarrassé, cest au contraire parce quils sont nés avec un organe embarrassé quils commencent tard à parler ; car, sans cela, pourquoi parleraient-ils plus tard que les autres ? Ont-ils moins loccasion de parler ? et les y excite-t-on moins ? Au contraire, linquiétude que donne ce retard, aussitôt quon sen aperçoit, fait quon se tourmente beaucoup plus à les faire balbutier que ceux qui ont articulé de meilleure heure ; et cet empressement mal entendu peut contribuer beaucoup à rendre confus leur parler, quavec moins de précipitation ils auraient eu le temps de perfectionner davantage.
Les enfants quon presse trop de parler nont le temps ni dapprendre à bien prononcer, ni de bien concevoir ce quon leur fait dire : au lieu que, quand on les laisse aller deux-mêmes, ils sexercent dabord aux syllabes les plus faciles à prononcer ; et y joignant peu à peu quelque signification quon entend par leurs gestes, ils vous donnent leurs mots avant de recevoir les vôtres : cela fait quils ne reçoivent ceux-ci quaprès les avoir entendus. Nétant point pressés de sen servir, ils commencent par bien observer quel sens vous leur donnez ; et quand ils sen sont assurés, ils les adoptent.
Le plus grand mal de la précipitation avec laquelle on fait parler les enfants avant lâge, nest pas que les premiers discours quon leur tient et les premiers mots quils disent naient aucun sens pour eux, mais quils aient un autre sens que le nôtre, sans que nous sachions nous en apercevoir ; en sorte que, paraissant nous répondre fort exactement, ils nous parlent sans nous entendre et sans que nous les entendions. Cest pour lordinaire à des pareilles équivoques quest due la surprise où nous jettent quelquefois leurs propos, auxquels nous prêtons des idées quils ny ont point jointes. Cette inattention de notre part au véritable sens que les mots ont pour les enfants, me paraît être la cause de leurs premières erreurs ; et ces erreurs, même après quils en sont guéris, influent sur leur tour desprit pour le reste de leur vie. Jaurai plus dune occasion dans la suite déclaircir ceci par des exemples.
Resserrez donc le plus quil est possible le vocabulaire de lenfant. Cest un très grand inconvénient quil ait plus de mots que didées, et quil sache dire plus de choses quil nen peut penser. Je crois quune des raisons pourquoi les paysans ont généralement lesprit plus juste que les gens de la ville, est que leur dictionnaire est moins étendu. Ils ont peu didées, mais ils les comparent très bien.
Les premiers développements de lenfance se font presque tous à la fois. Lenfant apprend à parler, à manger, à marcher à peu près dans le même temps. Cest ici proprement la première époque de sa vie. Auparavant il nest rien de plus que ce quil était dans le sein de sa mère ; il na nul sentiment, nulle idée ; à peine a-t-il des sensations ; il ne sent pas même sa propre existence :
Vivit, et est vitae nescius ipse suae.
Cest ici le second terme de la vie, et celui auquel proprement finit lenfance ; car les mots infans et puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans lautre, et signifie qui ne peut parler : doù vient que dans Valère Maxime on trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon lusage de notre langue, jusquà lâge pour lequel elle a dautres noms.
Quand les enfants commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est naturel : un langage est substitué à lautre. Sitôt quils peuvent dire quils souffrent avec des paroles, pourquoi le diraient-ils avec des cris, si ce nest quand la douleur est trop vive pour que la parole puisse lexprimer ? Sils continuent alors à pleurer, cest la faute des gens qui sont autour deux. Dès quune fois Émile aura dit : Jai mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.
Si lenfant est délicat, sensible, que naturellement il se mette à crier pour rien, en rendant ces cris inutiles et sans effet, jen taris bientôt la source. Tant quil pleure, je ne vais point à lui ; jy cours sitôt quil sest tu. Bientôt sa manière de mappeler sera de se taire, ou tout au plus de jeter un seul cri. Cest par leffet sensible des signes que les enfants jugent de leur sens, il ny a point dautre convention pour eux : quelque mal quun enfant se fasse, il est très rare quil pleure quand il est seul, à moins quil nait lespoir dêtre entendu.
Sil tombe, sil se fait une bosse à la tête, sil saigne du nez, sil se coupe les doigts, au lieu de mempresser autour de lui dun air alarmé, je resterai tranquille, au moins pour un peu de temps. Le mal est fait, cest une nécessité quil lendure ; tout mon empressement ne servirait quà leffrayer davantage et augmenter sa sensibilité. Au fond, cest moins le coup que la crainte qui tourmente, quand on sest blessé. Je lui épargnerai du moins cette dernière angoisse ; car très sûrement il jugera de son mal comme il verra que jen juge : sil me voit accourir avec inquiétude, le consoler, le plaindre, il sestimera perdu ; sil me voit garder mon sang-froid, il reprendra bientôt le sien, et croira le mal guéri quand il ne le sentira plus. Cest à cet âge quon prend les premières leçons de courage, et que, souffrant sans effroi de légères douleurs, on apprend par degrés à supporter les grandes.
Loin dêtre attentif à éviter quÉmile ne se blesse, je serais fort fâché quil ne se blessât jamais, et quil grandît sans connaître la douleur. Souffrir est la première chose quil doit apprendre, et celle quil aura le plus grand besoin de savoir. Il semble que les enfants ne soient petits et faibles que pour prendre ces importantes leçons sans danger. Si lenfant tombe de son haut, il ne se cassera pas la jambe ; sil se frappe avec un bâton, il ne se cassera pas le bras ; sil saisit un fer tranchant, il ne serrera guère, et ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas quon ait jamais vu denfant en liberté se tuer, sestropier, ni se faire un mal considérable, à moins quon ne lait indiscrètement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du feu, ou quon nait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de machines quon rassemble autour dun enfant pour larmer de toutes pièces contre la douleur, jusquà ce que, devenu grand, il reste à sa merci, sans courage et sans expérience, quil se croie mort à la première piqûre et sévanouisse en voyant la première goutte de son sang ?
Notre manie enseignante et pédantesque est toujours dapprendre aux enfants ce quils apprendraient beaucoup mieux deux-mêmes, et doublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine quon prend pour leur apprendre à marcher, comme si lon en avait vu quelquun qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce quon leur a mal appris à marcher !
Émile naura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières ; ou du moins, dès quil commencera de savoir mettre un pied devant lautre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, et lon ne fera quy passer en hâte. Au lieu de le laisser croupir dans lair usé dune chambre, quon le mène journellement au milieu dun pré. Là, quil coure, quil sébatte, quil tombe cent fois le jour, tant mieux : il en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions ; en revanche, il sera toujours gai. Si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.
Un autre progrès rend aux enfants la plainte moins nécessaire : cest celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la diriger. Cest à ce second degré que commence proprement la vie de lindividu ; cest alors quil prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment de lidentité sur tous les moments de son existence ; il devient véritablement un, le même, et par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral.
Quoiquon assigne à peu près le plus long terme de la vie humaine et les probabilités quon a dapprocher de ce terme à chaque âge, rien nest plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier ; très peu parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement ; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à ladolescence ; et il est probable que votre élève natteindra pas lâge dhomme.
Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire quil ne jouira jamais ? Quand je supposerais cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés soumis à un joug insupportable et condamnés à des travaux continuels comme des galériens, sans être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles ! Lâge de la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de lesclavage. On tourmente le malheureux pour son bien ; et lon ne voit pas la mort quon appelle, et qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien denfants périssent victimes de lextravagante sagesse dun père ou dun maître ? Heureux déchapper à sa cruauté, le seul avantage quils tirent des maux quil leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils nont connu que les tourments.
Hommes, soyez humains, cest votre premier devoir ; soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui nest pas étranger à lhomme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de lhumanité ? Aimez lenfance ; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous na pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres, et où lâme est toujours en paix ? Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance dun temps si court qui leur échappe, et dun bien si précieux dont ils ne sauraient abuser ? Pourquoi voulez-vous remplir damertume et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux quils ne peuvent revenir pour vous ? Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfants ? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu dinstants que la nature leur donne : aussitôt quils peuvent sentir le plaisir dêtre, faites quils en jouissent ; faites quà quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.
Que de voix vont sélever contre moi ! Jentends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le présent pour rien, et, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure quon avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où nous ne serons jamais.
Cest, me répondez-vous, le temps de corriger les mauvaises inclinations de lhomme ; cest dans lâge de lenfance, où les peines sont le moins sensibles, quil faut les multiplier, pour les épargner dans lâge de raison. Mais qui vous dit que tout cet arrangement est à votre disposition, et que toutes ces belles instructions dont vous accablez le faible esprit dun enfant ne lui seront pas un jour plus pernicieuses quutiles ? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose par les chagrins que vous lui prodiguez ? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que son état nen comporte, sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de lavenir ? Et comment me prouverez-vous que ces mauvais penchants dont vous prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos soins mal entendus, bien plus que de la nature ? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable, sur lespoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour ! Que si ces raisonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté, et lenfant quon rend heureux avec lenfant quon gâte, apprenons-leur à les distinguer.
Pour ne point courir après des chimères, noublions pas ce qui convient à notre condition. Lhumanité a sa place dans lordre des choses ; lenfance a la sienne dans lordre de la vie humaine : il faut considérer lhomme dans lhomme, et lenfant dans lenfant. Assigner à chacun sa place et ly fixer, ordonner les passions humaines selon la constitution de lhomme, est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangères qui ne sont point en notre pouvoir.
Nous ne savons ce que cest que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie ; on ny goûte aucun sentiment pur, on ny reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos corps, sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont communs à tous, mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines ; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances : voilà la différence commune à tous. La félicité de lhomme ici-bas nest donc quun état négatif ; on doit la mesurer par la moindre quantité de maux quil souffre.
Tout sentiment de peine est inséparable du désir de sen délivrer ; toute idée de plaisir est inséparable du désir den jouir ; tout désir suppose privation, et toutes les privations quon sent sont pénibles ; cest donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux.
En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur ? Ce nest pas précisément à diminuer nos désirs ; car, sils étaient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resterait oisive, et nous ne jouirons pas de tout notre être. Ce nest pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs sétendaient à la fois en plus grand rapport, nous nen deviendrions que plus misérables : mais cest à diminuer lexcès des désirs sur les facultés, et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. Cest alors seulement que, toutes les forces étant en action, lâme cependant restera paisible, et que lhomme se trouvera bien ordonné.
Cest ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, la dabord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conservation et les facultés suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au fond de son âme, pour sy développer au besoin. Ce nest que dans cet état primitif que léquilibre du pouvoir et du désir se rencontre, et que lhomme nest pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action, limagination, la plus active de toutes, séveille et les devance. Cest limagination qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, et qui, par conséquent, excite et nourrit les désirs par lespoir de les satisfaire. Mais lobjet qui paraissait dabord sous la main fuit plus vite quon ne peut le poursuivre ; quand on croit latteindre, il se transforme et se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir sagrandit, sétend sans cesse. Ainsi lon sépuise sans arriver au terme ; et plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur séloigne de nous.
Au contraire, plus lhomme est resté près de sa condition naturelle, plus la différence de ses facultés à ses désirs est petite, et moins par conséquent il est éloigné dêtre heureux, il nest jamais moins misérable que quand il paraît dépourvu de tout ; car la misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui sen fait sentir.
Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini ; ne pouvant élargir lun, rétrécissons lautre ; car cest de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la santé, le bon témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans lopinion ; ôtez les douleurs du corps et les remords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun, dira-t-on ; jen conviens ; mais lapplication pratique nen est pas commune ; et cest uniquement de la pratique quil sagit ici.
Quand on dit que lhomme est faible, que veut-on dire ? Ce mot de faiblesse indique un rapport, un rapport de lêtre auquel on lapplique. Celui dont la force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort ; celui dont les besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion ; fût-il un conquérant, un héros ; fût-il un dieu ; cest un être faible. Lange rebelle qui méconnut sa nature était plus faible que lheureux mortel qui vit en paix selon la sienne. Lhomme est très fort quand il se contente dêtre ce quil est ; il est très faible quand il veut sélever au-dessus de lhumanité. Nallez donc pas vous figurer quen étendant vos facultés vous étendez vos forces ; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil sétend plus quelles. Mesurons le rayon de notre sphère, et restons au centre comme linsecte au milieu de sa toile ; nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, et nous naurons point à nous plaindre de notre faiblesse, car nous ne la sentirons jamais.
Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver. Lhomme seul en a de superflues. Nest-il pas bien étrange que ce superflu soit linstrument de sa misère ? Dans tout pays les bras dun homme valent plus que sa subsistance. Sil était assez sage pour compter ce surplus pour rien, il aurait toujours le nécessaire, parce quil naurait jamais rien de trop. Les grands besoins, disait Favorin, naissent des grands biens ; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de sôter celles quon a. Cest à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudrait que vivre, vivrait heureux ; par conséquent il vivrait bon ; car où serait pour lui lavantage dêtre méchant ?
Si nous étions immortels, nous serions des êtres très misérables. Il est dur de mourir, sans doute ; mais il est doux despérer quon ne vivra pas toujours, et quune meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si lon nous offrait limmortalité sur la terre, qui est-ce qui voudrait accepter ce triste présent ? Quelle ressource, quel espoir, quelle consolation nous resterait-il contre les rigueurs du sort et contre les injustices des hommes ? Lignorant, qui ne prévoit rien, sent peu le prix de la vie, et craint peu de la perdre ; lhomme éclairé voit des biens dun plus grand prix, quil préfère à celui-là. Il ny a que le demi-savoir et la fausse sagesse qui, prolongeant nos vues jusquà la mort, et pas au delà, en font pour nous le pire des maux. La nécessité de mourir nest à lhomme sage quune raison pour supporter les peines de la vie. Si lon nétait pas sûr de la perdre une fois, elle coûterait trop à conserver.
Nos maux moraux sont tous dans lopinion, hors un seul, qui est le crime ; et celui-là dépend de nous : nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le temps ou la mort sont nos remèdes ; mais nous souffrons dautant plus que nous savons moins souffrir ; et nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies, que nous nen aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient, et chasse les médecins ; tu néviteras pas la mort, mais tu ne la sentiras quune fois, tandis quils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, et que leur art mensonger, au lieu de prolonger tes jours, ten ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques-uns de ceux quil guérit mourraient, il est vrai ; mais des millions quil tue resteraient en vie. Homme sensé, ne mets point à cette loterie, où trop de chances sont contre toi. Souffre, meurs ou guéris ; mais surtout vis jusquà ta dernière heure.
Tout nest que folie et contradiction dans les institutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre vie à mesure quelle perd de son prix. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens ; ils ne veulent pas perdre les apprêts quils ont faits pour en jouir ; à soixante ans, il est bien cruel de mourir avant davoir commencé de vivre. On croit que lhomme a un vif amour pour sa conservation, et cela est vrai ; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons, est en grande partie louvrage des hommes. Naturellement lhomme ne sinquiète pour se conserve quautant que les moyens en sont en son pouvoir ; sitôt que ces moyens lui échappent, il se tranquillise et meurt sans se tourmenter inutilement. La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que les bêtes, se débattent fort peu contre la mort, et lendurent presque sans se plaindre. Cette loi détruite, il sen forme une autre qui vient de la raison ; mais peu savent len tirer, et cette résignation factice nest jamais aussi pleine et entière que la première.
La prévoyance ! la prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous, et souvent nous place où nous narriverons point, voilà la véritable source de toutes nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que lhomme de regarder toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, et de négliger le présent dont il est sûr ! manie dautant plus funeste quelle augmente incessamment avec lâge, et que les vieillards, toujours défiants, prévoyants, avares, aiment mieux se refuser aujourdhui le nécessaire que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout ; les temps, les lieux, les hommes, les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous ; notre individu nest plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun sétend, pour ainsi dire, sur la terre entière, et devient sensible sur toute cette grande surface. Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où lon peut nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte dun pays quils nont jamais vu ! Que de marchands il suffit de toucher aux Indes, pour les faire crier à Paris !
Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin deux-mêmes ? Est-ce elle qui veut que chacun apprenne son destin des autres, et quelquefois lapprenne le dernier, en sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir jamais rien su ? Je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant ; sa présence inspire la joie ; ses yeux annoncent le contentement, le bien-être ; il porte avec lui limage du bonheur. Vient une lettre de la poste ; lhomme heureux la regarde, elle est à son adresse, il louvre, il la lit. À linstant son air change ; il pâlit, il tombe en défaillance. Revenu à lui, il pleure, il sagite, il gémit, il sarrache les cheveux, il fait retentir lair de ses cris, il semble attaqué daffreuses convulsions. Insensé ! quel mal ta donc fait ce papier ? quel membre ta-t-il ôté ? quel crime ta-t-il fait commettre ? enfin qua-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans létat où je te vois ?
Que la lettre se fût égarée, quune main charitable leût jetée au feu, le sort de ce mortel, heureux et malheureux à la fois, eût été, ce me semble, un étrange problème. Son malheur, direz-vous, était réel. Fort bien, mais il ne le sentait pas. Où était-il donc ? Son bonheur était imaginaire. Jentends ; la santé, la gaieté, le bien-être, le contentement desprit, ne sont plus que des visions. Nous nexistons plus où nous sommes, nous nexistons quoù nous ne sommes pas. Est-ce la peine davoir une si grande peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons reste ?
O homme ! resserre ton existence au dedans de toi, et tu ne seras plus misérable. Reste à la place que la nature tassigne dans la chaîne des êtres, rien ne ten pourra faire sortir ; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité, et népuise pas, à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne ta point données pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et autant quil lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir, ne sétendent quaussi loin que tes forces naturelles, et pas au delà ; tout le reste nest quesclavage, illusion, prestige. La domination même est servile, quand elle tient à lopinion ; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plaît, il faut te conduire comme il leur plaît. Ils nont quà changer de manière de penser, il faudra bien par force que tu changes de manière dagir. Ceux qui tapprochent nont quà savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris qui te gouvernent ou celles de ta famille, ou les tiennes propres : ces visirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces caillettes, et jusquà des enfants, quand tu serais un Thémistocle en génie, vont te mener, comme un enfant toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire, jamais ton autorité réelle nira plus loin que tes facultés réelles. Sitôt quil faut voir par les yeux des autres, il faut vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit. Mais toi, ques-tu ? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à leur tour, que sont-ils ? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses, les valets de leurs valets. Prenez tout, usurpez tout, et puis versez largent à pleines mains ; dressez des batteries de canon ; élevez des gibets, des roues ; donnez des lois, des édits ; multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes : pauvres petits hommes, de quoi vous sert tout cela ? vous nen serez ni mieux servis, ni moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours : nous voulons ; et vous ferez toujours ce que voudront les autres.
Le seul qui fait sa volonté est celui qui na pas besoin, pour la faire, de mettre les bras dun autre au bout des siens : doù il suit que le premier de tous les biens nest pas lautorité, mais la liberté. Lhomme vraiment libre ne veut que ce quil peut, et fait ce quil lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne sagit que de lappliquer à lenfance, et toutes les règles de léducation vont en découler.
La société a fait lhomme plus faible, non seulement en lui ôtant le droit quil avait sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, et voilà ce qui fait celle de lenfance, comparée à lâge dhomme. Si lhomme est un être fort, et si lenfant est un être faible, ce nest pas parce que le premier a plus de force absolue que le second, mais cest parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même et que lautre ne le peut. Lhomme doit donc avoir plus de volontés, et lenfant plus de fantaisies ; mot par lequel jentends tous les désirs qui ne sont pas de vrais besoins, et quon ne peut contenter quavec le secours dautrui.
Jai dit la raison de cet état de faiblesse. La nature y pourvoit par lattachement des pères et des mères : mais cet attachement peut avoir son excès, son défaut, ses abus. Des parents qui vivent dans létat civil y transportent leur enfant avant lâge. En lui donnant plus de besoins quil nen a, ils ne soulagent pas sa faiblesse, ils laugmentent. Ils laugmentent encore en exigeant de lui ce que la nature nexigeait pas, en soumettant à leurs volontés le peu de forces quil a pour servir les siennes, en changeant de part ou dautre en esclavage la dépendance réciproque où le tient sa faiblesse et où les tient leur attachement.
Lhomme sage sait rester à sa place ; mais lenfant, qui ne connaît pas la sienne, ne saurait sy maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir ; cest à ceux qui le gouvernent à ly retenir, et cette tâche nest pas facile. Il ne doit être ni bête ni homme, mais enfant ; il faut quil sente sa faiblesse et non quil en souffre ; il faut quil dépende et non quil obéisse ; il faut quil demande et non quil commande. Il nest soumis aux autres quà cause de ses besoins, et parce quils voient mieux que lui ce qui lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul na droit, pas même le père, de commander à lenfant ce qui ne lui est bon à rien.
Avant que les préjugés et les institutions humaines aient altéré nos penchants naturels, le bonheur des enfants ainsi que des hommes consiste dans lusage de leur liberté ; mais cette liberté dans les premiers est bornée par leur faiblesse. Quiconque fait ce quil veut est heureux, sil se suffit à lui-même ; cest le cas de lhomme vivant dans létat de nature. Quiconque fait ce quil veut nest pas heureux, si ses besoins passent ses forces : cest le cas de lenfant dans le même état. Les enfants ne jouissent même dans létat de nature que dune liberté imparfaite, semblable à celle dont jouissent les hommes dans létat civil. Chacun de nous ne pouvant plus se passer des autres, redevient à cet égard faible et misérable. Nous étions faits pour être hommes ; les lois et la société nous ont replongés dans lenfance. Les riches, les grands, les rois sont tous des enfants qui, voyant quon sempresse à soulager leur misère, tirent de cela même une vanité puérile, et sont tout fiers des soins quon ne leur rendrait pas sils étaient hommes faits.
Ces considérations sont importantes, et servent à résoudre toutes les contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des choses, qui est de la nature ; celle des hommes, qui est de la société. La dépendance des choses, nayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et nengendre point de vices : la dépendance des hommes étant désordonnée les engendre tous, et cest par elle que le maître et lesclave se dépravent mutuellement. Sil y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, cest de substituer la loi à lhomme, et darmer les volontés générales dune force réelle, supérieure à laction de toute volonté particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance des hommes redeviendrait alors celle des choses ; on réunirait dans la république tous les avantages de létat naturel à ceux de létat civil ; on joindrait à la liberté qui maintient lhomme exempt de vices, la moralité qui lélève à la vertu.
Maintenez lenfant dans la seule dépendance des choses, vous aurez suivi lordre de la nature dans le progrès de son éducation. Noffrez jamais à ses volontés indiscrètes que des obstacles physiques ou des punitions qui naissent des actions mêmes, et quil se rappelle dans loccasion ; sans lui défendre de mal faire, il suffit de len empêcher. Lexpérience ou limpuissance doivent seules lui tenir lieu de loi. Naccordez rien à ses désirs parce quil le demande, mais parce quil en a besoin. Quil ne sache ce que cest quobéissance quand il agit, ni ce que cest quempire quand on agit pour lui. Quil sente également sa liberté dans ses actions et dans les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque, autant précisément quil en a besoin pour être libre et non pas impérieux ; quen recevant vos services avec une sorte dhumiliation, il aspire au moment où il pourra sen passer, et où il aura lhonneur de se servir lui-même.
La nature a, pour fortifier le corps et le faire croître, des moyens quon ne doit jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut aller, ni daller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfants nest point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement. Il faut quils sautent, quils courent, quils crient, quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements sont des besoins de leur constitution, qui cherche à se fortifier ; mais on doit se défier de ce quils désirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, et que dautres sont obligés de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître, ou de celui qui ne vient que de la surabondance de vie dont jai parlé.
Jai déjà dit ce quil faut faire quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela. Jajouterai seulement que, dès quil peut demander en parlant ce quil désire, et que, pour lobtenir plus vite ou pour vaincre un refus, il appuie de pleurs sa demande, elle lui doit être irrévocablement refusée. Si le besoin la fait parler, vous devez le savoir, et faire aussitôt ce quil demande ; mais céder quelque chose à ses larmes, cest lexciter à en verser, cest lui apprendre à douter de votre bonne volonté, et à croire que limportunité peut plus sur vous que la bienveillance. Sil ne vous croit pas bon, bientôt il sera méchant ; sil vous croit faible, il sera bientôt opiniâtre ; il importe daccorder toujours au premier signe ce quon ne veut pas refuser. Ne soyez point prodigue en refus, mais ne les révoquez jamais.
Gardez-vous surtout de donner à lenfant de vaines formules de politesse, qui lui servent au besoin de paroles magiques pour soumettre à ses volontés tout ce qui lentoure, et obtenir à linstant ce quil lui plaît. Dans léducation façonnière des riches on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant les termes dont ils doivent se servir pour que personne nose leur résister ; leurs enfants nont ni ton ni tours suppliants ; ils sont aussi arrogants, même plus, quand ils prient que quand ils commandent, comme étant bien plus sûrs dêtre obéis. On voit dabord que sil vous plaît signifie dans leur bouche il me plaît, et que je vous prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse, qui naboutit pour eux quà changer le sens des mots, et à ne pouvoir jamais parler autrement quavec empire ! Quant à moi, qui crains moins quÉmile ne soit grossier quarrogant, jaime beaucoup mieux quil dise en priant, faites cela, quen commandant, je vous prie. Ce nest pas le terme dont il se sert qui mimporte, mais bien lacception quil y joint.
Il y a un excès de rigueur et un excès dindulgence, tous deux également à éviter. Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé, leur vie ; vous les rendez actuellement misérables ; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de mal être, vous leur préparez de grandes misères ; vous les rendez délicats, sensibles ; vous les sortez de leur état dhommes dans lequel ils rentreront un jour malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes lartisan de ceux quelle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais pères auxquels je reprochais de sacrifier le bonheur des enfants à la considération dun temps éloigné qui peut ne jamais être.
Non pas : car la liberté que je donne à mon élève le dédommage amplement des légères incommodités auxquelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons jouer sur la neige, violets, transis, et pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient quà eux de saller chauffer, ils nen font rien ; si on les y forçait, ils sentiraient cent fois plus les rigueurs de la contrainte, quils ne sentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous ? Rendrai-je votre enfant misérable en ne lexposant quaux incommodités quil veut bien souffrir ? Je fais son bien dans le moment présent, en le laissant libre ; je fais son bien dans lavenir, en larmant contre les maux quil doit supporter. Sil avait le choix dêtre mon élève ou le vôtre, pensez-vous quil balançât un instant ?
Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa constitution ? et nest-ce pas sortir lhomme de sa constitution, que de vouloir lexempter également de tous les maux de son espèce ? Oui, je le soutiens : pour sentir les grands biens, il faut quil connaisse les petits maux ; telle est sa nature. Si le physique va trop bien, le moral se corrompt. Lhomme qui ne connaîtrait pas la douleur, ne connaîtrait ni lattendrissement de lhumanité, ni la douceur de la commisération ; son cur ne serait ému de rien, il ne serait pas sociable, il serait un monstre parmi ses semblables.
Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable ? cest de laccoutumer à tout obtenir ; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de les satisfaire, tôt ou tard limpuissance vous forcera malgré vous den venir au refus ; et ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce quil désire. Dabord il voudra la canne que vous tenez ; bientôt il voudra votre montre ; ensuite il voudra loiseau qui vole ; il voudra létoile quil voit briller ; il voudra tout ce quil verra : à moins dêtre Dieu, comment le contenterez-vous ?
Cest une disposition naturelle à lhomme de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusquà certain point : multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera le maître de tout. Lenfant donc qui na quà vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de lunivers ; il regarde tous les hommes comme ses esclaves : et quand enfin lon est forcé de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il commande, prend ce refus pour un acte de rébellion ; toutes les raisons quon lui donne dans un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prétextes ; il voit partout de la mauvaise volonté : le sentiment dune injustice prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde en haine, et sans jamais savoir gré de la complaisance, il sindigne de toute opposition.
Comment concevrais-je quun enfant, ainsi dominé par la colère et dévoré des passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux ? Heureux, lui ! cest un despote ; cest à la fois le plus vil des esclaves et la plus misérable des créatures. Jai vu des enfants élevés de cette manière, qui voulaient quon renversât la maison dun coup dépaule, quon leur donnât le coq quils voyaient sur un clocher, quon arrêtât un régiment en marche pour entendre les tambours plus longtemps, et qui perçaient lair de leurs cris, sans vouloir écouter personne, aussitôt quon tardait à leur obéir. Tout sempressait vainement à leur complaire ; leurs désirs sirritant par la facilité dobtenir, ils sobstinaient aux choses impossibles, et ne trouvaient partout que contradictions, quobstacles, que peines, que douleurs. Toujours grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaient les jours à crier, à se plaindre. Etaient-ce là des êtres bien fortunés ? La faiblesse et la domination réunies nengendrent que folie et misère. De deux enfants gâtés, lun bat la table, et lautre fait fouetter la mer ; ils auront bien à fouetter et à battre avant de vivre contents.
Si ces idées dempire et de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que sera-ce quand ils grandiront, et que leurs relations avec les autres hommes commenceront à sétendre et se multiplier ? Accoutumés à voir tout fléchir devant eux, quelle surprise, en entrant dans le monde, de sentir que tout leur résiste, et de se trouver écrasés du poids de cet univers quil pensaient mouvoir à leur gré !
Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que mortifications, dédains, railleries ; ils boivent les affronts comme leau ; de cruelles épreuves leur apprennent bientôt quils ne connaissent ni leur état ni leurs forces ; ne pouvant tout, ils croient ne rien pouvoir. Tant dobstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, et retombent autant au-dessous deux-mêmes, quils sétaient élevés au-dessus.
Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfants pour être aimés et secourus ; mais les a-t-elle faits pour être obéis et craints ? Leur a-t-elle donné un air imposant, un il sévère, une voix rude et menaçante, pour se faire redouter ? Je comprends que le rugissement dun lion épouvante les animaux, et quils tremblent en voyant sa terrible hure ; mais si jamais on vit un spectacle indécent, odieux, risible, cest un corps de magistrats, le chef à la tête, en habit de cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, quils haranguent en termes pompeux, et qui crie et bave pour toute réponse.
À considérer lenfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui lenvironne, qui ait si grand besoin de pitié, de soins, de protection, quun enfant ? Ne semble-t-il pas quil ne montre une figure si douce et un air si touchant quafin que tout ce qui lapproche sintéresse à sa faiblesse et sempresse à le secourir ? Quy a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à lordre, que de voir un enfant impérieux et mutin commander à tout ce qui lentoure et prendre impudemment le ton de maître avec ceux qui nont quà labandonner pour le faire périr ?
Dautre part, qui ne voit que la faiblesse du premier âge enchaîne les enfants de tant de manières, quil est barbare dajouter à cet assujettissement celui de nos caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser, et dont il est peu utile à eux et à nous quon les prive ? Sil ny a point dobjet si digne de risée quun enfant hautain, il ny a point dobjet si digne de pitié quun enfant craintif. Puisque avec lâge de raison commence la servitude civile, pourquoi la prévenir par la servitude privée ? Souffrons quun moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas imposé, et laissons à lenfance lexercice de la liberté naturelle, qui léloigne au moins pour un temps des vices que lon contracte dans lesclavage. Que ces instituteurs sévères, que ces pères asservis à leurs enfants viennent donc les uns et les autres avec leurs frivoles objections, et quavant de vanter leurs méthodes, ils apprennent une fois celle de la nature.
Je reviens à la pratique. Jai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce quil le demande, mais parce quil en a besoin, ni rien faire par obéissance, mais seulement par nécessité. Ainsi les mots dobéir et de commander seront proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir et dobligation ; mais ceux de force, de nécessité, dimpuissance et de contrainte y doivent tenir une grande place. Avant lâge de raison, lon ne saurait avoir aucune idée des êtres moraux ni des relations sociales ; il faut donc éviter, autant quil se peut, demployer des mots qui les expriment, de peur que lenfant nattache dabord à ces mots de fausses idées quon ne saura point ou quon ne pourra plus détruire. La première fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de lerreur et du vice ; cest à ce premier pas quil faut surtout faire attention. Faites que tant quil nest frappé que des choses sensibles, toutes ses idées sarrêtent aux sensations ; faites que de toutes parts il naperçoive autour de lui que le monde physique : sans quoi soyez sûr quil ne vous écoutera point du tout, ou quil se fera du monde moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous neffacerez de la vie.
Raisonner avec les enfants était la grande maxime de Locke ; cest la plus en vogue aujourdhui ; son succès ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en crédit ; et pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfants avec qui lon a tant raisonné. De toutes les facultés de lhomme, la raison, qui nest, pour ainsi dire, quun composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement et le plus tard ; et cest de celle-là quon veut se servir pour développer les premières ! Le chef-duvre dune bonne éducation est de faire un homme raisonnable : et lon prétend élever un enfant par la raison ! Cest commencer par la fin, cest vouloir faire linstrument de louvrage. Si les enfants entendaient raison, ils nauraient pas besoin dêtre élevés ; mais en leur parlant dès leur bas âge une langue quils nentendent point, on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce quon leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins ; et tout ce quon pense obtenir deux par des motifs raisonnables, on ne lobtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou de vanité, quon est toujours forcé dy joindre.
Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de morale quon fait et quon peut faire aux enfants.
Le maître
Il ne faut pas faire cela.
Lenfant
Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?
Le maître
Parce que cest mal fait.
Lenfant
Mal fait ! Quest-ce qui est mal fait ?
Le maître
Ce quon vous défend.
Lenfant
Quel mal y a-t-il à faire ce quon me défend.
Le maître
On vous punit pour avoir désobéi.
Lenfant
Je ferai en sorte quon nen sache rien.
Le maître
On vous épiera.
Lenfant
Je me cacherai.
Le maître
On vous questionnera.
Lenfant
Je mentirai.
Le maître
Il ne faut pas mentir.
Lenfant
Pourquoi ne faut-il pas mentir ?
Le maître
Parce que cest mal fait, etc.
Voilà le cercle inévitable. Sortez-en, lenfant ne vous entend plus. Ne sont-ce pas là des instructions fort utiles ? Je serais bien curieux de savoir ce quon pourrait mettre à la place de ce dialogue. Locke lui-même y eût à coup sûr été fort embarrassé. Connaître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de lhomme, nest pas laffaire dun enfant.
La nature veut que les enfants soient enfants avant que dêtre hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui nauront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. Lenfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres ; rien nest moins sensé que dy vouloir substituer les nôtres ; et jaimerais autant exiger quun enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui servirait la raison à cet âge ? Elle est le frein de la force, et lenfant na pas besoin de ce frein.
En essayant de persuader à vos élèves le devoir de lobéissance, vous joignez à cette prétendue persuasion la force et les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par lintérêt ou contraints par la force, ils font semblant dêtre convaincus par la raison. Ils voient très bien que lobéissance leur est avantageuse, et la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de lune ou de lautre. Mais comme vous nexigez rien deux qui ne leur soit désagréable, et quil est toujours pénible de faire les volontés dautrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés quils font bien si lon ignore leur désobéissance, mais prêts à convenir quils font mal, sils sont découverts, de crainte dun plus grand mal. La raison du devoir nétant pas de leur âge, il ny a homme au monde qui vînt à bout de la leur rendre vraiment sensible ; mais la crainte du châtiment, lespoir du pardon, limportunité, lembarras de répondre leur arrachent tous les aveux quon exige ; et lon croit les avoir convaincus, quand on ne les a quennuyés ou intimidés.
Quarrive-t-il de là ? Premièrement, quen leur imposant un devoir quils ne sentent pas, vous les indisposez contre votre tyrannie ; et les détournez de vous aimer ; que vous leur apprenez à devenir dissimulés, faux, menteurs, pour extorquer des récompenses ou se dérober aux châtiments ; quenfin, les accoutumant à couvrir toujours dun motif apparent un motif secret, vous leur donnez vous-même le moyen de vous abuser sans cesse, de vous ôter la connaissance de leur vrai caractère, et de payer vous et les autres de vaines paroles dans loccasion. Les lois, direz-vous, quoique obligatoires pour la conscience, usent de même de contrainte avec les hommes faits. Jen conviens. Mais que sont ces hommes, sinon des enfants gâtés par léducation ? Voilà précisément ce quil faut prévenir. Employez la force avec les enfants et la raison avec les hommes ; tel est lordre naturel ; le sage na pas besoin de lois.
Traitez votre élève selon son âge. Mettez-le dabord à sa place, et tenez ly si bien, quil ne tente plus den sortir. Alors, avant de savoir ce que cest que sagesse, il en pratiquera la plus importante leçon. Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce soit au monde, absolument rien. Ne lui laissez pas même imaginer que vous prétendiez avoir aucune autorité sur lui. Quil sache seulement quil est faible et que vous êtes fort ; que, par son état et le vôtre, il est nécessairement à votre merci ; quil le sache, quil lapprenne, quil le sente ; quil sente de bonne heure sur sa tête altière le dur joug que la nature impose à lhomme, le pesant joug de la nécessité, sous lequel il faut que tout être fini ploie ; quil voie cette nécessité dans les choses, jamais dans le caprice des hommes ; que le frein qui le retient soit la force, et non lautorité. Ce dont il doit sabstenir, ne le lui défendez pas ; empêchez-le de le faire, sans explications, sans raisonnements ; ce que vous lui accordez, accordez-le à son premier mot, sans sollicitations, sans prières, surtout sans conditions. Accordez avec plaisir, ne refusez quavec répugnance ; mais que tous vos refus soient irrévocables ; quaucune importunité ne vous ébranle ; que le non prononcé soit un mur dairain, contre lequel lenfant naura pas épuisé cinq ou six fois ses forces, quil ne tentera plus de le renverser.
Cest ainsi que vous le rendrez patient, égal, résigné, paisible, même quand il naura pas ce quil a voulu ; car il est dans la nature de lhomme dendurer patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise volonté dautrui. Ce mot : il ny en a plus, est une réponse contre laquelle jamais enfant ne sest mutiné, à moins quil ne crût que cétait un mensonge. Au reste, il ny a point ici de milieu ; il faut nen rien exiger du tout, ou le plier dabord à la plus parfaite obéissance. La pire éducation est de le laisser flottant entre ses volontés et les vôtres, et de disputer sans cesse entre vous et lui à qui des deux sera le maître ; jaimerais cent fois mieux quil le fût toujours.
Il est bien étrange que, depuis quon se mêle délever des enfants, on nait imaginé dautre instrument pour les conduire que lémulation, la jalousie, lenvie, la vanité, lavidité, la vile crainte, toutes les passions les plus dangereuses, les plus promptes à fermenter, et les plus propres à corrompre lâme, même avant que le corps soit formé. À chaque instruction précoce quon veut faire entrer dans leur tête, on plante un vice au fond de leur cur ; dinsensés instituteurs pensent faire des merveilles en les rendant méchants pour leur apprendre ce que cest que bonté ; et puis ils nous disent gravement : Tel est lhomme, Oui, tel est lhomme que vous avez fait.
On a essayé tous les instruments, hors un, le seul précisément qui peut réussir : la liberté bien réglée. Il ne faut point se mêler délever un enfant quand on ne sait pas le conduire où lon veut par les seules lois du possible et de limpossible. La sphère de lun et de lautre lui étant également inconnue, on létend, on la resserre autour de lui comme on veut. On lenchaîne, on le pousse, on le retient, avec le seul lien de la nécessité, sans quil en murmure : on le rend souple et docile par la seule force des choses, sans quaucun vice ait loccasion de germer en lui ; car jamais les passions ne saniment, tant quelles sont de nul effet.
Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale ; il nen doit recevoir que de lexpérience : ne lui infligez aucune espèce de châtiment, car il ne sait ce que cest quêtre en faute : ne lui faites jamais demander pardon, car il ne saurait vous offenser. Dépourvu de toute moralité dans ses actions, il ne peut rien faire qui soit moralement mal, et qui mérite ni châtiment ni réprimande.
Je vois déjà le lecteur effrayé juger de cet enfant par les nôtres : il se trompe. La gêne perpétuelle où vous tenez vos élèves irrite leur vivacité ; plus ils sont contraints sous vos yeux, plus ils sont turbulents au moment quils séchappent ; il faut bien quils se dédommagent quand ils peuvent de la dure contrainte où vous les tenez. Deux écoliers de la ville feront plus de dégât dans un pays que la jeunesse de tout un village. Enfermez un petit monsieur et un petit paysan dans une chambre ; le premier aura tout renversé, tout brisé, avant que le second soit sorti de sa place. Pourquoi cela, si ce nest que lun se hâte dabuser dun moment de licence, tandis que lautre, toujours sûr de sa liberté, ne se presse jamais den user ? Et cependant les enfants des villageois, souvent flattés ou contrariés, sont encore bien loin de létat où je veux quon les tienne.
Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il ny a point de perversité originelle dans le cur humain ; il ne sy trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il y est entré. La seule passion naturelle à lhomme est lamour de soi-même, ou lamour-propre pris dans un sens étendu. Cet amour-propre en soi ou relativement à nous est bon et utile ; et, comme il na point de rapport nécessaire à autrui, il est à cet égard naturellement indifférent ; il ne devient bon ou mauvais que par lapplication quon en fait et les relations quon lui donne. Jusquà ce que le guide de lamour-propre, qui est la raison, puisse naître, il importe donc quun enfant ne fasse rien parce quil est vu ou entendu, rien en un mot par rapport aux autres, mais seulement ce que la nature lui demande ; et alors il ne fera rien que de bien.
Je nentends pas quil ne fera jamais de dégât, quil ne se blessera point, quil ne brisera pas peut-être un meuble de prix sil le trouve à sa portée. Il pourrait faire beaucoup de mal sans mal faire, parce que la mauvaise action dépend de lintention de nuire, et quil naura jamais cette intention. Sil lavait une seule fois, tout serait déjà perdu ; il serait méchant presque sans ressource.
Telle chose est mal aux yeux de lavarice, qui ne lest pas aux yeux de la raison. En laissant les enfants en pleine liberté dexercer leur étourderie, il convient décarter deux tout ce qui pourrait la rendre coûteuse, et de ne laisser à leur portée rien de fragile et de précieux. Que leur appartement soit garni de meubles grossiers et solides ; point de miroirs, point de porcelaines, points dobjets de luxe. Quant à mon Émile que jélève à la campagne, sa chambre naura rien qui la distingue de celle dun paysan. À quoi bon la parer avec tant de soin, puisquil y doit rester si peu ? Mais je me trompe ; il la parera lui-même, et nous verrons bientôt de quoi.
Que si, malgré vos précautions, lenfant vient à faire quelque désordre, à casser quelque pièce utile, ne le punissez point de votre négligence, ne le grondez point ; quil nentende pas un seul mot de reproche ; ne lui laissez pas même entrevoir quil vous ait donné du chagrin ; agissez exactement comme si le meuble se fût cassé de lui-même ; enfin croyez avoir beaucoup fait si vous pouvez ne rien dire.
Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute léducation ? ce nest pas de gagner du temps, cest den perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit ; et, quoi que vous puissiez dire, jaime mieux être homme à paradoxes quhomme à préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine est celui de la naissance à lâge de douze ans. Cest le temps où germent les erreurs et les vices, sans quon ait encore aucun instrument pour les détruire ; et quand linstrument vient, les racines sont si profondes, quil nest plus temps de les arracher. Si les enfants sautaient tout dun coup de la mamelle à lâge de raison, léducation quon leur donne pourrait leur convenir ; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. Il faudrait quils ne tissent rien de leur âme jusquà ce quelle eût toutes ses facultés ; car il est impossible quelle aperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis quelle est aveugle, et quelle suive, dans limmense plaine des idées, une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux.
La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cur du vice et lesprit de lerreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire ; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à lâge de douze ans, sans quil sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son entendement souvriraient à la raison ; sans préjugés, sans habitudes, il naurait rien en lui qui pût contrarier leffet de vos soins. Bientôt il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes ; et en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige déducation.
Prenez bien le contre-pied de lusage, et vous ferez presque toujours bien. Comme on ne veut pas faire dun enfant un enfant, mais un docteur, les pères et les maîtres nont jamais assez tôt tancé, corrigé, réprimandé, flatté, menacé, promis, instruit, parlé raison. Faites mieux : soyez raisonnable, et ne raisonnez point avec votre élève, surtout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît ; car amener ainsi toujours la raison dans les choses désagréables, ce nest que la lui rendre ennuyeuse, et la décréditer de bonne heure dans un esprit qui nest pas encore en état de lentendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces, mais tenez son âme oisive aussi longtemps quil se pourra. Redoutez tous les sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez, arrêtez les impressions étrangères : et, pour empêcher le mal de naître, ne vous pressez point de faire le bien ; car il nest jamais tel que quand la raison léclaire. Regardez tous les délais comme des avantages : cest gagner beaucoup que davancer vers le terme sans rien perdre ; laissez mûrir lenfance dans les enfants. Enfin, quelque leçon leur devient-elle nécessaire ? gardez-vous de la donner aujourdhui, si vous pouvez différer jusquà demain sans danger.
Une autre considération qui confirme lutilité de cette méthode, est celle du génie particulier de lenfant, quil faut bien connaître pour savoir quel régime moral lui convient. Chaque esprit a sa forme propre, selon laquelle il a besoin dêtre gouverné ; et il importe au succès des soins quon prend quil soit gouverné par cette forme, et non par une autre. Homme prudent, épiez longtemps la nature, observez bien votre élève avant de lui dire le premier mot ; laissez dabord le germe de son caractère en pleine liberté de se montrer, ne le contraignez en quoi que ce puisse être, afin de le mieux voir tout entier. Pensez-vous que ce temps de liberté soit perdu pour lui ? tout au contraire, il sera le mieux employé ; car cest ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un temps précieux : au lieu que, si vous commencez dagir avant de savoir ce quil faut faire, vous agirez au hasard ; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas ; vous serez plus éloigné du but que si vous eussiez été moins pressé de latteindre. Ne faites donc pas comme lavare qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec usure dans un âge plus avancé. Le sage médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la première vue, mais il étudie premièrement le tempérament du malade avant de lui rien prescrire ; il commence tard à le traiter, mais il le guérit, tandis que le médecin trop pressé le tue.
Mais où placerons-nous cet enfant pour lélever ainsi comme un être insensible, comme un automate ? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dans une île déserte ? Lécarterons-nous de tous les humains ? Naura-t-il pas continuellement dans le monde le spectacle et lexemple des passions dautrui ? Ne verra-t-il jamais dautres enfants de son âge ? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera pas un ange ?
Cette objection est forte et solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise aisée quune éducation naturelle ? O hommes ! est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien ? Je sens ces difficultés, jen conviens : peut-être sont-elles insurmontables ; mais toujours est-il sûr quen sappliquant à les prévenir on les prévient jusquà certain point. Je montre le but quil faut quon se propose : je ne dis pas quon y puisse arriver ; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi.
Souvenez-vous quavant doser entreprendre de former un homme, il faut sêtre fait homme soi-même ; il faut trouver en soi lexemple quil se doit proposer. Tandis que lenfant est encore sans connaissance, on a le temps de préparer tout ce qui lapproche à ne frapper ses premiers regards que des objets quil lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous faire aimer, afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez point maître de lenfant, si vous ne lêtes de tout ce qui lentoure ; et cette autorité ne sera jamais suffisante, si elle nest fondée sur lestime de la vertu. Il ne sagit point dépuiser sa bourse et de verser largent à pleines mains ; je nai jamais vu que largent fît aimer personne. Il ne faut point être avare et dur, ni plaindre la misère quon peut soulager ; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous nouvrez aussi votre cur, celui des autres vous restera toujours fermé. Cest votre temps, ce sont vos soins, vos affections, cest vous-même quil faut donner ; car, quoi que vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent nest point vous. Il y a des témoignages dintérêt et de bienveillance qui font plus deffet, et sont réellement plus utiles que tous les dons : combien de malheureux, de malades, ont plus besoin de consolations que daumônes ! combien dopprimés à qui la protection sert plus que largent ! Raccommodez les gens qui se brouillent, prévenez les procès ; portez les enfants au devoir, les pères à lindulgence ; favorisez dheureux mariages ; empêchez les vexations ; employez, prodiguez le crédit des parents de votre élève en faveur du faible à qui on refuse justice, et que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain, bienfaisant. Ne faites pas seulement laumône, faites la charité ; les uvres de miséricorde soulagent plus de maux que largent ; aimez les autres, et ils vous aimeront ; servez-les et ils vous serviront ; soyez leur frère, et ils seront vos enfants.
Cest encore ici une des raisons pourquoi je veux élever Émile à la campagne, loin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres ; loin des noires murs des villes, que le vernis dont on les couvre rend séduisantes et contagieuses pour les enfants ; au lieu que les vices des paysans, sans apprêt et dans toute leur grossièreté, sont plus propres à rebuter quà séduire, quand on na nul intérêt à les imiter.
Au village, un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets quil voudra présenter à lenfant ; sa réputation, ses discours, son exemple, auront une autorité quils ne sauraient avoir à la ville ; étant utile à tout le monde, chacun sempressera de lobliger, dêtre estimé de lui, de se montrer au disciple tel que le maître voudrait quon fût en effet ; et si lon ne se corrige pas du vice, on sabstiendra du scandale ; cest tout ce dont nous avons besoin pour notre objet.
Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes : le mal que les enfants voient les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours sermonneurs, toujours moralistes, toujours pédants, pour une idée que vous leur donnez la croyant bonne, vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent rien : pleins de ce qui se passe dans votre tête, vous ne voyez pas leffet que vous produisez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez incessamment, pensez-vous quil ny en ait pas une quils saisissent à faux ? Pensez-vous quils ne commentent pas à leur manière vos explications diffuses, et quils ny trouvent pas de quoi se faire un système à leur portée, quils sauront vous opposer dans loccasion ?
Ecoutez un petit bonhomme quon vient dendoctriner ; laissez-le jaser, questionner, extravaguer à son aise et vous allez être surpris du tour étrange quont pris vos raisonnements dans son esprit : il confond tout, il renverse tout, il vous impatiente, il vous désole quelquefois par des objections imprévues ; il vous réduit à vous taire, ou à le faire taire ; et que peut-il penser de ce silence de la part dun homme qui aime tant à parler ? Si jamais il remporte cet avantage, et quil sen aperçoive, adieu léducation ; tout est fini dès ce moment, il ne cherche plus à sinstruire, il cherche à vous réfuter.
Maîtres zélés, soyez simples, discrets, retenus : ne vous hâtez jamais dagir que pour empêcher dagir les autres ; je le répéterai sans cesse, renvoyez, sil se peut, une bonne instruction, de peur den donner une mauvaise. Sur cette terre, dont la nature eût fait le premier paradis de lhomme, craignez dexercer lemploi du tentateur en voulant donner à linnocence la connaissance du bien et du mal ; ne pouvant empêcher que lenfant ne sinstruise au dehors par des exemples, bornez toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous limage qui lui convient.
Les passions impétueuses produisent un grand effet sur lenfant qui en est témoin, parce quelles ont des signes très sensibles qui le frappent et le forcent dy faire attention. La colère surtout est si bruyante dans ses emportements, quil est impossible de ne pas sen apercevoir étant à portée. Il ne faut pas demander si cest là pour un pédagogue loccasion dentamer un beau discours. Eh ! point de beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir lenfant : étonné du spectacle, il ne manquera pas de vous questionner. La réponse est simple ; elle se tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé, des yeux étincelants, un geste menaçant, il entend des cris ; tous signes que le corps nest pas dans son assiette. Dites, lui posément, sans mystère : Ce pauvre homme est malade, il est dans un accès de fièvre. Vous pouvez de là tirer occasion de lui donner, mais en peu de mots, une idée des maladies et de leurs effets ; car cela aussi est de la nature, et cest un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir assujetti.
Se peut-il que sur cette idée, qui nest pas fausse, il ne contracte pas de bonne heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions, quil regarda comme des maladies ? Et croyez-vous quune pareille notion, donnée à propos, ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale ? Mais voyez dans lavenir les conséquences de cette notion : vous voilà autorisé, si jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade ; à lenfermer dans sa chambre, dans son lit sil le faut, à le tenir au régime, à leffrayer lui-même de ses vices naissants, à les lui rendre odieux et redoutables, sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité dont vous serrez peut-être forcé duser pour len guérir. Que sil vous arrive à vous-même, dans quelque moment de vivacité, de sortir du sang-froid et de la modération dont vous devez faire votre étude, ne cherchez point à lui déguiser votre faute ; mais dites-lui franchement, avec un tendre reproche : Mon ami, vous mavez fait mal.
Au reste, il importe que toutes les naïvetés que peut produire dans un enfant la simplicité des idées dont il est nourri, ne soient jamais relevées en sa présence, ni citées de manière quil puisse lapprendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois, et faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis assez redire que pour être le maître de lenfant, il faut être son propre maître. Je me représente mon petit Émile, au fort dune rixe entre deux voisines, savançant vers la plus furieuse, et lui disant dun ton de commisération : Ma bonne, vous êtes malade, jen suis bien fâché. À coup sûr, cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs, ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je lemmène de gré ou de force avant quil puisse apercevoir cet effet, ou du moins avant quil y pense, et je me hâte de le distraire sur dautres objets qui le lui fassent bien vite oublier.
Mon dessein nest point dentrer dans tous les détails, mais seulement dexposer les maximes générales, et de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je tiens pour impossible quau sein de la société lon puisse amener un enfant à lâge de douze ans, sans lui donner quelque idée des rapports dhomme à homme, et de la moralité des actions humaines. Il suffit quon sapplique à lui rendre ces notions nécessaires le plus tard quil se pourra, et que, quand elles deviendront inévitables, on les borne à lutilité présente, seulement pour quil ne se croie pas le maître de tout, et quil ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule et sans le savoir. Il y a des caractères doux et tranquilles quon peut mener loin sans danger dans leur première innocence ; mais il y a aussi des naturels violents dont la férocité se développe de bonne heure, et quil faut se hâter de faire hommes, pour nêtre pas obligé de les enchaîner.
Nos premiers devoirs sont envers nous ; nos sentiments primitifs se concentrent en nous-mêmes ; tous nos mouvements naturels se rapportent dabord à notre conservation et à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due ; et cest encore un des contresens des éducations communes, que, parlant dabord aux enfants de leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce quil faut, ce quils ne sauraient entendre, et ce qui ne peut les intéresser.
Si javais donc à conduire un de ceux que je viens de supposer, je me dirais : Un enfant ne sattaque pas aux personnes, mais aux choses ; et bientôt il apprend par lexpérience à respecter quiconque le passe en âge et en force ; mais les choses ne se défendent pas elles-mêmes. La première idée quil faut lui donner est donc moins celle de la liberté que de la propriété ; et, pour quil puisse avoir cette idée, il faut quil ait quelque chose en propre. Lui citer ses hardes, ses meubles, ses jouets, cest ne lui rien dire ; puisque, bien quil dispose de ces choses, il ne sait ni pourquoi ni comment il les a. Lui dire quil les a parce quon les lui a données, cest ne faire guère mieux ; car, pour donner il faut avoir : voilà donc une propriété antérieure à la sienne ; et cest le principe de la propriété quon lui veut expliquer ; sans compter que le don est une convention, et que lenfant ne peut savoir encore ce que cest que convention. Lecteurs, remarquez, je vous prie, dans cet exemple et dans cent mille autres, comment, fourrant dans la tête des enfants des mots qui nont aucun sens à leur portée, on croit pourtant les avoir fort bien instruits.
Il sagit donc de remonter à lorigine de la propriété ; car cest de là que la première idée en doit naître. Lenfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres ; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, et il aura lun et lautre. Il est de tout âge, surtout du sien, de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance et dactivité. Il naura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, quil voudra jardiner à son tour.
Par les principes ci-devant établis, je ne moppose point à son envie ; au contraire, je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien ; du moins il le croit ainsi ; je deviens son garçon jardinier ; en attendant quil ait des bras, je laboure pour lui la terre ; il en prend possession en y plantant une fève ; et sûrement cette possession est plus sacrée et plus respectable que celle que prenait Nuñes Balboa de lAmérique méridionale au nom du roi dEspagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud.
On vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever dans des transports de joie. Jaugmente cette joie en lui disant : Cela vous appartient ; et lui expliquant alors ce terme dappartenir, je lui fais sentir quil a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne enfin ; quil y a dans cette terre quelque chose de lui-même quil peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourrait retirer son bras de la main dun autre homme qui voudrait le retenir malgré lui.
Un beau jour il arrive empressé, et larrosoir à la main. O spectacle ! ô douleur ! toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnaît plus. Ah ! quest devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes soins et de mes sueurs ? Qui ma ravi mon bien ? qui ma pris mes fèves ? Ce jeune cur se soulève ; le premier sentiment de linjustice y vient verser sa triste amertume ; les larmes coulent en ruisseaux ; lenfant désolé remplit lair de gémissements et de cris. On prend part à sa peine, à son indignation ; on cherche, on sinforme, on fait des perquisitions. Enfin lon découvre que le jardinier a fait le coup : on le fait venir.
Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi ! messieurs, cest vous qui mavez ainsi gâté mon ouvrage ! Javais semé là des melons de Malte dont la graine mavait été donnée comme un trésor, et desquels jespérais vous régaler quand ils seraient mûrs ; mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous mavez détruit mes melons déjà tout levés, et que je ne remplacerai jamais. Vous mavez fait un tort irréparable, et vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis.
Jean-Jacques
Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien que nous avons eu tort de gâter votre ouvrage ; mais nous vous ferons venir dautre graine de Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelquun ny a point mis la main avant nous.
Robert
Oh ! bien messieurs, vous pouvez donc vous reposer, car il ny a plus guère de terre en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée ; chacun en fait autant de son côté, et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps.
Émile
Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue ?
Robert
Pardonnez-moi, mon jeune cadet ; car il ne nous vient pas souvent de petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin ; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté.
Émile
Mais moi je nai point de jardin.
Robert
Que mimporte ? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus promener ; car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.
Jean-Jacques
Ne pourrait-on pas proposer un arrangement au bon Robert ? Quil nous accorde, à mon petit ami et à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition quil aura la moitié du produit.
Robert
Je vous laccorde sans condition. Mais souvenez-vous que jirai labourer vos fèves, si vous touchez à mes melons.
Dans cet essai de la manière dinculquer aux enfants les notions primitives, on voit comment lidée de la propriété remonte naturellement au droit du premier occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, et toujours à la portée de lenfant. De là jusquau droit de propriété et aux échanges, il ny a plus quun pas, après lequel il faut sarrêter tout court.
On voit encore quune explication que je renferme ici dans deux pages décriture sera peut-être laffaire dun an pour la pratique ; car, dans la carrière des idées morales, on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien saffermir à chaque pas. Jeunes maîtres, pensez, je vous prie, à cet exemple, et souvenez-vous quen toute chose vos leçons doivent être plus en actions quen discours ; car les enfants oublient aisément ce quils ont dit et ce quon leur a dit, mais non pas ce quils ont fait et ce quon leur a fait.
De pareilles instructions se doivent donner, comme je lai dit, plus tôt ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de lélève en accélère ou retarde le besoin ; leur usage est dune évidence qui saute aux yeux ; mais, pour ne rien omettre dimportant dans les choses difficiles, donnons encore un exemple.
Votre enfant dyscole gâte tout ce quil touche : ne vous fâchez point ; mettez hors de sa portée ce quil peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert ; ne vous hâtez point de lui en donner dautres : laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre ; laissez le vent souffler sur lui nuit et jour sans vous soucier des rhumes ; car il vaut mieux quil soit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités quil vous cause, mais faites quil les sente le premier. À la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les casse encore ? changez alors de méthode ; dites-lui sèchement, mais sans colère : Les fenêtres sont à moi ; elles ont été mises là par mes soins ; je veux les garantir. Puis vous lenfermerez à lobscurité dans un lieu sans fenêtre. À ce procédé si nouveau il commence par crier, tempêter ; personne ne lécoute. Bientôt il se lasse et change de ton ; il se plaint, il gémit : un domestique se présente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour nen rien faire, le domestique répond : Jai aussi des vitres à conserver, et sen va. Enfin, après que lenfant aura demeuré là plusieurs heures, assez longtemps pour sy ennuyer et sen souvenir, quelquun lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui rendriez la liberté, et il ne casserait plus de vitres. Il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir : vous viendrez ; il vous fera sa proposition, et vous laccepterez à linstant en lui disant : Cest très bien pensé ; nous y gagnerons tous deux : que navez-vous eu plus tôt cette bonne idée ! Et puis, sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse, vous lembrasserez avec joie et lemmènerez sur-le-champ dans sa chambre, regardant cet accord comme sacré et inviolable autant que si le serment y avait passé. Quelle idée pensez-vous quil prendra, sur ce procédé, de la foi des engagements et de leur utilité ? Je suis trompé sil y a sur la terre un seul enfant, non déjà gâté, à lépreuve de cette conduite, et qui savise après cela de casser une fenêtre à dessein. Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeait guère, en faisant un trou pour planter sa fève, quil se creusait un cachot où sa science ne tarderait pas à le faire enfermer.
Nous voilà dans le monde moral, voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions et les devoirs naissent la tromperie et le mensonge. Dès quon peut faire ce quon ne doit pas, on veut cacher ce quon na pas dû faire. Dès quun intérêt fait promettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promesse ; il ne sagit plus de la violer impunément : la ressource est naturelle ; on se cache et lon ment. Nayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà les misères de la vie humaine qui commencent avec ses erreurs.
Jen ai dit assez pour faire entendre quil ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme châtiment, mais quil doit toujours leur arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge, vous ne les punirez point précisément pour avoir menti ; mais vous ferez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de nêtre point cru quand on dit la vérité, dêtre accusé du mal quon na point fait, quoiquon sen défende, se rassemblent sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que cest que mentir pour les enfants.
Il y a deux sortes de mensonges : celui de fait qui regarde le passé, celui de droit qui regarde lavenir. Le premier a lieu quand on nie davoir fait ce quon a fait, ou quand on affirme avoir fait ce quon na pas fait, et en général quand on parle sciemment contre la vérité des choses. Lautre a lieu quand on promet ce quon na pas dessein de tenir, et en général quand on montre une intention contraire à celle quon a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même; mais je les considère ici par ce quils ont de différent.
Celui qui sent le besoin quil a du secours des autres, et qui ne cesse déprouver leur bienveillance, na nul intérêt de les tromper ; au contraire, il a un intérêt sensible quils voient les choses comme elles sont, de peur quils ne se trompent à son préjudice. Il est donc clair que le mensonge de fait nest pas naturel aux enfants ; mais cest la loi de lobéissance qui produit la nécessité de mentir, parce que lobéissance étant pénible, on sen dispense en secret le plus quon peut, et que lintérêt présent déviter le châtiment ou le reproche lemporte sur lintérêt éloigné dexposer la vérité. Dans léducation naturelle et libre, pourquoi donc votre enfant vous mentirait-il ? Qua-t-il à vous cacher ? Vous ne le reprenez point, vous ne le punissez de rien, vous nexigez rien de lui. Pourquoi ne vous dirait-il pas tout ce quil a fait aussi naïvement quà son petit camarade ? Il ne peut voir à cet aveu plus de danger dun côté que de lautre.
Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire ou de sabstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de létat de nature et dérogent à la liberté. Il y a plus : tous les engagements des enfants sont nuls par eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant sétendre au delà du présent, en sengageant ils ne savent ce quils font. À peine lenfant peut-il mentir quand il sengage ; car, ne songeant quà se tirer daffaire dans le moment présent, tout moyen qui na pas un effet présent lui devient égal ; en promettant pour un temps futur, il ne promet rien, et son imagination encore endormie ne sait point étendre son être sur deux temps différents. Sil pouvait éviter le fouet ou obtenir un cornet de dragées en promettant de se jeter demain par la fenêtre, il le promettrait à linstant. Voilà pourquoi les lois nont aucun égard aux engagements des enfants ; et quand les pères et les maîtres plus sévères exigent quils les remplissent, cest seulement dans ce que lenfant devrait faire, quand même il ne laurait pas promis.
Lenfant, ne sachant ce quil fait quand il sengage, ne peut donc mentir en sengageant. Il nen est pas de même quand il manque à sa promesse, ce qui est encore une espèce de mensonge rétroactif : car il se souvient très bien davoir fait cette promesse ; mais ce quil ne voit pas, cest limportance de la tenir. Hors détat de lire dans lavenir, il ne peut prévoir les conséquences des choses ; et quand il viole ses engagements, il ne fait rien contre la raison de son âge.
Il suit de là que les mensonges des enfants sont tous louvrage des maîtres, et que vouloir leur apprendre à dire la vérité nest autre chose que leur apprendre à mentir. Dans lempressement quon a de les régler, de les gouverner, de les instruire, on ne se trouve jamais assez dinstruments pour en venir à bout. On veut se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement, par des préceptes sans raison, et lon aime mieux quils sachent leurs leçons et quils mentent, que sils demeuraient ignorants et vrais.
Pour nous, qui ne donnons à nos élèves que des leçons de pratique, et qui aimons mieux quils soient bons que savants, nous nexigeons point deux la vérité, de peur quils ne la déguisent, et nous ne leur faisons rien promettre quils soient tentés de ne pas tenir. Sil sest fait en mon absence quelque mal dont jignore lauteur, je me garderai den accuser Émile, ou de lui dire : Est-ce vous ? Car en cela que ferais-je autre chose, sinon lui apprendre à le nier ? Que si son naturel difficile me force à faire avec lui quelque convention, je prendrai si bien mes mesures que la proposition en vienne toujours de lui, jamais de moi ; que, quand il sest engagé, il ait toujours un intérêt présent et sensible à remplir son engagement ; et que, si jamais il y manque, ce mensonge attire sur lui des maux quil voie sortir de lordre même des choses, et non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais, loin davoir besoin de recourir à de si cruels expédients, je suis presque sûr quÉmile apprendra fort tard ce que cest que mentir, et quen lapprenant il sera fort étonné, ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est très clair que plus je rends son bien-être indépendant, soit des volontés, soit des jugements des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir.
Quand on nest point pressé dinstruire, on nest point pressé dexiger, et lon prend son temps pour ne rien exiger quà propos. Alors lenfant se forme, en ce quil ne se gâte point. Mais, quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment sy prendre, lui fait à chaque instant promettre ceci ou cela, sans distinction, sans choix, sans mesure, lenfant, ennuyé, surchargé de toutes ces promesses, les néglige, les oublie, les dédaigne enfin, et, les regardant comme autant de vaines formules, se fait un jeu de les faire et de les violer. Voulez-vous donc quil soit fidèle à tenir sa parole, soyez discret à lexiger.
Le détail dans lequel je viens dentrer sur le mensonge peut à bien des égards sappliquer à tous les autres devoirs, quon ne prescrit aux enfants quen les leur rendant non seulement haïssables, mais impraticables. Pour paraître leur prêcher la vertu, on leur fait aimer tous les vices : on les leur donne, en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux, on les mène sennuyer à léglise ; en leur faisant incessamment marmotter des prières, on les force daspirer au bonheur de ne plus prier Dieu. Pour leur inspirer la charité, on leur fait donner laumône, comme si lon dédaignait de la donner soi-même. Eh ! ce nest pas lenfant qui doit donner, cest le maître : quelque attachement quil ait pour son élève, il doit lui disputer cet honneur ; il doit lui faire juger quà son âge on nen est point encore digne. Laumône est une action dhomme qui connaît la valeur de ce quil donne, et le besoin que son semblable en a. Lenfant, qui ne connaît rien de cela, ne peut avoir aucun mérite à donner ; il donne sans charité, sans bienfaisance ; il est presque honteux de donner, quand, fondé sur son exemple et le vôtre, il croit quil ny a que les enfants qui donnent, et quon ne fait plus laumône étant grand.
Remarquez quon ne fait jamais donner par lenfant que des choses dont il ignore la valeur, des pièces de métal quil a dans sa poche, et qui ne lui servent quà cela. Un enfant donnerait plutôt cent louis quun gâteau. Mais engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son goûter, et nous saurons bientôt si vous lavez rendu vraiment libéral.
On trouve encore un expédient à cela, cest de rendre bien vite à lenfant ce quil a donné, de sorte quil saccoutume à donner tout ce quil sait bien qui lui va revenir. Je nai guère vu dans les enfants que ces deux espèces de générosité : donner ce qui ne leur est bon à rien, ou donner ce quils sont sûrs quon va leur rendre. Faites en sorte, dit Locke, quils soient convaincus par expérience que le plus libéral est toujours le mieux partagé. Cest là rendre un enfant libéral en apparence et avare en effet. Il ajoute que les enfants contracteront ainsi lhabitude de la libéralité. Oui, dune libéralité usurière, qui donne un uf pour avoir un buf. Mais, quand il sagira de donner tout de bon, adieu lhabitude ; lorsquon cessera de leur rendre, ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à lhabitude de lâme plutôt quà celle des mains. Toutes les autres vertus quon apprend aux enfants ressemblent à celle-là. Et cest à leur prêcher ces solides vertus quon use leurs jeunes ans dans la tristesse ! Ne voilà-t-il pas une savante éducation !
Maîtres, laissez les simagrées, soyez vertueux et bons, que vos exemples se gravent dans la mémoire de vos élèves, en attendant quils puissent entrer dans leurs curs. Au lieu de me hâter dexiger du mien des actes de charité, jaime mieux en faire en sa présence, et lui ôter même le moyen de mimiter en cela, comme un honneur qui nest pas de son âge ; car il importe quil ne saccoutume pas à regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs denfants. Que si, me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus, et quil soit temps de lui répondre, je lui dirai : « Mon ami, cest que, quand les pauvres ont bien voulu quil y eût des riches, les riches ont promis de nourrir tous ceux qui nauraient de quoi vivre ni par leur bien ni par leur travail. » « Vous avez donc aussi promis cela ? » reprendra-t-il. « Sans doute ; je ne suis maître du bien qui passe par mes mains quavec la condition qui est attachée à sa propriété. »
Après avoir entendu ce discours, et lon a vu comment on peut mettre un enfant en état de lentendre, un autre quÉmile serait tenté de mimiter et de se conduire en homme riche ; en pareil cas, jempêcherais au moins que ce ne fût avec ostentation ; jaimerais mieux quil me dérobât mon droit et se cachât pour donner. Cest une fraude de son âge, et la seule que je lui pardonnerais.
Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, et que nulle bonne action nest moralement bonne que quand on la fait comme telle, et non parce que dautres la font. Mais, dans un âge où le cur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner lhabitude, en attendant quils les puissent faire par discernement et par amour du bien. Lhomme est imitateur, lanimal même lest ; le goût de limitation est de la nature bien ordonnée ; mais il dégénère en vice dans la société. Le singe imite lhomme quil craint, et nimite pas les animaux quil méprise ; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous, au contraire, nos arlequins de toute espèce imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule ; ils cherchent dans le sentiment de leur bassesse à ségaler ce qui vaut mieux queux ; ou, sils sefforcent dimiter ce quils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût des imitateurs : ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de limitation parmi nous vient du désir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans mon entreprise, Émile naura sûrement pas ce désir. Il faut donc nous passer du bien apparent quil peut produire.
Approfondissez toutes les règles de votre éducation, vous les trouverez ainsi toutes à contresens, surtout en ce qui concerne les vertus et les murs. La seule leçon de morale qui convienne à lenfance, et la plus importante à tout âge, est de ne jamais faire de mal à personne. Le précepte même de faire du bien, sil nest subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire. Qui est-ce qui ne fait pas du bien ? tout le monde en fait, le méchant comme les autres ; il fait un heureux aux dépens de cent misérables ; et de là viennent toutes nos calamités. Les plus sublimes vertus sont négatives : elles sont aussi les plus difficiles, parce quelles sont sans ostentation, et au-dessus même de ce plaisir si doux au cur de lhomme, den renvoyer un autre content de nous. O quel bien fait nécessairement à ses semblables celui dentre eux, sil en est un, qui ne leur fait jamais de mal ! De quelle intrépidité dâme, de quelle vigueur de caractère il a besoin pour cela ! Ce nest pas raisonnant sur cette maxime, cest en tâchant de la pratiquer, quon sent combien il est grand et pénible dy réussir.
Voilà quelques faibles idées des précautions avec lesquelles je voudrais quon donnât aux enfants les instructions quon ne peut quelquefois leur refuser sans les exposer à nuire à eux-mêmes ou aux autres, et surtout à contracter de mauvaises habitudes dont on aurait peine ensuite à les corriger : mais soyons sûrs que cette nécessité se présentera rarement pour les enfants élevés comme ils doivent lêtre, parce quil est impossible quils deviennent indociles, méchants, menteurs, avides, quand on naura pas semé dans leurs curs les vices qui les rendent tels. Ainsi ce que jai dit sur ce point sert plus aux exceptions quaux règles ; mais ces exceptions sont plus fréquentes à mesure que les enfants ont plus doccasions de sortir de leur état et de contracter les vices des hommes. Il faut nécessairement, à ceux quon élève au milieu du monde, des instructions plus précoces quà ceux quon élève dans la retraite. Cette éducation solitaire serait donc préférable, quand elle ne ferait que donner à lenfance le temps de mûrir.
Il est un autre genre dexceptions contraires pour ceux quun heureux naturel élève au-dessus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne sortent jamais de lenfance, il y en a dautres qui, pour ainsi dire, ny passent point, et sont hommes presque en naissant. Le mal est que cette dernière exception est très rare, très difficile à connaître, et que chaque mère, imaginant quun enfant peut être un prodige, ne doute point que le sien nen soit un. Elles font plus, elles prennent pour des indices extraordinaires ceux mêmes qui marquent lordre accoutumé : la vivacité, les saillies, létourderie, la piquante naïveté ; tous signes caractéristiques de lâge, et qui montrent le mieux quun enfant nest quun enfant. Est-il étonnant que celui quon fait beaucoup parler et à qui lon permet de tout dire, qui nest gêné par aucun égard, par aucune bienséance, fasse par hasard quelque heureuse rencontre ? Il le serait bien plus quil nen fît jamais, comme il le serait quavec mille mensonges un astrologue ne prédît jamais aucune vérité. Ils mentiront tant, disait Henri IV, quà la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons mots na quà dire beaucoup de sottises. Dieu garde de mal les gens à la mode, qui nont pas dautre mérite pour être fêtés !
Les pensées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfants, ou plutôt les meilleurs mots dans leur bouche, comme les diamants du plus grand prix sous leurs mains, sans que pour cela ni les pensées ni les diamants leur appartiennent ; il ny a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre. Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce quelles sont pour nous ; il ny joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant est quil en ait, nont dans sa tête ni suite ni liaison ; rien de fixe, rien dassuré dans tout ce quil pense. Examinez votre prétendu prodige. En de certains moments vous lui trouverez un ressort dune extrême activité, une clarté desprit à percer les nues. Le plus souvent ce même esprit vous paraît lâche, moite, et comme environné dun épais brouillard. Tantôt il vous devance, et tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez : cest un génie, et linstant daprès : cest un sot. Vous vous tromperiez toujours ; cest un enfant. Cest un aiglon qui fend lair un instant, et retombe linstant daprès dans son aire.
Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences, et craignez dépuiser ses forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau séchauffe, si vous voyez quil commence à bouillonner, laissez-le dabord fermenter en liberté, mais ne lexcitez jamais, de peur que tout ne sexhale ; et quand les premiers esprits se seront évaporés, retenez, comprimez les autres, jusquà ce quavec les années tout se tourne en chaleur vivifiante et en véritable force. Autrement vous perdrez votre temps et vos soins, vous détruirez votre propre ouvrage ; et après vous être indiscrètement enivrés de toutes ces vapeurs inflammables, il ne vous restera quun marc sans vigueur.
Des enfants étourdis viennent les hommes vulgaires : je ne sache point dobservation plus générale et plus certaine que celle-là. Rien nest plus difficile que de distinguer dans lenfance la stupidité réelle, de cette apparente et trompeuse stupidité qui est lannonce des âmes fortes. Il paraît dabord étrange que les deux extrêmes aient des signes si semblables : et cela doit pourtant être ; car, dans un âge où lhomme na encore nulles véritables idées, toute la différence qui se trouve entre celui qui a du génie et celui qui nen a pas, est que le dernier nadmet que de fausses idées, et que le premier, nen trouvant que de telles, nen admet aucune : il ressemble donc au stupide en ce que lun nest capable de rien, et que rien ne convient à lautre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du hasard, qui peut offrir au dernier quelque idée à sa portée, au lieu que le premier est toujours le même partout. Le jeune Caton, durant son enfance, semblait un imbécile dans la maison. Il était taciturne et opiniâtre, voilà tout le jugement quon portait de lui. Ce ne fut que dans lantichambre de Sylla que son oncle apprit à le connaître. Sil ne fût point entré dans cette antichambre, peut-être eût-il passé pour une brute jusquà lâge de raison. Si César neût point vécu, peut-être eût-on toujours traité de visionnaire ce même Caton qui pénétra son funeste génie, et prévit tous ses projets de si loin. O que ceux qui jugent si précipitamment les enfants sont sujets à se tromper ! Ils sont souvent plus enfants queux. Jai vu, dans un âge assez avancé, un homme qui mhonorait de son amitié passer dans sa famille et chez ses amis pour un esprit borné : cette excellente tête se mûrissait en silence. Tout à coup il sest montré philosophe, et je ne doute pas que la postérité ne lui marque une place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et les plus profonds métaphysiciens de son siècle.
Respectez lenfance, et ne vous pressez point de la juger, soit en bien, soit en mal. Laissez les exceptions sindiquer, se prouver, se confirmer longtemps avant dadopter pour elles des méthodes particulières. Laissez longtemps agir la nature, avant de vous mêler dagir à sa place, de peur de contrarier ses opérations. Vous connaissez, dites-vous, le prix du temps et nen voulez point perdre. Vous ne voyez pas que cest bien plus perdre den mal user que de nen rien faire, et quun enfant mal instruit est plus loin de la sagesse que celui quon na point instruit du tout. Vous êtes alarmé de le voir consumer ses premières années à ne rien faire. Comment ! nest-ce rien que dêtre heureux ? nest-ce rien que de sauter, jouer, courir toute la journée ? De sa vie il ne sera si occupé. Platon, dans sa République, quon croit si austère, nélève les enfants quen fêtes, jeux, chansons, passe-temps ; on dirait quil a tout fait quand il leur a bien appris à se réjouir ; et Sénèque, parlant de lancienne jeunesse romaine : Elle était, dit-il, toujours debout, on ne lui enseignait rien quelle dût apprendre assise. En valait-elle moins, parvenue à lâge viril ? Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue. Que diriez-vous dun homme qui, pour mettre toute la vie à profit, ne voudrait jamais dormir ? Vous diriez : Cet homme est insensé ; il ne jouit pas du temps, il se lôte ; pour fuir le sommeil, il court à la mort. Songez donc que cest ici la même chose, et que lenfance est le sommeil de la raison.
Lapparente facilité dapprendre est cause de la perte des enfants. On ne voit pas que cette facilité même est la preuve quils napprennent rien. Leur cerveau lisse et poli rend comme un miroir les objets quon lui présente ; mais rien ne reste, rien ne pénètre. Lenfant retient les mots, les idées se réfléchissent ; ceux qui lécoutent les entendent, lui seul ne les entend point.
Quoique la mémoire et le raisonnement soient deux facultés essentiellement différentes, cependant lune ne se développe véritablement quavec lautre. Avant lâge de raison lenfant ne reçoit pas des idées, mais des images ; et il y a cette différence entre les unes et les autres, que les images ne sont que des peintures absolues des objets sensibles, et que les idées sont des notions des objets, déterminées par des rapports. Une image peut être seule dans lesprit qui se la représente ; mais toute idée en suppose dautres. Quand on imagine, on ne fait que voir ; quand on conçoit, on compare. Nos sensations sont purement passives, au lieu que toutes nos perceptions ou idées naissent dun principe actif qui juge. Cela sera démontré ci-après.
Je dis donc que les enfants, nétant pas capables de jugement, nont point de véritable mémoire. Ils retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement des idées, plus rarement leurs liaisons. En mobjectant quils apprennent quelques éléments de géométrie, on croit bien prouver contre moi ; et tout au contraire, cest pour moi quon prouve : on montre que, loin de savoir raisonner deux-mêmes, ils ne savent pas même retenir les raisonnements dautrui ; car suivez ces petits géomètres dans leur méthode, vous voyez aussitôt quils nont retenu que lexacte impression de la figure et les termes de la démonstration. À la moindre objection nouvelle, ils ny sont plus ; renversez la figure, ils ny sont plus. Tout leur savoir est dans la sensation, rien na passé jusquà lentendement. Leur mémoire elle-même nest guère plus parfaite que leurs autres facultés, puisquil faut presque toujours quils rapprennent, étant grands, les choses dont ils ont appris les mots dans lenfance.
Je suis cependant bien éloigné de penser que les enfants naient aucune espèce de raisonnement. Au contraire, je vois quils raisonnent très bien dans tout ce quils connaissent et qui se rapporte à leur intérêt présent et sensible. Mais cest sur leurs connaissances que lon se trompe en leur prêtant celles quils nont pas, et les faisant raisonner sur ce quils ne sauraient comprendre. On se trompe encore en voulant les rendre attentifs à des considérations qui ne les touchent en aucune manière, comme celle de leur intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes, de lestime quon aura pour eux quand ils seront grands ; discours qui, tenus à des êtres dépourvus de toute prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entièrement étrangers à leurs esprits. Quon juge de lattention quils y peuvent donner.
Les pédagogues qui nous étalent en grand appareil les instructions quils donnent à leurs disciples sont payés pour tenir un autre langage : cependant on voit, par leur propre conduite, quils pensent exactement comme moi. Car, que leur apprennent-ils, enfin ? Des mots, encore des mots, et toujours des mots. Parmi les diverses sciences quils se vantent de leur enseigner, ils se gardent bien de choisir celles qui leur seraient véritablement utiles, parce que ce seraient des sciences de choses, et quils ny réussiraient pas ; mais celles quon paraît savoir quand on en sait les termes, le blason, la géographie, la chronologie, les langues, etc. ; toutes études si loin de lhomme, et surtout de lenfant, que cest une merveille si rien de tout cela lui peut être utile une seule fois en sa vie.
On sera surpris que je compte létude des langues au nombre des inutilités de léducation : mais on se souviendra que je ne parle ici que des études du premier âge ; et, quoi quon puisse dire, je ne crois pas que, jusquà lâge de douze ou quinze ans, nul enfant, les prodiges à part, ait jamais vraiment appris deux langues.
Je conviens que si létude des langues nétait que celle des mots, cest-à-dire des figures ou des sons qui les expriment, cette étude pourrait convenir aux enfants : mais les langues, en changeant les signes, modifient aussi les idées quils représentent. Les têtes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes. La raison seule est commune, lesprit en chaque langue a sa forme particulière ; différence qui pourrait bien être en partie la cause ou leffet des caractères nationaux ; et, ce qui paraît confirmer cette conjecture est que, chez toutes les nations du monde, la langue suit les vicissitudes des murs, et se conserve ou saltère comme elles.
De ces formes diverses lusage en donne une à lenfant, et cest la seule quil garde jusquà lâge de raison. Pour en avoir deux, il faudrait quil sût comparer des idées ; et comment les comparerait-il, quand il est à peine en état de les concevoir ? Chaque chose peut avoir pour lui mille signes différents ; mais chaque idée ne peut avoir quune forme : il ne peut donc apprendre à parler quune langue. Il en apprend cependant plusieurs, me dit-on : je le nie. Jai vu de ces petits prodiges qui croyaient parler cinq ou six langues. Je les ai entendus successivement parler allemand, en termes latins, en termes français, en termes italiens ; ils se servaient à la vérité de cinq ou six dictionnaires, mais ils ne parlaient toujours quallemand. En un mot, donnez aux enfants tant de synonymes quil vous plaira : vous changerez les mots, non la langue ; ils nen sauront jamais quune.
Cest pour cacher en ceci leur inaptitude quon les exerce par préférence sur les langues mortes, dont il ny a plus de juges quon ne puisse récuser. Lusage familier de ces langues étant perdu depuis longtemps, on se contente dimiter ce quon en trouve écrit dans les livres ; et lon appelle cela les parler. Si tel est le grec et le latin des maîtres, quon juge de celui des enfants ! À peine ont-ils appris par cur leur rudiment, auquel ils nentendent absolument rien, quon leur apprend dabord à rendre un discours français en mots latins ; puis, quand ils sont plus avancés, à coudre en prose des phrases de Cicéron, et en vers des centons de Virgile. Alors ils croient parler latin : qui est-ce qui viendra les contredire ?
En quelque étude que ce puisse être, sans lidée des choses représentées, les signes représentants ne sont rien. On borne pourtant toujours lenfant à ces signes, sans jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses quils représentent. En pensant lui apprendre la description de la terre, on ne lui apprend quà connaître des cartes ; on lui apprend des noms de villes, de pays, de rivières, quil ne conçoit pas exister ailleurs que sur le papier où on les lui montre. Je me souviens davoir vu quelque part une géographie qui commençait ainsi : Quest-ce que le monde ? Cest un globe de carton. Telle est précisément la géographie des enfants. Je pose en fait quaprès deux ans de sphère et de cosmographie, il ny a pas un seul enfant de dix ans qui, sur les règles quon lui a données, sût se conduire de Paris à Saint-Denis. Je pose en fait quil ny en a pas un qui, sur un plan du jardin de son père, fût en état den suivre les détours sans ségarer. Voilà ces docteurs qui savent à point nommé où sont Pékin, Ispahan, le Mexique, et tous les pays de la terre.
Jentends dire quil convient doccuper les enfants à des études où il ne faille que des yeux : cela pourrait être sil y avait quelque étude où il ne fallût que des yeux ; mais je nen connais point de telle.
Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait étudier lhistoire : on simagine que lhistoire est à leur portée, parce quelle nest quun recueil de faits. Mais quentend-on par ce mot de faits ? Croit-on que les rapports qui déterminent les faits historiques soient si faciles à saisir, que les idées sen forment sans peine dans lesprit des enfants ? Croit-on que la véritable connaissance des événements soit séparable de celle de leurs causes, de celle de leurs effets, et que lhistorique tienne si peu au moral quon puisse connaître lun sans lautre ? Si vous ne voyez dans les actions des hommes que les mouvements extérieurs et purement physiques, quapprenez-vous dans lhistoire ? Absolument rien ; et cette étude, dénuée de tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que dinstruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs rapports moraux, essayez de faire entendre ces rapports à vos élèves, et vous verrez alors si lhistoire est de leur âge.
Lecteurs, souvenez-vous toujours que celui qui vous parle nest ni un savant ni un philosophe, mais un homme simple, ami de la vérité, sans parti, sans système ; un solitaire qui, vivant peu avec les hommes, a moins doccasions de simboire de leurs préjugés, et plus de temps pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raisonnements sont moins fondés sur des principes que sur des faits ; et je crois ne pouvoir mieux vous mettre à portée den juger, que de vous rapporter souvent quelque exemple des observations qui me les suggèrent.
Jétais allé passer quelques jours à la campagne chez une bonne mère de famille qui prenait grand soin de ses enfants et de leur éducation. Un matin que jétais présent aux leçons de laîné, son gouverneur, qui lavait très bien instruit de lhistoire ancienne, reprenant celle dAlexandre, tomba sur le trait connu du médecin Philippe, quon a mis en tableau, et qui sûrement en valait bien la peine. Le gouverneur, homme de mérite, fit sur lintrépidité dAlexandre plusieurs réflexions qui ne me plurent point, mais que jévitai de combattre, pour ne pas le décréditer dans lesprit de son élève. À table, on ne manqua pas, selon la méthode française, de faire beaucoup babiller le petit bonhomme. La vivacité naturelle à son âge, et lattente dun applaudissement sûr, lui firent débiter mille sottises, tout à travers lesquelles partaient de temps en temps quelques mots heureux qui faisaient oublier le reste. Enfin vint lhistoire du médecin Philippe : il la raconta fort nettement et avec beaucoup de grâce. Après lordinaire tribut déloges quexigeait la mère et quattendait le fils, on raisonna sur ce quil avait dit. Le plus grand nombre blâma la témérité dAlexandre ; quelques-uns, à lexemple du gouverneur, admiraient sa fermeté, son courage : ce qui me fit comprendre quaucun de ceux qui étaient présents ne voyait en quoi consistait la véritable beauté de ce trait. Pour moi, leur dis-je, il me paraît que sil y a le moindre courage, la moindre fermeté dans laction dAlexandre, elle nest quune extravagance. Alors tout le monde se réunit, et convint que cétait une extravagance. Jallais répondre et méchauffer, quand une femme qui était à côté de moi, et qui navait pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, et me dit tout bas : Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne tentendront pas. Je la regardai, je fus frappé, et je me tus.
Après le dîner, soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune docteur navait rien compris du tout à lhistoire quil avait si bien racontée, je le pris par la main, je fis avec lui un tour de parc, et layant questionné tout à mon aise, je trouvai quil admirait plus que personne le courage si vanté dAlexandre : mais savez-vous où il voyait ce courage ? uniquement dans celui davaler dun seul trait un breuvage de mauvais goût, sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, à qui lon avait fait prendre médecine il ny avait pas quinze jours, et qui ne lavait prise quavec une peine infinie, en avait encore le déboire à la bouche. La mort, lempoisonnement, ne passaient dans son esprit que pour des sensations désagréables, et il ne concevait pas, pour lui, dautre poison que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avait fait une grande impression sur son jeune cur, et quà la première médecine quil faudrait avaler il avait bien résolu dêtre un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements qui passaient évidemment sa portée, je le confirmai dans ces dispositions louables, et je men retournai riant en moi-même de la haute sagesse des pères et des maîtres, qui pensent apprendre lhistoire aux enfants.
Il est aisé de mettre dans leurs bouches les mots de rois, dempires, de guerres, de conquêtes, de révolutions, de lois ; mais quand il sera question dattacher à ces mots des idées nettes, il y aura loin de lentretien du jardinier Robert à toutes ces explications.
Quelques lecteurs, mécontents du Tais-toi, Jean-Jacques, demanderont, je le prévois, ce que je trouve enfin de si beau dans laction dAlexandre. Infortunés ! sil faut vous le dire, comment le comprendrez-vous ? Cest quAlexandre croyait à la vertu ; cest quil y croyait sur sa tête, sur sa propre vie ; cest que sa grande âme était faite pour y croire. O que cette médecine avalée était une belle profession de foi ! Non, jamais mortel nen fit une si sublime. Sil est quelque moderne Alexandre, quon me le montre à de pareils traits.
Sil ny a point de science de mots, il ny a point détude propre aux enfants. Sils nont pas de vraies idées, ils nont point de véritable mémoire ; car je nappelle pas ainsi celle qui ne retient que des sensations. Que sert dinscrire dans leur tête un catalogue de signes qui ne représentent rien pour eux ? En apprenant les choses, napprendront-ils pas les signes ? Pourquoi leur donner la peine inutile de les apprendre deux fois ? Et cependant quels dangereux préjugés ne commence-t-on pas à leur inspirer, en leur faisant prendre pour de la science des mots qui nont aucun sens pour eux ! Cest du premier mot dont lenfant se paye, cest de la première chose quil apprend sur la parole dautrui, sans en voir lutilité lui-même, que son jugement est perdu : il aura longtemps à briller aux yeux des sots avant quil répare une telle perte.
Non, si la nature donne au cerveau dun enfant cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes dimpressions, ce nest pas pour quon y grave des noms de rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie, et tous ces mots sans aucun sens pour son âge et sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit ; dont on accable sa triste et stérile enfance ; mais cest pour que toutes les idées quil peut concevoir et qui lui sont utiles, toutes celles qui se rapportent à son bonheur et doivent léclairer un jour sur ses devoirs, sy tracent de bonne heure en caractères ineffaçables, et lui servent à se conduire pendant sa vie dune manière convenable à son être et à ses facultés.
Sans étudier dans les livres, lespèce de mémoire que peut avoir un enfant ne reste pas pour cela oisive ; tout ce quil voit, tout ce quil entend le frappe, et il sen souvient ; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes ; et tout ce qui lenvironne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire en attendant que son jugement puisse en profiter. Cest dans le choix de ces objets, cest dans le soin de lui présenter sans cesse ceux quil peut connaître et de lui cacher ceux quil doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver en lui cette première faculté ; et cest par là quil faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui servent à son éducation durant sa jeunesse, et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs ; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et dentendement, qui, sans sêtre fait admirer étant jeunes, se font honorer étant grands.
Émile napprendra jamais rien par cur, pas même des fables, pas même celles de la Fontaine, toutes naïves, toutes charmantes quelles sont ; car les mots des fables ne sont pas plus les fables que les mots de lhistoire ne sont lhistoire. Comment peut-on saveugler assez pour appeler les fables la morale des enfants, sans songer que lapologue, en les amusant, les abuse ; que, séduits par le mensonge, ils laissent échapper la vérité, et que ce quon fait pour leur rendre linstruction agréable les empêche den profiter ? Les fables peuvent instruire les hommes ; mais il faut dire la vérité nue aux enfants : sitôt quon la couvre dun voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever.
On fait apprendre les fables de la Fontaine à tous les enfants, et il ny en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, quelle les porterait plus au vice quà la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit ; mais voyons si ce sont des vérités.
Je dis quun enfant nentend point les fables quon lui fait apprendre, parce que quelque effort quon fasse pour les rendre simples, linstruction quon en veut tirer force dy faire entrer des idées quil ne peut saisir, et que le tour même de la poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir, en sorte quon achète lagrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de fables qui nont rien dintelligible ni dutile pour les enfants, et quon leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce quelles sy trouvent mêlées, bornons-nous à celles que lauteur semble avoir faites spécialement pour eux.
Je ne connais dans tout le recueil de la Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; de ces cinq ou six je prends pour exemple la première de toutes, parce que cest celle dont la morale est le plus de tout âge, celle que les enfants saisissent le mieux, celle quils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle que pour cela même lauteur a mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement lobjet dêtre entendue des enfants, de leur plaire et de les instruire, cette fable est assurément son chef-duvre : quon me permette donc de la suivre et de lexaminer en peu de mots.
Le corbeau et le renard
Fable
Maître corbeau, sur un arbre perché,
Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au-devant dun nom propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?
Quest-ce quun corbeau ?
Quest-ce quun arbre perché ? Lon ne dit pas sur un arbre perché, lon dit perché sur un arbre. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que cest que prose et que vers.
Tenait dans son bec un fromage.
Quel fromage ? était-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande ? Si lenfant na point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? sil en a vu, comment concevra-t-il quils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images daprès nature.
Maître renard, par lodeur alléché,
Encore un maître ! mais pour celui-ci cest à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que cest quun renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention quil a dans les fables.
Alléché. Ce mot nest pas usité. Il le faut expliquer ; il faut dire quon ne sen sert plus quen vers. Lenfant demandera pourquoi lon parle autrement en vers quen prose. Que lui répondrez-vous ?
Alléché par lodeur dun fromage ! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devait avoir beaucoup dodeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne sen laisse imposer quà bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations dautrui ?
Lui tint à peu près ce langage:
Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ? Sage précepteur, prends garde à toi ; pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle importe plus que tu nas pensé.
Eh ! bonjour, monsieur le corbeau !
Monsieur ! titre que lenfant voit tourner en dérision, même avant quil sache que cest un titre dhonneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien dautres affaires avant que davoir expliqué ce du.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Cheville, redondance inutile. Lenfant, voyant répéter la même chose en dautres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un art de lauteur, quelle entre dans le dessein du renard qui veut paraître multiplier les éloges avec des paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.
Sans mentir, si votre ramage
Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera lenfant si vous lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce quil ment ?
Répondait à votre plumage,
Répondait ! que signifie ce mot ? Apprenez à lenfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.
Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.
Le phénix ! Quest-ce quun phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la mythologie.
Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il seulement, peut-il savoir ce que cest quun style noble et un style bas ?
À ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,
Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.
Et, pour montrer sa belle voix,
Noubliez pas que, pour entendre ce vers et toute la fable, lenfant doit savoir ce que cest que la belle voix du corbeau.
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Ce vers est admirable, lharmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; jentends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.
Le renard sen saisit, et dit : Mon bon monsieur,
Voilà donc la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.
Apprenez que tout flatteur
Maxime générale ; nous ny sommes plus.
Vit aux dépens de celui qui lécoute.
Jamais enfant de dix ans nentendit ce vers-là.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Ceci sentend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu denfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos nest quune raillerie. Que de finesse pour des enfants !
Le corbeau, honteux et confus,
Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.
Jura, mais un peu tard, quon ne ly prendrait plus.
Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à lenfant ce que cest quun serment ?
Voilà bien des détails, bien moins cependant quil nen faudrait pour analyser toutes les idées de cette fable, et les réduire aux idées simples et élémentaires dont chacune delles est composée. Mais qui est-ce croit avoir besoin de cette analyse pour se faire entendre à la jeunesse ? Nul de nous nest assez philosophe pour savoir se mettre à la place dun enfant. Passons maintenant à la morale.
Je demande si cest à des enfants de dix ans quil faut apprendre quil y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourrait tout au plus leur apprendre quil y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité ; mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec quà le faire tomber du bec dun autre. Cest ici mon second paradoxe, et ce nest pas le moins important.
Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que, quand ils sont en état den faire lapplication, ils en font presque toujours une contraire à lintention de lauteur, et quau lieu de sobserver sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfants se moquent du corbeau, mais ils saffectionnent tous au renard ; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du tout, cest la fourmi quils choisiront. On naime point à shumilier : ils prendront toujours le beau rôle ; cest le choix de lamour-propre, cest un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour lenfance ! Le plus odieux de tous les montres serait un enfant avare et dur, qui saurait ce quon lui demande et ce quil refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.
Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme cest dordinaire le plus brillant, lenfant ne manque point de se faire lion ; et quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de semparer de tout. Mais, quand le moucheron terrasse le lion, cest une autre affaire ; alors lenfant nest plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups daiguillon ceux quil noserait attaquer de pied ferme.
Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu dune leçon de modération quon prétend lui donner, il en prend une de licence. Je noublierai jamais davoir vu beaucoup pleurer une petite fille quon avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs ; on la sut enfin. La pauvre enfant sennuyait dêtre à la chaîne, elle se sentait le cou pelé ; elle pleurait de nêtre pas loup.
Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour lenfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde, une leçon dinhumanité ; celle de la troisième, une leçon dinjustice ; celle de la quatrième, une leçon de satire ; celle de la cinquième, une leçon dindépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue à mon élève, nen est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins ? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert dobjection contre les fables fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles et une en actions dans la société, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme, où on la laisse ; lautre est dans les fables de la Fontaine pour les enfants, et dans ses contes pour les mères. Le même auteur suffit à tout.
Composons, monsieur de la Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de minstruire dans vos fables ; car jespère ne pas me tromper sur leur objet ; mais, pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusquà ce que vous mayez prouvé quil est bon pour lui dapprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart ; que, dans celles quil pourra comprendre, il ne prendra jamais le change, et quau lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.
En ôtant ainsi tous les devoirs des enfants, jôte les instruments de leur plus grande misère, savoir les livres. La lecture est le fléau de lenfance, et presque la seule occupation quon lui sait donner. À peine à douze ans Émile saura-t-il ce que cest quun livre. Mais il faut bien au moins, dira-t-on, quil sache lire. Jen conviens : il faut quil sache lire quand la lecture lui est utile ; jusqualors elle nest bonne quà lennuyer.
Si lon ne doit rien exiger des enfants par obéissance, il sensuit quils ne peuvent rien apprendre dont ils ne sentent lavantage actuel et présent, soit dagrément, soit dutilité ; autrement quel motif les porterait à lapprendre ? Lart de parler aux absents et de les entendre, lart de leur communiquer au loin sans médiateur nos sentiments, nos volontés, nos désirs, est un art dont lutilité peut être rendue sensible à tous les âges. Par quel prodige cet art si utile et si agréable est-il devenu un tourment pour lenfance ? Parce quon la contraint de sy appliquer malgré elle, et quon le met à des usages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant nest pas fort curieux de perfectionner linstrument avec lequel on le tourmente ; mais faites que cet instrument serve à ses plaisirs, et bientôt il sy appliquera malgré vous.
On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes dapprendre à lire ; on invente des bureaux, des cartes ; on fait de la chambre dun enfant un atelier dimprimerie. Locke veut quil apprenne à lire avec des dés. Ne voilà-t-il pas une invention bien trouvée ? Quelle pitié ! Un moyen plus sûr que tout cela, et celui quon oublie toujours, est le désir dapprendre. Donnez à lenfant ce désir, puis laissez là vos bureaux et vos dés, toute méthode lui sera bonne.
Lintérêt présent, voilà le grand mobile, le seul qui mène sûrement et loin. Émile reçoit quelquefois de son père, de sa mère, de ses parents, de ses amis, des billets dinvitation pour un dîner, pour une promenade, pour une partie sur leau, pour voir quelque fête publique. Ces billets sont courts, clairs, nets, bien écrits. Il faut trouver quelquun qui les lui lise ; ce quelquun ou ne se trouve pas toujours à point nommé, ou rend à lenfant le peu de complaisance que lenfant eut pour lui la veille. Ainsi loccasion, le moment se passe. On lui lit enfin le billet, mais il nest plus temps. Ah ! si lon eût su lire soi-même ! On en reçoit dautres : ils sont si courts ! le sujet en est si intéressant ! on voudrait essayer de les déchiffrer ; on trouve tantôt de laide et tantôt des refus. On sévertue, on déchiffre enfin la moitié dun billet : il sagit daller demain manger de la crème... on ne sait où ni avec qui... Combien on fait defforts pour lire le reste ! Je ne crois pas quÉmile ait besoin du bureau. Parlerai-je à présent de lécriture ? Non, jai honte de mamuser à ces niaiseries dans un traité de léducation.
Jajouterai ce seul mot qui fait une importante maxime : cest que, dordinaire, on obtient très sûrement et très vite ce quon nest pas pressé dobtenir. Je suis presque sûr quÉmile saura parfaitement lire et écrire avant lâge de dix ans, précisément parce quil mimporte fort peu quil le sache avant quinze ; mais jaimerais mieux quil ne sût jamais lire que dacheter cette science au prix de tout ce qui peut la rendre utile : de quoi lui servira la lecture quand on len aura rebuté pour jamais ? Id imprimis cavere oportebit, ne studia, qui amare nondum potest, oderit, et amaritudinem semel perceptam etiam ultra rudes annos reformidet.
Plus jinsiste sur ma méthode inactive, plus je sens les objections se renforcer. Si votre élève napprend rien de vous, il apprendra des autres. Si vous ne prévenez lerreur par la vérité, il apprendra des mensonges ; les préjugés que vous craignez de lui donner, il les recevra de tout ce qui lenvironne, ils entreront par tous ses sens ; ou ils corrompront sa raison, même avant quelle soit formée, ou son esprit, engourdi par une longue inaction, sabsorbera dans la matière. Linhabitude de penser dans lenfance en ôte la faculté durant le reste de la vie.
Il me semble que je pourrais aisément répondre à cela ; mais pourquoi toujours des réponses ? Si ma méthode répond delle-même aux objections, elle est bonne ; si elle ny répond pas, elle ne vaut rien. Je poursuis.
Si, sur le plan que jai commencé de tracer, vous suivez des règles directement contraires à celles qui sont établies ; si, au lieu de porter au loin lesprit de votre élève ; si, au lieu de légarer sans cesse en dautres lieux, en dautres climats, en dautres siècles, aux extrémités de la terre, et jusque dans les cieux, vous vous appliquez à le tenir toujours en lui-même et attentif à ce qui le touche immédiatement, alors vous le trouverez capable de perception, de mémoire, et même de raisonnement ; cest lordre de la nature. À mesure que lêtre sensitif devient actif, il acquiert un discernement proportionnel à ses forces ; et ce nest quavec la force surabondante à celle dont il a besoin pour se conserver, que se développe en lui la faculté spéculative propre à employer cet excès de force à dautres usages. Voulez-vous donc cultiver lintelligence de votre élève ; cultivez les forces quelle doit gouverner. Exercez continuellement son corps ; rendez-le robuste et sain, pour le rendre sage et raisonnable ; quil travaille, quil agisse, quil coure, quil crie, quil soit toujours en mouvement ; quil soit homme par la vigueur, et bientôt il le sera par la raison.
Vous labrutiriez, il est vrai, par cette méthode, si vous alliez toujours le dirigeant, toujours lui disant : Va, viens, reste, fais ceci, ne fais pas cela. Si votre tête conduit toujours ses bras, la sienne lui devient inutile. Mais souvenez-vous de nos conventions : si vous nêtes quun pédant, ce nest pas la peine de me lire.
Cest une erreur bien pitoyable dimaginer que lexercice du corps nuise aux opérations de lesprit ; comme si ces deux actions ne devaient pas marcher de concert, et que lune ne dût pas toujours diriger lautre !
Il y a deux sortes dhommes dont les corps sont dans un exercice continuel, et qui sûrement songent aussi peu les uns que les autres à cultiver leur âme, savoir, les paysans et les sauvages. Les premiers sont rustres, grossiers, maladroits ; les autres, connus par leur grand sens, le sont encore par la subtilité de leur esprit ; généralement il ny a rien de plus lourd quun paysan, ni rien de plus fin quun sauvage. Doù vient cette différence ? Cest que le premier, faisant toujours ce quon lui commande, ou ce quil a vu faire à son père, ou ce quil a fait lui-même dès sa jeunesse, ne va jamais que par routine ; et, dans sa vie presque automate, occupé sans cesse des mêmes travaux, lhabitude et lobéissance lui tiennent lieu de raison.
Pour le sauvage, cest autre chose : nétant attaché à aucun lieu, nayant point de tâche prescrite, nobéissant à personne, sans autre loi que sa volonté, il est forcé de raisonner à chaque action de sa vie ; il ne fait pas un mouvement, pas un pas, sans en avoir davance envisagé les suites. Ainsi, plus son corps sexerce, plus son esprit séclaire ; sa force et sa raison croissent à la fois et sétendent lune par lautre.
Savant précepteur, voyons lequel de nos élèves ressemble au sauvage, et lequel ressemble au paysan. Soumis en tout à une autorité toujours enseignante, le vôtre ne fait rien que sur parole ; il nose manger quand il a faim, ni rire quand il est gai, ni pleurer quand il est triste, ni présenter une main pour lautre, ni remuer le pied que comme on le lui prescrit ; bientôt il nosera respirer que sur vos règles. À quoi voulez-vous quil pense, quand vous pensez à tout pour lui ? Assuré de votre prévoyance, qua-t-il besoin den avoir ? Voyant que vous vous chargez de sa conservation, de son bien-être, il se sent délivré de ce soin ; son jugement se repose sur le vôtre ; tout ce que vous ne lui défendez pas, il le fait sans réflexion, sachant bien quil le fait sans risque. Qua-t-il besoin dapprendre à prévoir la pluie ? il sait que vous regardez au ciel pour lui. Qua-t-il besoin de régler sa promenade ? il ne craint pas que vous lui laissiez passer lheure du dîner. Tant que vous ne lui défendez pas de manger, il mange ; quand vous le lui défendez, il ne mange plus ; il nécoute plus les avis de son estomac, mais les vôtres. Vous avez beau ramollir son corps dans linaction, vous nen rendez pas son entendement plus flexible. Tout au contraire, vous achevez de décréditer la raison dans son esprit, en lui faisant user le peu quil en a sur les choses qui lui paraissent le plus inutiles. Ne voyant jamais à quoi elle est bonne, il juge enfin quelle nest bonne à rien. Le pis qui pourra lui arriver de mal raisonner sera dêtre repris, et il lest si souvent quil ny songe guère ; un danger si commun ne leffraye plus.
Vous lui trouvez pourtant de lesprit ; et il en a pour babiller avec les femmes, sur le ton dont jai déjà parlé ; mais quil soit dans le cas davoir à payer de sa personne, à prendre un parti dans quelque occasion difficile, vous le verrez cent fois plus stupide et plus bête que le fils du plus gros manant.
Pour mon élève, ou plutôt celui de la nature, exercé de bonne heure à se suffire à lui-même autant quil est possible, il ne saccoutume point à recourir sans cesse aux autre, encore moins à leur étaler son grand savoir. En revanche, il juge, il prévoit, il raisonne en tout ce qui se rapporte immédiatement à lui. Il ne jase pas, il agit ; il ne sait pas un mot de ce qui se fait dans le monde, mais il sait fort bien faire ce qui lui convient. Comme il est sans cesse en mouvement, il est forcé dobserver beaucoup de choses, de connaître beaucoup deffets ; il acquiert de bonne heure une grande expérience : il prend ses leçons de la nature et non pas des hommes ; il sinstruit dautant mieux quil ne voit nulle part lintention de linstruire. Ainsi son corps et son esprit sexercent à la fois. Agissant toujours daprès sa pensée, et non daprès celle dun autre, il unit continuellement deux opérations ; plus il se rend fort et robuste, plus il devient sensé et judicieux. Cest le moyen davoir un jour ce quon croit incompatible, et ce que presque tous les grands hommes ont réuni, la force du corps et celle de lâme, la raison dun sage et la vigueur dun athlète.
Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile, cest de gouverner sans préceptes, et de tout faire en ne faisant rien. Cet art, jen conviens, nest pas de votre âge ; il nest pas propre à faire briller dabord vos talents, ni à vous faire valoir auprès des pères : mais cest le seul propre à réussir. Vous ne parviendrez jamais à faire des sages si vous ne faites dabord des polissons ; cétait léducation des Spartiates : au lieu de les coller sur des livres, on commençait par leur apprendre à voler leur dîner. Les Spartiates étaient-ils pour cela grossiers étant grands ? Qui ne connaît la force et le sel de leurs reparties ? Toujours faits pour vaincre, ils écrasaient leurs ennemis en toute espèce de guerre, et les babillards Athéniens craignaient autant leurs mots que leurs coups.
Dans les éducations les plus soignées, le maître commande et croit gouverner : cest en effet lenfant qui gouverne. Il se sert de ce que vous exigez de lui pour obtenir de vous ce quil lui plaît ; et il sait toujours vous faire payer une heure dassiduité par huit jours de complaisance. À chaque instant il faut pactiser avec lui. Ces traités, que vous proposez à votre mode, et quil exécute à la sienne, tournent toujours au profit de ses fantaisies, surtout quand on a la maladresse de mettre en condition pour son profit ce quil est bien sûr dobtenir, soit quil remplisse ou non la condition quon lui impose en échange. Lenfant, pour lordinaire, lit beaucoup mieux dans lesprit du maître que le maître dans le cur de lenfant. Et cela doit être : car toute la sagacité queût employée lenfant livré à lui-même à pourvoir à la conservation de sa personne, il lemploie à sauver sa liberté naturelle des chaînes de son tyran ; au lie que celui-ci, nayant nul intérêt si pressant à pénétrer lautre, trouve quelquefois mieux son compte à lui laisser sa paresse ou sa vanité.
Prenez une route opposée avec votre élève ; quil croie toujours être le maître, et que ce soit toujours vous qui le soyez. Il ny a point dassujettissement si parfait que celui qui garde lapparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même. Le pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connaît rien, nest-il pas à votre merci ? Ne disposez-vous pas, par rapport à lui, de tout ce qui lenvironne ? Nêtes-vous pas le maître de laffecter comme il vous plaît ? Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines, tout nest-il pas dans vos mains sans quil le sache ? Sans doute il ne doit faire que ce quil veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez quil fasse ; il ne doit pas faire un pas que vous ne layez prévu ; il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce quil va dire.
Cest alors quil pourra se livrer aux exercices du corps que lui demande son âge, sans abrutir son esprit ; cest alors quau lieu daiguiser sa ruse à éluder un incommode empire, vous le verrez soccuper uniquement à tirer de tout ce qui lenvironne le parti le plus avantageux pour son bien-être actuel ; cest alors que vous serez étonné de la subtilité de ses inventions pour sapproprier tous les objets auxquels il peut atteindre, et pour jouir vraiment des choses sans le secours de lopinion.
En le laissant ainsi maître de ses volontés, vous ne fomenterez point ses caprices. En ne faisant jamais que ce qui lui convient, il ne fera bientôt que ce quil doit faire ; et, bien que son corps soit dans un mouvement continuel, tant quil sagira de son intérêt présent et sensible, vous verrez toute la raison dont il est capable se développer beaucoup mieux et dune manière beaucoup plus appropriée à lui, que dans des étude de pure spéculation.
Ainsi, ne vous voyant point attentif à le contrarier, ne se défiant point de vous, nayant rien à vous cacher, il ne vous trompera point, il ne vous mentira point ; il se montrera tel quil est sans crainte ; vous pourrez létudier tout à votre aise, et disposer tout autour de lui les leçons que vous voulez lui donner, sans quil pense jamais en recevoir aucune.
Il népiera point non plus vos murs avec une curieuse jalousie, et ne se fera point un plaisir secret de vous prendre en faute. Cet inconvénient que nous prévenons est très grand. Un des premiers soins des enfants est, comme je lai dit, de découvrir le faible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte à la méchanceté, mais il nen vient pas : il vient du besoin déluder une autorité qui les importune. Surchargés du joug quon leur impose, ils cherchent à le secouer ; et les défauts quils trouvent dans les maîtres leur fournissent de bons moyens pour cela. Cependant lhabitude se prend dobserver les gens par leurs défauts, et de se plaire à leur en trouver. Il est clair que voilà encore une source de vices bouchée dans le cur dÉmile ; nayant nul intérêt à me trouver des défauts, il ne men cherchera pas, et sera peu tenté den chercher à dautres.
Toutes ces pratiques semblent difficiles, parce quon ne sen avise pas ; mais dans le fond elles ne doivent point lêtre. On est en droit de vous supposer les lumières nécessaires pour exercer le métier que vous avez choisi ; on doit présumer que vous connaissez la marche naturelle du cur humain, que vous savez étudier lhomme et lindividu ; que vous savez davance à quoi se pliera la volonté de votre élève à loccasion de tous les objets intéressants pour son âge que vous ferez passer sous ses yeux. Or, avoir les instruments, et bien savoir leur usage, nest-ce pas être maître de lopération ?
Vous objecterez les caprices de lenfant ; et vous avez tort. Le caprice des enfants nest jamais louvrage de la nature, mais dune mauvaise discipline : cest quils ont obéi ou commandé ; et jai dit cent fois quil ne fallait ni lun ni lautre. Votre élève naura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés : il est juste que vous portiez la peine de vos fautes. Mais, direz-vous, comment y remédier ? Cela se peut encore, avec une meilleure conduite et beaucoup de patience.
Je métais chargé, durant quelques semaines, dun enfant accoutumé non seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde, par conséquent plein de fantaisie. Dès le premier jour, pour mettre à lessai ma complaisance, il voulut se lever à minuit, Au plus fort de mon sommeil, il saute à bas de son lit, prend sa robe de chambre et mappelle. Je me lève, jallume la chandelle ; il nen voulait pas davantage ; au bout dun quart dheure le sommeil le gagne, et il se recouche, content de son épreuve. Deux jours après, il la réitère avec le même succès, et de ma part sans le moindre signe dimpatience. Comme il membrassait en se recouchant, je lui dis très posément : Mon petit ami, cela va fort bien, mais ny revenez plus. Ce mot excita sa curiosité, et dès le lendemain, voulant voir un peu comment joserais lui désobéir, il ne manqua pas de se relever à la même heure, et de mappeler. Je lui demandai ce quil voulait. Il me dit quil ne pouvait dormir. Tant pis, repris-je, et je me tins coi. Il me pria dallumer la chandelle. Pourquoi faire ? et je me tins coi. Ce ton laconique commençait à lembarrasser. Il sen fut à tâtons chercher le fusil quil fit semblant de battre, et je ne pouvais mempêcher de rire en lentendant se donner des coups sur les doigts. Enfin, bien convaincu quil nen viendrait pas à bout, il mapporta le briquet à mon lit ; je lui dis que je nen avais que faire, et me tournai de lautre côté. Alors il se mit à courir étourdiment par la chambre, criant, chantant, faisant beaucoup de bruit, se donnant, à la table et aux chaises, des coups quil avait grand soin de modérer, et dont il ne laissait pas de crier bien fort, espérant me causer de linquiétude. Tout cela ne prenait point ; et je vis que, comptant sur de belles exhortations ou sur de la colère, il ne sétait nullement arrangé pour ce sang-froid.
Cependant, résolu de vaincre ma patience à force dopiniâtreté, il continua son tintamarre avec un tel succès, quà la fin je méchauffai ; et, pressentant que jallais tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti dune autre manière. Je me levai sans rien dire, jallai au fusil que je ne trouvai point ; je le lui demande, il me le donne, pétillant de joie davoir enfin triomphé de moi. Je bats le fusil, jallume la chandelle, je prends par la main mon petit bonhomme, je le mène tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étaient bien fermés, et où il ny avait rien à casser : je ly laisse sans lumière ; puis, fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si dabord il y eut du vacarme, je my étais attendu : je ne men émus point. Enfin le bruit sapaise ; jécoute, je lentends sarranger, je me tranquillise. Le lendemain, jentre au jour dans le cabinet ; je trouve mon petit mutin couché sur un lit de repos, et dormant dun profond sommeil, dont, après tant de fatigue, il devait avoir grand besoin.
Laffaire ne finit pas là. La mère apprit que lenfant avait passé les deux tiers de la nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu, cétait un enfant autant que mort. Voyant loccasion bonne pour se venger, il fit le malade, sans prévoir quil ny gagnerait rien. Le médecin fut appelé. Malheureusement pour la mère, ce médecin était un plaisant, qui, pour samuser de ses frayeurs, sappliquait à les augmenter. Cependant il me dit à loreille : Laissez-moi faire, je vous promets que lenfant sera guéri pour quelque temps de la fantaisie dêtre malade. En effet, la diète et la chambre furent prescrites, et il fut recommandé à lapothicaire. Je soupirais de voir cette pauvre mère ainsi la dupe de tout ce qui lenvironnait, excepté moi seul, quelle prit en haine, précisément parce que je ne la trompais pas.
Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils était délicat, quil était lunique héritier de sa famille, quil fallait le conserver à quelque prix que ce fût, et quelle ne voulait pas quil fût contrarié. En cela jétais bien daccord avec elle ; mais elle entendait par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis quil fallait prendre avec la mère le même ton quavec lenfant. Madame, lui dis-je assez froidement, je ne sais point comment on élève un héritier, et, qui plus est, je ne veux pas lapprendre ; vous pouvez vous arranger là-dessus. On avait besoin de moi pour quelque temps encore : le père apaisa tout ; la mère écrivit au précepteur de hâter son retour ; et lenfant, voyant quil ne gagnait rien à troubler mon sommeil ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même et de se bien porter.
On ne saurait imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avait asservi son malheureux gouverneur ; car léducation se faisait sous les yeux de la mère, qui ne souffrait pas que lhéritier fût désobéi en rien. À quelque heure quil voulût sortir, il fallait être prêt pour le mener, ou plutôt pour le suivre, et il avait toujours grand soin de choisir le moment où il voyait son gouverneur le plus occupé. Il voulut user sur moi du même empire, et se venger le jour du repos quil était forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon cur à tout, et je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que javais à lui complaire ; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je my pris autrement.
Il fallut dabord le mettre dans son tort, et cela ne fut pas difficile. Sachant que les enfants ne songent jamais quau présent, je pris sur lui le facile avantage de la prévoyance ; jeus soin de lui procurer au logis un amusement que je savais être extrêmement de son goût ; et, dans le moment où je len vis le plus engoué, jallai lui proposer un tour de promenade ; il me renvoya bien loin ; jinsistai, il ne mécouta pas ; il fallut me rendre, et il nota précieusement en lui-même ce signe dassujettissement.
Le lendemain ce fut mon tour. Il sennuya, jy avais pourvu ; moi, au contraire, je paraissais profondément occupé. Il nen fallait pas tant pour le déterminer. Il ne manqua pas de venir marracher à mon travail pour le mener promener au plus vite. Je refusai ; il sobstina. Non, lui dis-je ; en faisant votre volonté vous mavez appris à faire la mienne : je ne veux pas sortir. Eh bien, reprit-il vivement, je sortirai tout seul. Comme vous voudrez. Et je reprends mon travail.
Il shabille, un peu inquiet de voir que je le laissais faire et que je ne limitais pas. Prêt à sortir, il vient me saluer ; je le salue ; il tâche de malarmer par le récit des courses quil va faire ; à lentendre, on eût cru quil allait au bout du monde. Sans mémouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, et, prêt à sortir, il dit à son laquais de le suivre. Le laquais, déjà prévenu, répond quil na pas le temps, et quoccupé par mes ordres, il doit mobéir plutôt quà lui. Pour le coup lenfant ny est plus. Comment concevoir quon le laisse sortir seul, lui qui se croit lêtre important à tous les autres, et pense que le ciel et la terre sont intéressés à sa conservation ? Cependant il commence à sentir sa faiblesse ; il comprend quil se va trouver seul au milieu de gens qui ne le connaissent pas ; il voit davance les risques quil va courir ; lobstination seule le soutient encore ; il descend lescalier lentement et fort interdit. Il entre enfin dans la rue, se consolant un peu du mal qui lui peut arriver par lespoir quon men rendra responsable.
Cétait là que je lattendais. Tout était préparé davance ; et comme il sagissait dune espèce de scène publique, je métais muni du consentement du père. À peine avait-il fait quelques pas, quil entend à droite et à gauche différents propos sur son compte. Voisin, le joli monsieur ! où va-t-il ainsi tout seul ? il va se perdre ; je veux le prier dentrer chez nous. Voisine, gardez-vous-en bien. Ne voyez vous pas que cest un petit libertin quon a chassé de la maison de son père parce quil ne voulait rien valoir ? Il ne faut pas retirer les libertins ; laissez-le aller où il voudra. Eh bien donc ! que Dieu le conduise ! je serais fâchée quil lui arrivât malheur. Un peu plus loin, il recontre des polissons à peu près de son âge, qui lagacent et se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve dembarras. Seul et sans protection, il se voit le jouet de tout le monde, et il éprouve avec beaucoup de surprise que son nud dépaule et son parement dor ne le font pas plus respecter.
Cependant un de mes amis, quil ne connaissait point, et que javais chargé de veiller sur lui, le suivait pas à pas sans quil y prît garde, et laccosta quand il en fut temps. Ce rôle, qui ressemblait à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac, demandait un homme desprit, et fut parfaitement rempli. Sans rendre lenfant timide et craintif en le frappant dun trop grand effroi, il lui fit si bien sentir limprudence de son équipée, quau bout dune demi-heure il me le ramena souple, confus, et nosant lever les yeux.
Pour achever le désastre de son expédition, précisément au moment quil rentrait, son père descendait pour sortir, et le rencontra sur lescalier. Il fallut dire doù il venait et pourquoi je nétais pas avec lui. Le pauvre enfant eût voulu être cent pieds sous terre. Sans samuser à lui faire une longue réprimande, le père lui dit plus sèchement que je ne my serais attendu : Quand vous voudrez sortir seul, vous en êtes le maître ; mais, comme je ne veux point dun bandit dans ma maison, quand cela vous arrivera, ayez soin de ny plus rentrer.
Pour moi, je le reçus sans reproche et sans raillerie, mais avec un peu de gravité ; et de peur quil ne soupçonnât que tout ce qui sétait passé nétait quun jeu, je ne voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain je vis avec grand plaisir quil passait avec moi dun air de triomphe devant les mêmes gens qui sétaient moqués de lui la veille pour lavoir rencontré tout seul. On conçoit bien quil ne me menaça plus de sortir sans moi.
Cest par ces moyens et dautres semblables que, durant le peu de temps que je fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulais sans lui rien prescrire, sans lui rien défendre, sans sermons, sans exhortations, sans lennuyer de leçons inutiles. Aussi, tant que je parlais, il était content ; mais mon silence le tenait en crainte ; il comprenait que quelque chose nallait pas bien, et toujours la leçon lui venait de la chose même. Mais revenons.
Non seulement ces exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la nature, en fortifiant le corps, nabrutissent point lesprit ; mais au contraire ils forment en nous la seule espèce de raison dont le premier âge soit susceptible, et la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connaître lusage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnants, lusage des instruments naturels qui sont à notre portée et qui conviennent à nos organes. Y a-t-il quelque stupidité pareille à celle dun enfant élevé toujours dans la chambre et sous les yeux de sa mère, lequel, ignorant ce que cest que poids et que résistance, veut arracher un grand arbre, ou soulever un rocher ? La première fois que je sortis de Genève, je voulais suivre un cheval au galop, je jetais des pierres contre la montagne de Salève qui était à deux lieues de moi ; jouet de tous les enfants du village, jétais un véritable idiot pour eux. À dix-huit ans on apprend en philosophie ce que cest quun levier : il ny a point de petit paysan à douze qui ne sache se servir dun levier mieux que le premier mécanicien de lAcadémie. Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du collège leur sont cent fois plus utiles que tout ce quon leur dira jamais dans la classe.
Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre ; il visite, il regarde, il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien quaprès avoir tout examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, et, entrant pour ainsi dire dans lespace du monde. Toute la différence est quà la vue, commune à lenfant et au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la nature, et lautre lodorat subtil dont elle la doué. Cette disposition, bien ou mal cultivée, est ce qui rend les enfants adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis ou prudents.
Les premiers mouvements naturels de lhomme étant donc de se mesurer avec tout ce qui lenvironne, et déprouver dans chaque objet quil aperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa première étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa propre conservation, et dont on le détourne par des études spéculatives avant quil ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats et flexibles peuvent sajuster aux corps sur lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts dillusion, cest le temps dexercer les uns et les autres aux fonctions qui leur sont propres ; cest le temps dapprendre à connaître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans lentendement humain y vient par les sens, la première raison de lhomme est une raison sensitive ; cest elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce nest pas nous apprendre à raisonner, cest nous apprendre à nous servir de la raison dautrui ; cest nous apprendre à beaucoup croire, et à ne jamais rien savoir.
Pour exercer un art, il faut commencer par sen procurer les instruments, et, pour pouvoir employer utilement ces instruments, il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence ; et pour tirer tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui les fournit, soit robuste et sain. Ainsi, loin que la véritable raison de lhomme se forme indépendamment du corps, cest la bonne constitution du corps qui rend les opérations de lesprit faciles et sûres.
En montrant à quoi lon doit employer la longue oisiveté de lenfance, jentre dans un détail qui paraîtra ridicule. Plaisantes leçons, me dira-t-on, qui, retombant sous votre propre critique, se bornent à enseigner ce que nul na besoin dapprendre ! Pourquoi consumer le temps à des instructions qui viennent toujours delles-mêmes, et ne coûtent ni peines ni soins ? Quel enfant de douze ans ne sait pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre, et, de plus, ce que ses maîtres lui ont appris ?
Messieurs, vous vous trompez : jenseigne à mon élève un art très long, très pénible, et que nont assurément pas les vôtres ; cest celui dêtre ignorant : car la science de quiconque ne croit savoir que ce quil sait se réduit à bien peu de chose. Vous donnez la science, à la bonne heure ; moi je moccupe de linstrument propre à lacquérir. On dit quun jour, les Vénitiens montrant en grande pompe leur trésor de Saint-Marc à un ambassadeur dEspagne, celui-ci, pour tout compliment, ayant regardé sous les tables, leur dit : Qui non cè la radice. Je ne vois jamais un précepteur étaler le savoir de son disciple, sans être tenté de lui en dire autant.
Tous ceux qui ont réfléchi sur la manière de vivre des anciens attribuent aux exercices de la gymnastique cette vigueur de corps et dâme qui les distingue le plus sensiblement des modernes. La manière dont Montaigne appuie ce sentiment montre quil en était fortement pénétré ; il y revient sans cesse et de mille façons. En parlant de léducation dun enfant, pour lui raidir lâme, il faut, dit-il, lui durcir les muscles ; en laccoutumant au travail, on laccoutume à la douleur ; il le faut rompre à lâpreté des exercices, pour le dresser à lâpreté de la dislocation, de la colique et de tous les maux. Le sage Locke, le bon Rollin, le savant Fleury, le pédant de Crouzas, si différents entre eux dans tout le reste saccordent tous en ce seul point dexercer beaucoup les corps des enfants. Cest le plus judicieux de leurs préceptes ; cest celui qui est et sera toujours le plus négligé. Jai déjà suffisamment parlé de son importance, et comme on ne peut là-dessus donner de meilleures raisons ni des règles plus sensées que celles quon trouve dans le livre de Locke, je me contenterai dy renvoyer, après avoir pris la liberté dajouter quelques observations aux siennes.
Les membres dun corps qui croît doivent être tous au large dans leur vêtement ; rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement, rien de trop juste, rien qui colle au corps ; point de ligatures. Lhabillement français, gênant et malsain pour les hommes, est pernicieux surtout aux enfants. Les humeurs, stagnantes, arrêtées dans leur circulation, croupissent dans un repos quaugmente la vie inactive et sédentaire, se corrompent et causent le scorbut, maladie tous les jours plus commune parmi nous, et presque ignorée des anciens, que leur manière de se vêtir et de vivre en préservait. Lhabillement de houssard, loin de remédier à cet inconvénient, laugmente, et pour sauver aux enfants quelques ligatures, les presse par tout le corps. Ce quil y a de mieux à faire est de les laisser en jaquette aussi longtemps quil est possible, puis de leur donner un vêtement fort large, et de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert quà la déformer. Leurs défauts du corps et de lesprit viennent presque tous de la même cause ; on les veut faire hommes avant le temps.
Il y a des couleurs gaies et des couleurs tristes : les premières sont plus du goût des enfants ; elles leur siéent mieux aussi ; et je ne vois pas pourquoi lon ne consulterait pas en ceci des convenances si naturelles ; mais du moment quils préfèrent une étoffe parce quelle est riche, leurs curs sont déjà livrés au luxe, à toutes les fantaisies de lopinion ; et ce goût ne leur est sûrement pas venu deux-mêmes. On ne saurait dire combien le choix des vêtements et les motifs de ce choix influent sur léducation. Non seulement daveugles mères promettent à leurs enfants des parures pour récompenses, on voit même dinsensés gouverneurs menacer leurs élèves dun habit plus grossier et plus simple, comme dun châtiment. Si vous nétudiez mieux, si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit paysan. Cest comme sils leur disaient : Sachez que lhomme nest rien que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres. Faut-il sétonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse, quelle nestime que la parure, et quelle ne juge du mérite que sur le seul extérieur ?
Si javais à remettre la tête dun enfant ainsi gâté, jaurais soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes, quil y fût toujours gêné, toujours contraint, toujours assujetti de mille manières, je ferais fuir la liberté, la gaieté devant sa magnificence ; sil voulait se mêler aux jeux dautres enfants plus simplement mis, tout cesserait, tout disparaîtrait à linstant. Enfin je lennuierais, je le rassasierais tellement de son faste, je le rendrais tellement lesclave de son habit doré, que jen ferais le fléau de sa vie, et quil verrait avec moins deffroi le plus noir cachot que les apprêts de sa parure. Tant quon na pas asservi lenfant à nos préjugés, être à son aise et libre est toujours son premier désir ; le vêtement le plus simple, le plus commode, celui qui lassujettit le moins, est toujours le plus précieux pour lui.
Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, et une autre plus convenable à linaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours égal et uniforme, doit garantir le corps des altérations de lair ; lautre le faisant passer sans cesse de lagitation au repos et de la chaleur au froid, doit laccoutumer aux mêmes altérations. Il suit de-là que les gens casaniers et sédentaires doivent shabiller chaudement en tout temps, afin de se conserver le corps dans une température uniforme, la même à peu près dans toutes les saisons et à toutes les heures du jour. Ceux, au contraire, qui vont et viennent, au vent, au soleil, à la pluie, qui agissent beaucoup et passent la plupart de leur temps sub dio doivent être toujours vêtus légèrement, afin de shabituer à toutes les vicissitudes de lair et à tous les degrés de température, sans en être incommodés. Je conseillerais aux uns et aux autres de ne point changer dhabits selon les saisons, et ce sera la pratique constante de mon Émile ; en quoi je nentends pas quil porte lété ses habits dhiver, comme les gens sédentaires, mais quil porte lhiver ses habits dété, comme les gens laborieux. Ce dernier usage a été celui du chevalier Newton pendant toute sa vie, et il a vécu quatre-vingts ans.
Peu ou point de coiffure en toute saison, Les anciens Egyptiens avaient toujours la tête nue ; les Perses la couvraient de grosses tiares, et la couvrent encore de gros turbans, dont, selon Chardin, lair du pays leur rend lusage nécessaire. Jai remarqué dans un autre endroit la distinction que fit Hérodote sur un champ de bataille entre les crânes des Perses et ceux des Egyptiens. Comme donc il importe que les os de la tête deviennent plus durs, plus compacts, moins fragiles et moins poreux, pour mieux armer le cerveau non seulement contre les blessures, mais contre les rhumes, les fluxions, et toutes les impressions de lair, accoutumez vos enfants à demeurer été et hiver, jour et nuit toujours tête nue. Que si, pour la propreté et pour tenir leurs cheveux en ordre, vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit, que ce soit un bonnet mince à claire-voie, et semblable au réseau dans lequel les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des mères, plus frappées de lobservation de Chardin que de mes raisons, croiront trouver partout lair de Perse ; mais moi je nai pas choisi mon élève Européen pour en faire un Asiatique.
En général, on habille trop les enfants, et surtout durant le premier âge. Il faudrait plutôt les endurcir au froid quau chaud : le grand froid ne les incommode jamais, quand on les y laisse exposés de bonne heure ; mais le tissu de leur peau, trop tendre et trop lâche encore, laissant un trop libre passage à la transpiration, les livre par lextrême chaleur à un épuisement inévitable. Aussi remarque-t-on quil en meurt plus dans le mois daoût que dans aucun autre mois. Dailleurs il paraît constant, par la comparaison des peuples du Nord et de ceux du Midi, quon se rend plus robuste en supportant lexcès du froid que lexcès de la chaleur. Mais, à mesure que lenfant grandit et que ses fibres se fortifient, accoutumez-le peu à peu à braver les rayons du soleil ; en allant par degrés, vous lendurcirez sans danger aux ardeurs de la zone torride.
Locke, au milieu des préceptes mâles et sensés quil nous donne, retombe dans des contradictions quon nattendrait pas dun raisonneur aussi exact. Ce même homme, qui veut que les enfants se baignent lété dans leau glacée, ne veut pas, quand ils sont échauffés, quils boivent frais, ni quils se couchent par terre dans des endroits humides. Mais puisquil veut que les souliers des enfants prennent leau dans tous les temps, la prendront-ils moins quand lenfant aura chaud ? et ne peut-on pas lui faire du corps, par rapport aux pieds, les mêmes inductions quil fait des pieds par rapport aux mains, et du corps par rapport au visage ? Si vous voulez, lui dirai-je, que lhomme soit tout visage, pourquoi me blâmez-vous de vouloir quil soit tout pieds ?
Pour empêcher les enfants de boire quand ils ont chaud, il prescrit de les accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela est bien étrange que, quand lenfant a soif, il faille lui donner à manger ; jaimerais autant, quand il a faim, lui donner à boire. Jamais on ne me persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés, quon ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. Si cela était, le genre humain se fût cent fois détruit avant quon eût appris ce quil faut faire pour le conserver.
Toutes les fois quÉmile aura soif, je veux quon lui donne à boire ; je veux quon lui donne de leau pure et sans aucune préparation, pas même de la faire dégourdir, fût-il tout en nage, et fût-on dans le cur de lhiver. Le seul soin que je recommande est de distinguer la qualité des eaux. Si cest de leau de rivière, donnez-la-lui sur-le-champ telle quelle sort de la rivière ; si cest de leau de source, il la faut laisser quelque temps à lair avant quil la boive. Dans les saisons chaudes, les rivières sont chaudes ; il nen est pas de même des sources, qui nont pas reçu le contact de lair ; il faut attendre quelles soient à la température de latmosphère. Lhiver, au contraire, leau de source est à cet égard moins dangereuse que leau de rivière. Mais il nest ni naturel ni fréquent quon se mette lhiver en sueur, surtout en plein air ; car lair froid, frappant incessamment sur la peau, répercute en dedans la sueur et empêche les pores de souvrir assez pour lui donner un passage libre. Or, je ne prétends pas quÉmile sexerce lhiver au coin dun bon feu, mais dehors, en pleine campagne, au milieu des glaces. Tant quil ne séchauffera quà faire et lancer des balles de neige, laissons-le boire quand il aura soif ; quil continue de sexercer après avoir bu, et nen craignons aucun accident. Que si par quelque autre exercice il se met en sueur et quil ait soif, quil boive froid, même en ce temps-là. Faites seulement en sorte de le mener au loin et à petits pas chercher son eau. Par le froid quon suppose, il sera suffisamment rafraîchi en arrivant pour la boire sans aucun danger. Surtout prenez ces précautions sans quil sen aperçoive. Jaimerais mieux quil fût quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.
Il faut un long sommeil aux enfants, parce quils font un extrême exercice. Lun sert de correctif à lautre ; aussi voit-on quils ont besoin de tous deux. Le temps du repos est celui de la nuit, il est marqué par la nature. Cest une observation constante que le sommeil est plus tranquille et plus doux tandis que le soleil est sous lhorizon, et que lair échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans un si grand calme. Ainsi lhabitude la plus salutaire est certainement de se lever et de se coucher avec le soleil. Doù il suit que dans nos climats lhomme et tous les animaux ont en général besoin de dormir plus longtemps lhiver que lété. Mais la vie civile nest pas assez simple, assez naturelle, assez exempte de révolutions, daccidents, pour quon doive accoutumer lhomme à cette uniformité, au point de la lui rendre nécessaire. Sans doute il faut sassujettir aux règles ; mais la première est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la nécessité le veut. Nallez donc pas amollir indiscrètement votre élève dans la continuité dun paisible sommeil, qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le dabord sans gêne à la loi de la nature ; mais noubliez pas que parmi nous il doit être au-dessus de cette loi ; quil doit pouvoir se coucher tard, se lever matin, être éveillé brusquement, passer les nuits debout, sans en être incommodé. En sy prenant assez tôt, en allant toujours doucement et par degrés, on forme le tempérament aux mêmes choses qui le détruisent quand on ly soumet déjà tout formé.
Il importe de saccoutumer dabord à être mal couché ; cest le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En général, la vie dure, une fois tournée en habitude, multiplie les sensations agréables ; la vie molle en prépare une infinité de déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus le sommeil que sur le duvet ; les gens accoutumés à dormir sur des planches le trouvent partout : il ny a point de lit dur pour qui sendort en se couchant.
Un lit mollet, où lon sensevelit dans la plume ou dans lédredon, fond et dissout le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaudement séchauffent. De là résultent souvent la pierre ou dautres incommodités, et infailliblement une complexion délicate qui les nourrit toutes.
Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui que nous nous préparons Émile et moi pendant la journée. Nous navons pas besoin quon nous amène des esclaves de Perse pour faire nos lits ; en labourant la terre nous remuons nos matelas.
Je sais par expérience que quand un enfant est en santé, lon est maître de le faire dormir et veiller presque à volonté. Quand lenfant est couché, et que de son babil il ennuie sa bonne, elle lui dit : Dormez ; cest comme si elle lui disait : Portez-vous bien ! quand il est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de lennuyer lui-même. Parlez tant quil soit forcé de se taire, et bientôt il dormira : les sermons sont toujours bons à quelque chose ; autant vaut le prêcher que le bercer ; mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de lemployer le jour.
Jéveillerai quelquefois Émile, moins de peur quil ne prenne lhabitude de dormir trop longtemps que pour laccoutumer à tout même à être éveillé brusquement. Au surplus, jaurais bien peu de talent pour mon emploi, si je ne savais pas le forcer à séveiller de lui-même, et à se lever, pour ainsi dire, à ma volonté, sans que je lui dise un seul mot.
Sil ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeuse, et lui-même regardera comme autant de gagné tout ce quil en pourra laisser au sommeil ; sil dort trop, je lui montre à son réveil un amusement de son goût. Veux-je quil séveille à point nommé, je lui dis : Demain à six heures on part pour la pêche, on se va promener à tel endroit ; voulez-vous en être ? Il consent, il me prie de léveiller : je promets, ou je ne promets point, selon le besoin ; sil séveille trop tard, il me trouve parti. Il y aura du malheur si bientôt il napprend à séveiller de lui-même.
Au reste, sil arrivait, ce qui est rare, que quelque enfant indolent eût du penchant à croupir dans la paresse, il ne faut point le livrer à ce penchant, dans lequel il sengourdirait tout à fait, mais lui administrer quelque stimulant qui léveille. On conçoit bien quil nest pas question de le faire agir par force, mais de lémouvoir par quelque appétit qui ly porte ; et cet appétit, pris avec choix dans lordre de la nature, nous mène à la fois à deux fins.
Je nimagine rien dont, avec un peu dadresse, on ne pût inspirer le goût, même la fureur, aux enfants, sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité, leur esprit imitateur, suffisent ; surtout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est sûre, et dont jamais précepteur ne sut saviser. Dans tous les jeux où ils sont bien persuadés que ce nest que jeu, ils souffrent sans se plaindre, et même en riant, ce quils ne souffriraient jamais autrement sans verser des torrents de larmes. Les longs jeûnes, les coups, la brûlure, les fatigues de toute espèce, sont les amusements des jeunes sauvages ; preuve que la douleur même a son assaisonnement qui peut en ôter lamertume ; mais il nappartient pas à tous les maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le savourer sans grimace. Me voilà de nouveau, si je ny prends garde, égaré dans les exceptions.
Ce qui nen souffre point est cependant lassujettissement de lhomme à la douleur, aux maux de son espèce, aux accidents, aux périls de la vie, enfin à la mort ; plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plus on le guérira de limportune sensibilité qui ajoute au mal limpatience de lendurer ; plus on lapprivoisera avec les souffrances qui peuvent latteindre, plus on leur ôtera, comme eût dit Montaigne, la pointure de létrangeté ; et plus aussi lon rendra son âme invulnérable et dure ; son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits dont il pourrait être atteint au vif. Les approches mêmes de la mort nétant point la mort, à peine la sentira-t-il comme telle ; il ne mourra pas, pour ainsi dire, il sera vivant ou mort, rien de plus. Cest de lui que le même Montaigne eût pu dire, comme il a dit dun roi de Maroc, que nul homme na vécu si avant dans la mort. La constance et la fermeté sont, ainsi que les autres vertus, des apprentissages de lenfance ; mais ce nest pas en apprenant leurs noms aux enfants quon les leur enseigne, cest en les leur faisant goûter, sans quils sachent ce que cest.
Mais, à propos de mourir, comment nous conduirons-nous avec notre élève relativement au danger de la petite vérole ? La lui ferons-nous inoculer en bas âge, ou si nous attendrons quil la prenne naturellement ? Le premier parti, plus conforme à notre pratique, garantit du péril lâge où la vie est la plus précieuse, au risque de celui où elle lest le moins, si toutefois on peut donner le nom de risque à linoculation bien administrée.
Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire en tout la nature dans les soins quelle aime à prendre seule, et quelle abandonne aussitôt que lhomme veut sen mêler. Lhomme de la nature est toujours préparé : laissons-le inoculer par ce maître, il choisira mieux le moment que nous.
Nallez pas de là conclure que je blâme linoculation ; car le raisonnement sur lequel jen exempte mon élève irait très mal aux vôtres. Votre éducation les prépare à ne point échapper à la petite vérole au moment quils en seront attaqués ; si vous la laissez venir au hasard, il est probable quils en périront. Je vois que dans les différents pays on résiste dautant plus à linoculation quelle y devient plus nécessaire ; et la raison de cela se sent aisément. À peine aussi daignerai-je traiter cette question pour mon Émile. Il sera inoculé, ou il ne le sera pas, selon les temps, les lieux, les circonstances : cela est presque indifférent pour lui. Si on lui donne la petite vérole, on aura lavantage de prévoir et connaître son mal davance ; cest quelque chose ; mais sil la prend naturellement, nous laurons préservé du médecin, cest encore plus.
Une éducation exclusive, qui tend seulement à distinguer du peuple ceux qui lont reçue, préfère toujours les instructions les plus coûteuses aux plus communes, et par cela même aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin apprennent tous à monter à cheval, parce quil en coûte beaucoup pour cela ; mais presque aucun deux napprend à nager, parce quil nen coûte rien, et quun artisan peut savoir nager aussi bien que qui que ce soit. Cependant, sans avoir fait son académie, un voyageur monte à cheval, sy tient, et sen sert assez pour le besoin ; mais, dans leau, si lon ne nage on se noie, et lon ne nage point sans lavoir appris. Enfin lon nest pas obligé de monter à cheval sous peine de la vie, au lieu que nul nest sûr déviter un danger auquel on est si souvent exposé. Émile sera dans leau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les éléments ! Si lon pouvait apprendre à voler dans les airs, jen ferais un aigle ; jen ferais une salamandre, si lon pouvait sendurcir au feu.
On craint quun enfant ne se noie en apprenant à nager ; quil se noie en apprenant ou pour navoir pas appris, ce sera toujours votre faute. Cest la seule vanité qui nous rend téméraires ; on ne lest point quand on nest vu de personne : Émile ne le serait pas ; quand il serait vu de tout lunivers. Comme lexercice ne dépend pas du risque, dans un canal du parc de son père il apprendrait à traverser lHellespont ; mais il faut sapprivoiser au risque même, pour apprendre à ne sen pas troubler ; cest une partie essentielle de lapprentissage dont je parlais tout à lheure. Au reste, attentif à mesurer le danger à ses forces et à le partager toujours avec lui, je naurai guère dimprudence à craindre, quand je réglerai le soin de sa conservation sur celui que je dois à la mienne.
Un enfant est moins grand quun homme ; il na ni sa force ni sa raison : mais il voit et entend aussi bien que lui, ou à très peu près ; il a le goût aussi sensible, quoiquil lait moins délicat, et distingue aussi bien les odeurs, quoiquil ny mette pas la même sensualité. Les premières facultés qui se forment et se perfectionnent en nous sont les sens. Ce sont donc les premières quil faudrait cultiver ; ce sont les seules quon oublie, ou celles quon néglige le plus.
Exercer les sens nest pas seulement en faire usage, cest apprendre à bien juger par eux, cest apprendre, pour ainsi dire, à sentir ; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.
Il y a un exercice purement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au jugement : nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres ; tout cela est fort bien ; mais navons-nous que des bras et des jambes ? navons-nous pas aussi des yeux, des oreilles ? et ces organes sont-ils superflus à lusage des premiers ? Nexercez donc pas seulement les forces, exercez tous les sens qui les dirigent ; tirez de chacun deux tout le parti possible, puis vérifiez limpression de lun par lautre. Mesurez, comptez, pesez, comparez. Nemployez la force quaprès avoir estimé la résistance ; faites toujours en sorte que lestimation de leffet précède lusage des moyens. Intéressez lenfant à ne jamais faire defforts insuffisants ou superflus. Si vous laccoutumez à prévoir ainsi leffet de tous ses mouvements, et à redresser ses erreurs par lexpérience, nest-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux ?
Sagit-il débranler une masse ; sil prend un levier trop long, il dépensera trop de mouvement ; sil le prend trop court, il naura pas assez de force ; lexpérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton quil lui faut. Cette sagesse nest donc pas au-dessus de son âge. Sagit-il de porter un fardeau ; sil veut le prendre aussi pesant quil peut le porter et nen point essayer quil ne soulève, ne sera-t-il pas forcé den estimer le poids à la vue ? Sait-il comparer des masses de même matière et de différentes grosseurs, quil choisisse entre des masses de même grosseur et de différentes matières ; il faudra bien quil sapplique à comparer leurs poids spécifiques. Jai vu un jeune homme, très bien élevé, qui ne voulut croire quaprès lépreuve quun seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même seau rempli deau.
Nous ne sommes pas également maîtres de lusage de tous nos sens. Il y en a un, savoir, le toucher, dont laction nest jamais suspendue durant la veille ; il a été répandu sur la surface entière de notre corps, comme une garde continuelle pour nous avertir de tout ce qui peut loffenser. Cest aussi celui dont, bon gré, mal gré, nous acquérons le plus tôt lexpérience par cet exercice continuel, et auquel, par conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr et plus fin que nous, parce que, nétant pas guidés par la vue, ils sont forcés dapprendre à tirer uniquement du premier sens les jugements que nous fournit lautre. Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans lobscurité, à connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous environnent, à faire, en un mot, de nuit et sans lumière, tout ce quils font de jour et sans yeux ? Tant que le soleil luit, nous avons sur eux lavantage ; dans les ténèbres, ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie ; avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire, et que nous nosons faire un pas au cur de la nuit. On a de la lumière, me dira-t-on. Eh quoi ! toujours des machines ! Qui vous répond quelles vous suivront partout au besoin ? Pour moi, jaime mieux quÉmile ait des yeux au bout de ses doigts que dans la boutique dun chandelier.
Etes-vous enfermé dans un édifice au milieu de la nuit, frappez des mains ; vous apercevrez, au résonnement du lieu, si lespace est grand ou petit, si vous êtes au milieu ou dans un coin. À demi-pied dun mur, lair moins ambiant et plus réfléchi vous porte une autre sensation au visage. Restez en place, et tournez-vous successivement de tous les côtés ; sil y a une porte ouverte, un léger courant dair vous lindiquera. Etes-vous dans un bateau, vous connaîtrez, à la manière dont lair vous frappera le visage, non seulement en quel sens vous allez, mais si le fil de la rivière vous entraîne lentement ou vite. Ces observations, et mille autres semblables, ne peuvent bien se faire que de nuit ; quelque attention que nous voulions leur donner en plein jour, nous serons aidés ou distraits par la vue, elles nous échapperont. Cependant il ny a encore ici ni mains ni bâton. Que de connaissances oculaires on peut acquérir par le toucher, même sans rien toucher du tout !
Beaucoup de jeux de nuit. Cet avis est plus important quil ne semble. La nuit effraye naturellement les hommes, et quelquefois les animaux. La raison, les connaissances, lesprit, le courage, délivrent peu de gens de ce tribut. Jai vu des raisonneurs, des esprits forts, des philosophes, des militaires intrépides en plein jour, trembler la nuit comme des femmes au bruit dune feuille darbre. On attribue cet effroi aux contes des nourrices ; on se trompe : il a une cause naturelle. Quelle est cette cause ? la même qui rend les sourds défiants et le peuple superstitieux, lignorance des choses qui nous environnent et de ce qui se passe autour de nous. Accoutumé dapercevoir de loin les objets et de prévoir leurs impressions davance, comment, ne voyant plus rien de ce qui mentoure, ny supposerais-je pas mille êtres, mille mouvements qui peuvent me nuire, et dont il mest impossible de me garantir ? Jai beau savoir que je suis en sûreté dans le lieu où je me trouve, je ne le sais jamais aussi bien que si je le voyais actuellement : jai donc toujours un sujet de crainte que je navais pas en plein jour. Je sais, il est vrai, quun corps étranger ne peut guère agir sur le mien sans sannoncer par quelque bruit ; aussi, combien jai sans cesse loreille alerte ! Au moindre bruit dont je ne puis discerner la cause, lintérêt de ma conservation me fait dabord supposer tout ce qui doit le plus mengager à me tenir sur mes gardes, et par conséquent tout ce qui est le plus propre à meffrayer.
Nentends-je absolument rien, je ne suis pas pour cela tranquille ; car enfin sans bruit on peut encore me surprendre. Il faut que je suppose les choses telles quelles étaient auparavant, telles quelles doivent encore être, que je voie ce que je ne vois pas. Ainsi, forcé de mettre en jeu mon imagination, bientôt je nen suis plus le maître, et ce que jai fait pour me rassurer ne sert quà malarmer davantage. Si jentends du bruit, jentends des voleurs ; si je nentends rien, je vois des fantômes ; la vigilance que minspire le soin de me conserver ne me donne que sujets de crainte. Tout ce qui doit me rassurer nest que dans ma raison, linstinct plus fort me parle tout autrement quelle. À quoi bon penser quon na rien à craindre, puisque alors on na rien à faire ?
La cause du mal trouvée indique le remède. En toute chose lhabitude tue limagination ; il ny a que les objets nouveaux qui la réveillent. Dans ceux que lon voit tous les jours, ce nest plus limagination qui agit, cest la mémoire ; et voilà la raison de laxiome : Ab assuetis non fit passio, car ce nest quau feu de limagination que les passions sallument. Ne raisonnez donc pas avec celui que vous voulez guérir de lhorreur des ténèbres ; menez-ly souvent, et soyez sûr que tous les arguments de la philosophie ne vaudront pas cet usage. La tête ne tourne point aux couvreurs sur les toits, et lon ne voit plus avoir peur dans lobscurité quiconque est accoutumé dy être.
Voilà donc pour nos jeux de nuit un autre avantage ajouté au premier ; mais pour que ces jeux réussissent, je ny puis trop recommander la gaieté. Rien nest si triste que les ténèbres ; nallez pas enfermer votre enfant dans un cachot. Quil rie en entrant dans lobscurité ; que le rire le reprenne avant quil en sorte ; que, tandis quil y est, lidée des amusements quil quitte, et de ceux quil va retrouver, le défende des imaginations fantastiques qui pourraient ly venir chercher.
Il est un terme de la vie au delà duquel on rétrograde en avançant. Je sens que jai passé ce terme. Je recommence, pour ainsi dire, une autre carrière. Le vide de lâge mûr, qui sest fait sentir à moi, me retrace le doux temps du premier âge. En vieillissant, je redeviens enfant, et je me rappelle plus volontiers ce que jai fait à dix ans quà trente. Lecteurs, pardonnez-moi donc de tirer quelquefois mes exemples de moi-même ; car, pour bien faire ce livre, il faut que je le fasse avec plaisir.
Jétais à la campagne en pension chez un ministre appelé M. Lambercier. Javais pour camarade un cousin plus riche que moi, et quon traitait en héritier, tandis que, éloigné de mon père, je nétais quun pauvre orphelin. Mon grand cousin Bernard était singulièrement poltron, surtout la nuit. Je me moquai tant de sa frayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries, voulut mettre mon courage à lépreuve. Un soir dautomne, quil faisait très obscur, il me donna la clef du temple, et me dit daller chercher dans la chaire la Bible quon y avait laissée. Il ajouta, pour me piquer dhonneur, quelques mots qui me mirent dans limpuissance de reculer.
Je partis sans lumière ; si jen avais eu, çaurait peut-être été pis encore. Il fallait passer par le cimetière : je le traversai gaillardement ; car, tant que je me sentais en plein air, je neus jamais de frayeurs nocturnes.
En ouvrant la porte, jentendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix, et qui commença débranler ma fermeté romaine. La porte ouverte, je voulus entrer ; mais à peine eus-je fait quelques pas, que je marrêtai. En apercevant lobscurité profonde qui régnait dans ce vaste lieu, je fus saisi dune terreur qui me fit dresser les cheveux : je rétrograde, je sors, je me mets à fuir tout tremblant. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan, dont les caresses me rassurèrent. Honteux de ma frayeur, je revins sur mes pas, tâchant pourtant demmener avec moi Sultan, qui ne voulut pas me suivre. Je franchis brusquement la porte, jentre dans léglise. À peine y fus-je rentré, que la frayeur me reprit, mais si fortement, que je perdis la tête ; et, quoique la chaire fût à droite, et que je le susse très bien, ayant tourné sans men apercevoir, je la cherchai longtemps à gauche, je membarrassai dans les bancs, je ne savais plus où jétais, et, ne pouvant trouver ni la chaire ni la porte, je tombai dans un bouleversement inexprimable. Enfin, japerçois la porte, je viens à bout de sortir du temple, et je men éloigne comme la première fois, bien résolu de ny jamais rentrer seul quen plein jour.
Je reviens jusquà la maison. Prêt à entrer, je distingue la voix de M. Lambercier à de grands éclats de rire. Je les prends pour moi davance, et, confus de my voir exposé, jhésite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle, jentends Mlle Lambercier sinquiéter de moi, dire à la servante de prendre la lanterne, et M. Lambercier se disposer à me venir chercher, escorté de mon intrépide cousin, auquel ensuite on naurait pas manqué de faire tout lhonneur de lexpédition. À linstant toutes mes frayeurs cessent, et ne me laissent que celle dêtre surpris dans ma fuite : je cours, je vole au temple ; sans mégarer, sans tâtonner, jarrive à la chaire ; jy monte, je prends la Bible, je mélance en bas ; dans trois sauts je suis hors du temple, dont joubliai même de fermer la porte ; jentre dans la chambre, hors dhaleine, je jette la Bible sur la table, effaré, mais palpitant daise davoir prévenu le secours qui métait destiné.
On me demandera si je donne ce trait pour un modèle à suivre, et pour un exemple de la gaieté que jexige dans ces sortes dexercices. Non ; mais je le donne pour preuve que rien nest plus capable de rassurer quiconque est effrayé des ombres de la nuit, que dentendre dans une chambre voisine une compagnie assemblée rire et causer tranquillement. Je voudrais quau lieu de samuser ainsi seul avec son élève, on rassemblât les soirs beaucoup denfants de bonne humeur ; quon ne les envoyât pas dabord séparément, mais plusieurs ensemble, et quon nen hasardât aucun parfaitement seul, quon ne se fût bien assuré davance quil nen serait pas trop effrayé.
Je nimagine rien de si plaisant et de si utile que de pareils jeux, pour peu quon voulût user dadresse à les ordonner. Je ferais dans une grande salle une espèce de labyrinthe avec des tables, des fauteuils, des chaises, des paravents. Dans les inextricables tortuosités de ce labyrinthe jarrangerais, au milieu de huit ou dix boîtes dattrapes, une autre boîte presque semblable, bien garnie de bonbons ; je désignerais en termes clairs, mais succincts, le lieu précis où se trouve la bonne boîte ; je donnerais le renseignement suffisant pour la distinguer à des gens plus attentifs et moins étourdis que des enfants, puis, après avoir fait tirer au sort les petits concurrents, je les enverrais tous lun après lautre, jusquà ce que la bonne boîte fût trouvée : ce que jaurais soin de rendre difficile à proportion de leur habileté.
Figurez-vous un petit Hercule arrivant une boîte à la main, tout fier de son expédition. La boîte se met sur la table, on louvre en cérémonie. Jentends dici les éclats de rire, les huées de la bande joyeuse, quand, au lieu des confitures quon attendait, on trouve, bien proprement arrangés sur de la mousse ou sur du coton, un hanneton, un escargot, du charbon, du gland, un navet, ou quelque autre pareille denrée. Dautres fois, dans une pièce nouvellement blanchie, on suspendra près du mur quelque jouet, quelque petit meuble quil sagita daller chercher sans toucher au mur. À peine celui qui lapportera sera-t-il rentré, que, pour peu quil ait manqué à la condition, le bout de son chapeau blanchi, le bout de ses souliers, la basque de son habit, sa manche trahiront sa maladresse. En voilà bien assez, trop peut-être, pour faire entendre lesprit de ces sortes de jeux. Sil faut tout vous dire, ne me lisez point.
Quels avantages un homme ainsi élevé naura-t-il pas la nuit sur les autres hommes ? Ses pieds accoutumés à saffermir dans les ténèbres, ses mains exercées à sappliquer aisément à tous les corps environnants, le conduiront sans peine dans la plus épaisse obscurité. Son imagination, pleine des jeux nocturnes de sa jeunesse, se tournera difficilement sur des objets effrayants. Sil croit entendre des éclats de rire, au lieu de ceux des esprits follets, ce seront ceux de ses anciens camarades ; sil se peint une assemblée, ce ne sera point pour lui le sabbat, mais la chambre de son gouverneur. La nuit, ne lui rappelant que des idées gaies, ne lui sera jamais affreuse ; au lieu de la craindre, il laimera. Sagit-il dune expédition militaire, il sera prêt à toute heure, aussi bien seul quavec sa troupe. Il entrera dans le camp de Saül, il le parcourra sans ségarer, il ira jusquà la tente du roi sans éveiller personne, il sen retournera sans être aperçu. Faut-il enlever les chevaux de Rhésus, adressez-vous à lui sans crainte. Parmi les gens autrement élevés, vous trouverez difficilement un Ulysse.
Jai vu des gens vouloir, par des surprises, accoutumer les enfants à ne seffrayer de rien la nuit. Cette méthode est très mauvaise ; elle produit un effet tout contraire à celui quon cherche, et ne sert quà les rendre toujours plus craintifs. Ni la raison ni lhabitude ne peuvent rassurer sur lidée dun danger présent dont on ne peut connaître le degré ni lespèce, ni sur la crainte des surprises quon a souvent éprouvées. Cependant, comment sassurer de tenir toujours votre élève exempt de pareils accidents ? Voici le meilleur avis, ce me semble, dont on puisse le prévenir là-dessus. Vous êtes alors, dirais-je à mon Émile, dans le cas dune juste défense ; car lagresseur ne vous laisse pas juger sil veut vous faire mal ou peur, et, comme il a pris ses avantages, la fuite même nest pas un refuge pour vous. Saisissez donc hardiment celui qui vous surprend de nuit, homme ou bête, il nimporte ; serrez-le, empoignez-le de toute votre force ; sil se débat, frappez, ne marchandez point les coups ; et, quoi quil puisse dire ou faire, ne lâchez jamais prise que vous ne sachiez bien ce que cest. Léclaircissement vous apprendra probablement quil ny avait pas beaucoup à craindre, et cette manière de traiter les plaisants doit naturellement les rebuter dy revenir.
Quoique le toucher soit de tous nos sens celui dont nous avons le plus continuel exercice, ses jugements restent pourtant, comme je lai dit, imparfaits et grossiers plus que ceux daucun autre, parce que nous mêlons continuellement à son usage celui de la vue, et que, lil atteignant à lobjet plus tôt que la main, lesprit juge presque toujours sans elle. En revanche, les jugements du tact sont les plus sûrs, précisément parce quils sont les plus bornés ; car, ne sétendant quaussi loin que nos mains peuvent atteindre, ils rectifient létourderie des autres sens, qui sélancent au loin sur des objets quils aperçoivent à peine, au lieu que tout ce quaperçoit le toucher, il laperçoit bien. Ajoutez que, joignant, quand il nous plaît, la force des muscles à laction des nerfs, nous unissons, par une sensation simultanée, au jugement de la température, des grandeurs, des figures, le jugement du poids et de la solidité. Ainsi le toucher, étant de tous les sens celui qui nous instruit le mieux de limpression que les corps étrangers peuvent faire sur le nôtre, est celui dont lusage est le plus fréquent, et nous donne le plus immédiatement la connaissance nécessaire à notre conservation.
Comme le toucher exercé supplée à la vue, pourquoi ne pourrait-il pas aussi suppléer à louïe jusquà certain point, puisque les sons excitent dans les corps sonores des ébranlements sensibles au tact ? En posant une main sur le corps dun violoncelle, on peut, sans le secours des yeux ni des oreilles, distinguer, à la seule manière dont le bois vibre et frémit, si le son quil rend est grave ou aigu, sil est tiré de la chanterelle ou du bourdon. Quon exerce le sens à ces différences, je ne doute pas quavec le temps on ny pût devenir sensible au point dentendre un air entier par les doigts. Or, ceci supposé, il est clair quon pourrait aisément parler aux sourds en musique ; car les tons et les temps, nétant pas moins susceptibles de combinaisons régulières que les articulations et les voix, peuvent être pris de même pour les éléments du discours.
Il y a des exercices qui émoussent le sens du toucher et le rendent plus obtus ; dautres, au contraire, laiguisent et le rendent plus délicat et plus fin. Les premiers, joignant beaucoup de mouvement et de force à la continuelle impression des corps durs, rendent la peau rude, calleuse, et lui ôtent le sentiment naturel ; les seconds sont ceux qui varient ce même sentiment par un tact léger et fréquent, en sorte que lesprit, attentif à des impressions incessamment répétées, acquiert la facilité de juger toutes leurs modifications. Cette différence est sensible dans lusage des instruments de musique : le toucher dur et meurtrissant du violoncelle, de la contre-basse, du violon même, en rendant les doigts plus flexibles, racornit leurs extrémités. Le toucher lisse et poli du clavecin les rend aussi flexibles et plus sensibles en même temps. En ceci donc le clavecin est à préférer.
Il importe que la peau sendurcisse aux impressions de lair et puisse braver ses altérations ; car cest elle qui défend tout le reste. À cela près, je ne voudrais pas que la main, trop servilement appliquée aux mêmes travaux, vînt à sendurcir, ni que sa peau devenue presque osseuse perdît ce sentiment exquis qui donne à connaître quels sont les corps sur lesquels on la passe, et, selon lespèce de contact, nous fait quelquefois, dans lobscurité, frissonner en diverses manières.
Pourquoi faut-il que mon élève soit forcé davoir toujours sous ses pieds une peau de buf ? Quel mal y aurait-il que la sienne propre pût au besoin lui servi de semelle ? Il est clair quen cette partie la délicatesse de la peau ne peut jamais être utile à rien, et peut souvent beaucoup nuire. Eveillés à minuit au cur de lhiver par lennemi dans leur ville, les Genevois trouvèrent plus tôt leurs fusils que leurs souliers. Si nul deux navait su marcher nu-pieds, qui sait si Genève neût point été prise ?
Armons toujours lhomme contre les accidents imprévus. QuÉmile coure les matins à pieds nus, en toute saison, par la chambre, par lescalier, par le jardin ; loin de len gronder, je limiterai ; seulement jaurai soin décarter le verre. Je parlerai bientôt des travaux et des jeux manuels. Du reste, quil apprenne à faire tous les pas qui favorisent les évolutions du corps, à prendre dans toutes les attitudes une position aisée et solide ; quil sache sauter en éloignement, en hauteur, grimper sur un arbre, franchir un mur ; quil trouve toujours son équilibre ; que tous ses mouvements, ses gestes soient ordonnés selon les lois de la pondération, longtemps avant que la statique se mêle de les lui expliquer. À la manière dont son pied pose à terre et son corps porte sur sa jambe, il doit sentir sil est bien ou mal. Une assiette assurée a toujours de la grâce, et les postures les plus fermes sont aussi les plus élégantes. Si jétais maître à danser, je ne ferais pas toutes les singeries de Marcel, bonnes pour le pays où il les fait ; mais, au lieu doccuper éternellement mon élève à des gambades, je le mènerais au pied dun rocher ; là, je lui montrerais quelle attitude il faut prendre, comment il faut porter le corps et la tête, quel mouvement il faut faire, de quelle manière il faut poser, tantôt le pied, tantôt la main, pour suivre légèrement les sentiers escarpés, raboteux et rudes, et sélancer de pointe en point tant en montant quen descendant. Jen ferais lémule dun chevreuil plutôt quun danseur de lOpéra.
Autant le toucher concentre ses opérations autour de lhomme, autant la vue étend les siennes au delà de lui ; cest là ce qui rend celles-ci trompeuses : dun coup dil un homme embrasse la moitié de son horizon. Dans cette multitude de sensations simultanées et des jugements quelles excitent, comment ne se tromper sur aucun ? Ainsi la vue est de tous nos sens le plus fautif, précisément parce quil est le plus étendu, et que, précédant de bien loin tous les autres, ses opérations sont trop promptes et trop vastes pour pouvoir être rectifiées par eux. Il y a plus, les illusions mêmes de la perspective nous sont nécessaires pour parvenir à connaître létendue et à comparer ses parties. Sans les fausses apparences, nous ne verrions rien dans léloignement ; sans les gradations de grandeur et de lumière, nous ne pourrions estimer aucune distance, ou plutôt il ny en aurait point pour nous. Si de deux arbres égaux celui qui est à cent pas de nous nous paraissait aussi grand et aussi distinct que celui qui est à dix, nous les placerions à côté lun de lautre. Si nous apercevions toutes les dimensions des objets sous leur véritable mesure, nous ne verrions aucun espace, et tout nous paraîtrait sur notre il.
Le sens de la vue na, pour juger la grandeur des objets et leur distance, quune même mesure, savoir, louverture de langle quils font dans notre il ; et comme cette ouverture est un effet simple dune cause composée, le jugement quil excite en nous laisse chaque cause particulière indéterminée, ou devient nécessairement fautif. Car, comment distinguer à la simple vue si langle sous lequel je vois un objet est en effet plus petit quun autre est tel ; parce que ce premier objet est en effet plus petit, ou parce quil est plus éloigné ?
Il faut donc suivre ici une méthode contraire à la précédente ; au lieu de simplifier la sensation, la doubler, la vérifier toujours par une autre, assujettir lorgane visuel à lorgane tactile, et réprimer, pour ainsi dire, limpétuosité du premier sens par la marche pesante et réglée du second. Faute de nous asservir à cette pratique, nos mesures par estimation sont très inexactes. Nous navons nulle précision dans le coup dil pour juger les hauteurs, les longueurs, les profondeurs, les distances ; et la preuve que ce nest pas tant la faute du sens que de son usage, cest que les ingénieurs, les arpenteurs, les architectes, les maçons, les peintres ont en général le coup dil beaucoup plus sûr que nous, et apprécient les mesures de létendue avec plus de justesse ; parce que leur métier leur donnant en ceci lexpérience que nous négligeons dacquérir, ils ôtent léquivoque de langle par les apparences qui laccompagnent, et qui déterminent plus exactement à leurs yeux le rapport des deux causes de cet angle.
Tout ce qui donne du mouvement au corps sans le contraindre est toujours facile à obtenir des enfants. Il y a mille moyens de les intéresser à mesurer, à connaître, à estimer les distances. Voilà un cerisier fort haut, comment ferons-nous pour cueillir des cerises ? Léchelle de la grange est-elle bonne pour cela ? Voilà un ruisseau fort large, comment le traverserons-nous ? une des planches de la cour posera-t-elle sur les deux bords ? Nous voudrions, de nos fenêtres, pêcher dans les fossés du château ; combien de brasses doit avoir notre ligne ? Je voudrais faire une balançoire entre ces deux arbres ; une corde de deux toises nous suffira-t-elle ? On me dit que dans lautre maison notre chambre aura vingt-cinq pieds carrés ; croyez-vous quelle nous convienne ? sera-t-elle plus grande que celle-ci ? Nous avons grandfaim ; voilà deux villages ; auquel des deux serons-nous plus tôt pour dîner ? etc.
Il sagissait dexercer à la course un enfant indolent et paresseux, qui ne se portait pas de lui-même à cet exercice ni à aucun autre, quoiquon le destinât à létat militaire ; il sétait persuadé, je ne sais comment, quun homme de son rang ne devait rien faire ni rien savoir, et que sa noblesse devait lui tenir lieu de bras, de jambes, ainsi que de toute espèce de mérite. À faire dun tel gentilhomme un Achille au pied léger, ladresse de Chiron même eût eu peine à suffire. La difficulté était dautant plus grande que je ne voulais lui prescrire absolument rien ; javais banni de mes droits les exhortations, les promesses, les menaces, lémulation, le désir de briller ; comment lui donner celui de courir sans lui rien dire ? Courir moi-même eût été un moyen peu sûr et sujet à inconvénient. Dailleurs il sagissait encore de tirer de cet exercice quelque objet dinstruction pour lui, afin daccoutumer les opérations de la machine et celles du jugement à marcher toujours de concert. Voici comment je my pris : moi, cest-à-dire celui qui parle dans cet exemple.
En mallant promener avec lui les après-midi, je mettais quelquefois dans ma poche deux gâteaux dune espèce quil aimait beaucoup ; nous en mangions chacun un à la promenade, et nous revenions fort contents. Un jour il saperçut que javais trois gâteaux ; il en aurait pu manger six sans sincommoder ; il dépêche promptement le sien pour me demander le troisième. Non, lui dis-je : je le mangerais fort bien moi-même, ou nous le partagerions ; mais jaime mieux le voir disputer à la course par ces deux petits garçons que voilà. Je les appelai, je leur montrai le gâteau et leur proposai la condition. Ils ne demandèrent pas mieux. Le gâteau fut posé sur une grande pierre qui servit de but ; la carrière fut marquée : nous allâmes nous asseoir ; au signal donné, les petits garçons partirent ; le victorieux se saisit du gâteau, et le mangea sans miséricorde aux yeux des spectateurs et du vaincu.
Cet amusement valait mieux que le gâteau ; mais il ne prit pas dabord et ne produisit rien. Je ne me rebutai ni ne me pressai : linstruction des enfants est un métier où il faut savoir perdre du temps pour en gagner. Nous continuâmes nos promenades ; souvent on prenait trois gâteaux, quelquefois quatre, et de temps à autre il y en avait un, même deux pour les coureurs. Si le prix nétait pas grand, ceux qui le disputaient nétaient pas ambitieux : celui qui le remportait était loué, fêté ; tout se faisait avec appareil. Pour donner lieu aux révolutions et augmenter lintérêt, je marquais la carrière plus longue, jy souffrais plusieurs concurrents. À peine étaient-ils dans la lice, que tous les passants sarrêtaient pour les voir ; les acclamations, les cris, les battements de mains les animaient ; je voyais quelquefois mon petit bonhomme tressaillir, se lever, sécrier quand lun était près datteindre ou de passer lautre ; cétaient pour lui les jeux olympiques.
Cependant les concurrents usaient quelquefois de supercherie ; ils se retenaient mutuellement, ou se faisaient tomber, ou poussaient des cailloux au passage lun de lautre. Cela me fournit un sujet de les séparer, et de les faire partir de différents termes, quoique également éloignés du but : on verra bientôt la raison de cette prévoyance ; car je dois traiter cette importante affaire dans un grand détail.
Ennuyé de voir toujours manger sous ses yeux des gâteaux qui lui faisaient grande envie, monsieur le chevalier savisa de soupçonner enfin que bien courir pouvait être bon à quelque chose et voyant quil avait aussi deux jambes, il commença de sessayer en secret. Je me gardai den rien voir ; mais je compris que mon stratagème avait réussi. Quand il se crut assez fort, et je lus avant lui dans sa pensée, il affecta de mimportuner pour avoir le gâteau restant. Je le refuse, il sobstine, et dun air dépité il me dit à la fin : Eh bien ! mettez-le sur la pierre, marquez le champ, et nous verrons. Bon ! lui dis-je en riant, est-ce quun chevalier sait courir ? Vous gagnerez plus dappétit, et non de quoi le satisfaire. Piqué de ma raillerie, il sévertue, et remporte le prix dautant plus aisément, que javais fait la lice très courte et pris soin décarter le meilleur coureur. On conçoit comment, ce premier pas étant fait, il me fut aisé de le tenir en haleine. Bientôt il prit un tel goût à cet exercice, que, sans faveur, il était presque sûr de vaincre mes polissons à la course, quelque longue que fût la carrière.
Cet avantage obtenu en produisit un autre auquel je navais pas songé. Quand il remportait rarement le prix, il le mangeait presque toujours seul, ainsi que faisaient ses concurrents ; mais en saccoutumant à la victoire, il devint généreux et partageait souvent avec les vaincus. Cela me fournit à moi-même une observation morale, et jappris par là quel était le vrai principe de la générosité.
En continuant avec lui de marquer en différents lieux les termes doù chacun devait partir à la fois, je fis, sans quil sen aperçût, les distances inégales, de sorte que lun, ayant à faire plus de chemin que lautre pour arriver au même but, avait un désavantage visible ; mais, quoique je laissasse le choix à mon disciple, il ne savait pas sen prévaloir. Sans sembarrasser de la distance, il préférait toujours le plus beau chemin ; de sorte que, prévoyant aisément son choix, jétais à peu près le maître de lui faire perdre ou gagner le gâteau à ma volonté ; et cette adresse avait aussi son usage à plus dune fin. Cependant, comme mon dessein était quil saperçût de la différence, je tâchais de la lui rendre sensible ; mais, quoique indolent dans le calme, il était si vif dans ses jeux, et se défiait si peu de moi, que jeus toutes les peines du monde à lui faire apercevoir que je le trichais. Enfin jen vins à bout malgré son étourderie ; il men fit des reproches. Je lui dis : De quoi vous plaignez-vous ? dans un don que je veux bien faire, ne suis-je pas maître de mes conditions ? Qui vous force à courir ? vous ai-je promis de faire les lices égales ? navez-vous pas le choix ? Prenez la plus courte, on ne vous en empêche point. Comment ne voyez-vous pas que cest vous que je favorise, et que linégalité dont vous murmurez est tout à votre avantage si vous savez vous en prévaloir ? Cela était clair ; il le comprit, et, pour choisir, il fallut y regarder de plus près. Dabord on voulut compter les pas ; mais la mesure des pas dun enfant est lente et fautive ; de plus, je mavisai de multiplier les courses dans un même jour ; et alors, lamusement devenant une espèce de passion, lon avait regret de perdre à mesurer les lices le temps destiné à les parcourir. La vivacité de lenfance saccommode mal de ces lenteurs ; on sexerça donc à mieux voir, à mieux estimer une distance à la vue. Alors jeus peu de peine à étendre et nourrir ce goût. Enfin, quelques mois dépreuves et derreurs corrigées lui formèrent tellement le compas visuel, que, quand je lui mettais par la pensée un gâteau sur quelque objet éloigné, il avait le coup dil presque aussi sûr que la chaîne dun arpenteur.
Comme la vue est de tous les sens celui dont on peut le moins séparer les jugements de lesprit, il faut beaucoup de temps pour apprendre à voir ; il faut avoir longtemps comparé la vue au toucher pour accoutumer le premier de ces deux sens à nous faire un rapport fidèle des figures et des distances ; sans le toucher, sans le mouvement progressif, les yeux du monde les plus perçants ne sauraient nous donner aucune idée de létendue. Lunivers entier ne doit être quun point pour une huître ; il ne lui paraîtrait rien de plus quand même une âme humaine informerait cette huître. Ce nest quà force de marcher, de palper, de nombrer, de mesurer les dimensions, quon apprend à les estimer ; mais aussi, si lon mesurait toujours, le sens, se reposant sur linstrument, nacquerrait aucune justesse. Il ne faut pas non plus que lenfant passe tout dun coup de la mesure à lestimation ; il faut dabord que, continuant à comparer par parties ce quil ne saurait comparer tout dun coup, à des aliquotes précises il substitue des aliquotes par appréciation, et quau lieu dappliquer toujours avec la main la mesure, il saccoutume à lappliquer seulement avec les yeux. Je voudrais pourtant quon vérifiât ses premières opérations par des mesures réelles, afin quil corrigeât ses erreurs, et que, sil reste dans le sens quelque fausse apparence, il apprît à la rectifier par un meilleur jugement. On a des mesures naturelles qui sont à peu près les mêmes en tous lieux : les pas dun homme, létendue de ses bras, sa stature. Quand lenfant estime la hauteur dun étage, son gouverneur peut lui servir de toise : sil estime la hauteur dun clocher, quil le toise avec les maisons ; sil veut savoir les lieues de chemin, quil compte les heures de marche ; et surtout quon ne fasse rien de tout cela pour lui, mais quil le fasse lui-même.
On ne saurait apprendre à bien juger de létendue et de la grandeur des corps, quon apprenne à connaître aussi leurs figures et même à les imiter ; car au fond cette imitation ne tient absolument quaux lois de la perspective ; et lon ne peut estimer létendue sur ses apparences, quon nait quelque sentiment de ces lois. Les enfants, grands imitateurs, essayent tous de dessiner : je voudrais que le mien cultivât cet art, non précisément pour lart même, mais pour se rendre lil juste et la main flexible ; et, en général, il importe fort peu quil sache tel ou tel exercice, pourvu quil acquière la perspicacité du sens et la bonne habitude du corps quon gagne par cet exercice. Je me garderai donc bien de lui donner un maître à dessiner, qui ne lui donnerait à imiter que des imitations, et ne le ferait dessiner que sur des dessins : je veux quil nait dautre maître que la nature, ni dautre modèle que les objets. Je veux quil ait sous les yeux loriginal même et non pas le papier qui le représente, quil crayonne une maison sur une maison, un arbre sur un arbre, un homme sur un homme, afin quil saccoutume à bien observer les corps et leurs apparences, et non pas à prendre des imitations fausses et conventionnelles pour de véritables imitations. Je le détournerai même de rien tracer de mémoire en labsence des objets, jusquà ce que, par des observations fréquentes, leurs figures exactes simpriment bien dans son imagination ; de peur que, substituant à la vérité des choses des figures bizarres et fantastiques, il ne perde la connaissance des proportions et le goût des beautés de la nature.
Je sais bien que de cette manière il barbouillera longtemps sans rien faire de reconnaissable, quil prendra tard lélégance des contours et le trait léger des dessinateurs, peut-être jamais le discernement des effets pittoresques et le bon goût du dessin, en revanche, il contractera certainement un coup dil plus juste, une main plus sûre, la connaissance des vrais rapports de grandeur et de figure qui sont entre les animaux, les plantes, les corps naturels, et une plus prompte expérience du jeu de la perspective. Voilà précisément ce que jai voulu faire, et mon intention nest pas tant quil sache imiter les objets que les connaître ; jaime mieux quil me montre une plante dacanthe, et quil trace moins bien le feuillage dun chapiteau.
Au reste, dans cet exercice, ainsi que dans tous les autres, je ne prétends pas que mon élève en ait seul lamusement. Je veux le lui rendre plus agréable encore en le partageant sans cesse avec lui. Je ne veux point quil ait dautre émule que moi, mais je serai son émule sans relâche et sans risque ; cela mettra de lintérêt dans ses occupations, sans causer de jalousie entre nous. Je prendrai le crayon à son exemple ; je lemploierai dabord aussi maladroitement que lui. Je serais un Apelle, que je me trouverai quun barbouilleur. Je commencerai par tracer un homme comme les laquais les tracent contre les murs ; une barre pour chaque bras, une barre pour chaque jambe, et des doigts plus gros que le bras. Bien longtemps après nous nous apercevrons lun ou lautre de cette disproportion ; nous remarquerons quune jambe a de lépaisseur, que cette épaisseur nest pas partout la même ; que le bras a sa longueur déterminée par rapport au corps, etc. Dans ce progrès, je marcherai tout au plus à côté de lui, ou je le devancerai de si peu, quil lui sera toujours aisé de matteindre, et souvent de me surpasser. Nous aurons des couleurs, des pinceaux ; nous tâcherons dimiter le coloris des objets et toute leur apparence aussi bien que leur figure. Nous enluminerons, nous peindrons, nous barbouillerons ; mais, dans tous nos barbouillage, nous ne cesserons dépier la nature ; nous ne ferons jamais rien que sous les yeux du maître.
Nous étions en peine dornements pour notre chambre, en voilà de tout trouvés. Je fais encadrer nos dessins ; je les fais couvrir de beaux verres, afin quon ny touche plus, et que, les voyant rester dans létat où nous les avons mis, chacun ait intérêt de ne pas négliger les siens. Je les arrange par ordre autour de la chambre, chaque dessin répété vingt, trente fois, et montrant à chaque exemplaire le progrès de lauteur, depuis le moment où la maison nest quun carré presque informe, jusquà celui où sa façade, son profil, ses proportions, ses ombres, sont dans la plus exacte vérité. Ces gradations ne peuvent manquer de nous offrir sans cesse des tableaux intéressants pour nous, curieux pour dautres, et dexciter toujours plus notre émulation. Aux premiers, aux plus grossiers de ces dessins, je mets des cadres bien brillants, bien dorés, qui les rehaussent ; mais quand limitation devient plus exacte et que le dessin est véritablement bon, alors je ne lui donne plus quun cadre noir très simple ; il na plus besoin dautre ornement que lui-même, et ce serait dommage que la bordure partageât lattention que mérite lobjet. Ainsi chacun de nous aspire à lhonneur du cadre uni ; et quand lun veut dédaigner un dessin de lautre, il le condamne au cadre doré. Quelque jour, peut-être, ces cadres passeront entre nous en proverbe, et nous admirerons combien dhommes se rendent justice en se faisant encadrer ainsi.
Jai dit que la géométrie nétait pas à la portée des enfants ; mais cest notre faute. Nous ne sentons pas que leur méthode nest point la nôtre, et que ce qui devient pour nous lart de raisonner ne doit être pour eux que lart de voir. Au lieu de leur donner notre méthode, nous ferions mieux de prendre la leur ; car notre manière dapprendre la géométrie est bien autant une affaire dimagination que de raisonnement. Quand la proposition est énoncée, il faut en imaginer la démonstration, cest-à-dire trouver de quelle proposition déjà sue celle-là doit être une conséquence, et, de toutes les conséquences quon peut tirer de cette même proposition, choisir précisément celle dont il sagit.
De cette manière, le raisonneur le plus exact, sil nest pas inventif, doit rester court. Aussi quarrive-t-il de là ? Quau lieu de nous faire trouver les démonstrations, on nous les dicte ; quau lieu de nous apprendre à raisonner, le maître raisonne pour nous et nexerce que notre mémoire.
Faites des figures exactes, combinez-les, posez-les lune sur lautre, examinez leurs rapports ; vous trouverez toute la géométrie élémentaire en marchant dobservation en observation, sans quil soit question ni de définitions, ni de problèmes, ni daucune autre forme démonstrative que la simple superposition. Pour moi, je ne prétends point apprendre la géométrie à Émile, cest lui qui me lapprendra, je chercherai les rapports, et il les trouvera ; car je les chercherai de manière à les lui faire trouver. Par exemple, au lieu de me servir dun compas pour tracer un cercle, je le tracerai avec une pointe au bout dun fil tournant sur un pivot. Après cela, quand je voudrai comparer les rayons entre eux, Émile se moquera de moi, et il me fera comprendre que le même fil toujours tendu ne peut avoir tracé des distances inégales.
Si je veux mesurer un angle de soixante degrés, je décris du sommet de cet angle, non pas un arc, mais un cercle entier ; car avec les enfants il ne faut jamais rien sous-entendre. Je trouve que la portion du cercle comprise entre les deux côtés de langle est la sixième partie du cercle. Après cela je décris du même sommet un autre plus grand cercle, et je trouve que ce second arc est encore la sixième partie de son cercle. Je décris un troisième cercle concentrique sur lequel je fais la même épreuve ; et je la continue sur de nouveaux cercles, jusquà ce quÉmile, choqué de ma stupidité, mavertisse que chaque arc, grand ou petit, compris par le même angle, sera toujours la sixième partie de son cercle, etc. Nous voilà tout à lheure à lusage du rapporteur.
Pour prouver que les angles de suite sont égaux à deux droits, on décrit un cercle ; moi, tout au contraire, je fais en sorte quÉmile remarque cela premièrement dans le cercle, et puis je lui dis : Si lon ôtait le cercle et les lignes droites, les angles auraient-ils changé de grandeur, etc.
On néglige la justesse des figures, on la suppose, et lon sattache à la démonstration. Entre nous, au contraire, il ne sera jamais question de démonstration ; notre plus importante affaire sera de tirer des lignes bien droites, bien justes, bien égales ; de faire un carré bien parfait, de tracer un cercle bien rond. Pour vérifier la justesse de la figure, nous lexaminerons par toutes ses propriétés sensibles ; et cela nous donnera occasion den découvrir chaque jour de nouvelles. Nous plierons par le diamètre les deux demi-cercles ; par la diagonale, les deux moitiés du carré ; nous comparerons nos deux figures pour voir celle dont les bords conviennent le plus exactement, et par conséquent la mieux faite ; nous disputerons si cette égalité de partage doit avoir toujours lieu dans les parallélogrammes, dans les trapèzes, etc. On essayera quelquefois de prévoir le succès de lexpérience avant de la faire ; on tâchera de trouver des raisons, etc.
La géométrie nest pour mon élève que lart de se bien servir de la règle et du compas ; il ne doit point la confondre avec le dessin, où il nemploiera ni lun ni lautre de ces instruments. La règle et le compas seront enfermés sous la clef, et lon ne lui en accordera que rarement lusage et pour peu de temps, afin quil ne saccoutume pas à barbouiller ; mais nous pourrons quelquefois porter nos figures à la promenade, et causer de ce que nous aurons fait ou de ce que nous voudrons faire.
Je noublierai jamais davoir vu à Turin un jeune homme à qui, dans son enfance, on avait appris les rapports des contours et des surfaces en lui donnant chaque jour à choisir dans toutes les figures géométriques des gaufres isopérimètres. Le petit gourmand avait épuisé lart dArchimède pour trouver dans laquelle il y avait le plus à manger.
Quand un enfant joue au volant, il sexerce lil et le bras à la justesse ; quand il fouette un sabot, il accroît sa force en sen servant, mais sans rien apprendre. Jai demandé quelquefois pourquoi lon noffrait pas aux enfants les mêmes jeux dadresse quont les hommes : la paume, le mail, le billard, larc, le ballon, les instruments de musique. On ma répondu que quelques-uns de ces jeux étaient au-dessus de leurs forces, et que leurs membres et leurs organes nétaient pas assez formés pour les autres. Je trouve ces raisons mauvaises : un enfant na pas la taille dun homme, et ne laisse pas de porter un habit fait comme le sien. Je nentends pas quil joue avec nos masses sur un billard haut de trois pieds ; je nentends pas quil aille peloter dans nos tripots, ni quon charge sa petite main dune raquette de paumier ; mais quil joue dans une salle dont on aura garanti les fenêtres ; quil ne se serve dabord que de balles molles ; que ses premières raquettes soient de bois, puis de parchemin, et enfin de corde à boyau bandée à proportion de son progrès. Vous préférez le volant, parce quil fatigue moins et quil est sans danger. Vous avez tort par ces deux raisons. Le volant est un jeu de femmes ; mais il ny en a pas une que ne fît fuir une balle en mouvement. Leurs blanches peaux ne doivent pas sendurcir aux meurtrissures, et ce ne sont pas des contusions quattendent leurs visages. Mais nous, faits pour être vigoureux, croyons-nous le devenir sans peine ? et de quelle défense serons-nous capables, si nous ne sommes jamais attaqués ? On joue toujours lâchement les jeux où lon peut être maladroit sans risque : un volant qui tombe ne fait de mal à personne ; mais rien ne dégourdit les bras comme davoir à couvrir la tête, rien ne rend le coup dil si juste que davoir à garantir les yeux. Sélancer du bout dune salle à lautre, juger le bond dune balle encore en lair, la renvoyer dune main forte et sûre ; de tels jeux conviennent moins à lhomme quils ne servent à le former.
Les fibres dun enfant, dit-on, sont trop molles ! Elles ont moins de ressort, mais elles en sont plus flexibles ; son bras est faible, mais enfin cest un bras ; on en doit faire, proportion gardée, tout ce quon fait dune autre machine semblable. Les enfants nont dans les mains nulle adresse ; cest pour cela que je veux quon leur en donne : un homme aussi peu exercé queux nen aurait pas davantage ; nous ne pouvons connaître lusage de nos organes quaprès les avoir employés. Il ny a quune longue expérience qui nous apprenne à tirer parti de nous-mêmes, et cette expérience est la véritable étude à laquelle on ne peut trop tôt nous appliquer.
Tout ce qui se fait est faisable. Or, rien nest plus commun que de voir des enfants adroits découplés avoir dans les membres la même agilité que peut avoir un homme. Dans presque toutes les foires on en voit faire des équilibres, marcher sur les mains, sauter, danser sur la corde. Durant combien dannées des troupes denfants nont-elles pas attiré par leurs ballets des spectateurs à la Comédie italienne ! Qui est-ce qui na pas ouï parler en Allemagne et en Italie de la troupe pantomime du célèbre Nicolini ? Quelquun a-t-il jamais remarqué dans ces enfants des mouvements moins développés, des attitudes moins gracieuses, une oreille moins juste, une danse moins légère que dans les danseurs tout formés ? Quon ait dabord les doigts épais, courts, peu mobiles, les mains potelées et peu capables de rien empoigner ; cela empêche-t-il que plusieurs enfants ne sachent écrire ou dessiner à lâge où dautres ne savent pas encore tenir le crayon ni la plume ? Tout Paris se souvient encore de la petite Anglaise qui faisait à dix ans des prodiges sur le clavecin. Jai vu chez un magistrat, son fils, petit bonhomme de huit ans, quon mettait sur la table au dessert, comme une statue au milieu des plateaux, jouer là dun violon presque aussi grand que lui, et surprendre par son exécution les artistes mêmes.
Tous ces exemples et cent mille autre prouvent, ce me semble, que linaptitude quon suppose aux enfants pour nos exercices est imaginaire, et que, si on ne les voit point réussir dans quelques-uns, cest quon ne les y a jamais exercés.
On me dira que je tombe ici, par rapport au corps, dans le défaut de la culture prématurée que je blâme dans les enfants par rapport à lesprit. La différence est très grande ; car lun de ces progrès nest quapparent, mais lautre est réel. Jai prouvé que lesprit quils paraissent avoir, ils ne lont pas, au lieu que tout ce quils paraissent faire ils le font. Dailleurs, on doit toujours songer que tout ceci nest ou ne doit être que jeu, direction facile et volontaire des mouvements que la nature leur demande, art de varier leurs amusements pour les leur rendre plus agréables, sans que jamais la moindre contrainte les tourne en travail ; car enfin, de quoi samuseront-ils dont je ne puisse faire un objet dinstruction pour eux ? et quand je ne le pourrais pas, pourvu quils samusent sans inconvénient, et que le temps se passe, leur progrès en toute chose nimporte pas quant à présent ; au lieu que, lorsquil faut nécessairement leur apprendre ceci ou cela, comme quon sy prenne, il est toujours impossible quon en vienne à bout sans contrainte, sans fâcherie, et sans ennui.
Ce que jai dit sur les deux sens dont lusage est le plus continu et le plus important, peut servir dexemple de la manière dexercer les autres. La vue et le toucher sappliquent également sur les corps en repos et sur les corps qui se meuvent ; mais comme il ny a que lébranlement de lair qui puisse émouvoir le sens de louïe, il ny a quun corps en mouvement qui fasse du bruit ou du son ; et, si tout était en repos, nous nentendrions jamais rien. La nuit donc, où, ne nous mouvant nous-mêmes quautant quil nous plaît, nous navons à craindre que les corps qui se meuvent, il nous importe davoir loreille alerte, et de pouvoir juger, par la sensation qui nous frappe, si le corps qui la cause est grand ou petit, éloigné ou proche ; si son ébranlement est violent ou faible. Lair ébranlé est sujet à des répercussions qui le réfléchissent, qui, produisant des échos, répètent la sensation, et font entendre le corps bruyant ou sonore en un autre lieu que celui où il est. Si dans une plaine ou dans une vallée on met loreille à terre, on entend la voix des hommes et le pas des chevaux de beaucoup plus loin quen restant debout.
Comme nous avons comparé la vue au toucher, il est bon de la comparer de même à louïe, et de savoir laquelle des deux impressions, partant à la fois du même corps, arrivera le plus tôt à son organe. Quand on voit le feu dun canon, lon peut encore se mettre à labri du coup ; mais sitôt quon entend le bruit, il nest plus temps, le boulet est là. On peut juger de la distance où se fait le tonnerre par lintervalle de temps qui se passe de léclair au coup. Faites en sorte que lenfant connaisse toutes ces expériences ; quil fasse celles qui sont à sa portée, et quil trouve les autres par induction, mais jaime cent fois mieux quil les ignore que sil faut que vous les lui disiez.
Nous avons un organe qui répond à louïe, savoir, celui de la voix ; nous nen avons pas de même qui réponde à la vue, et nous ne rendons pas les couleurs comme les sons. Cest un moyen de plus pour cultiver le premier sens, en exerçant lorgane actif et lorgane passif lun par lautre.
Lhomme a trois sortes de voix, savoir, la voix parlante ou articulée, la voix chantante ou mélodieuse, et la voix pathétique ou accentuée, qui sert de langage aux passions, et qui anime le chant et la parole. Lenfant a ces trois sortes de voix ainsi que lhomme, sans les savoir allier de même ; il a comme nous le rire, les cris, les plaintes, lexclamation, les gémissements, mais il ne sait pas en mêler les inflexions aux deux autres voix. Une musique parfaite est celle qui réunit le mieux ces trois voix. Les enfants sont incapables de cette musique-là, et leur chant na jamais dâme. De même, dans la voix parlante, leur langage na point daccent ; ils crient, mais ils naccentuent pas ; et comme dans leur discours il y a peu daccent, il y a peu dénergie dans leur voix. Notre élève aura le parler plus uni, plus simple encore, parce que ses passions, nétant pas éveillées, ne mêleront point leur langage au sien. Nallez donc pas lui donner à réciter des rôles de tragédie et de comédie, ni vouloir lui apprendre, comme on dit, à déclamer. Il aura trop de sens pour savoir donner un ton à des choses quil ne peut entendre, et de lexpression à des sentiments quil néprouvera jamais.
Apprenez-lui à parler uniment, clairement, à bien articuler, à prononcer exactement et sans affectation, à connaître et à suivre laccent grammatical et la prosodie, à donner toujours assez de voix pour être entendu, mais à nen donner jamais plus quil ne faut ; défaut ordinaire aux enfants élevés dans les collèges : en toute chose rien de superflu.
De même, dans le chant, rendez sa voix juste, égale, flexible, sonore ; son oreille sensible à la mesure et à lharmonie, mais rien de plus. La musique imitative et théâtrale nest pas de son âge ; je ne voudrais pas même quil chantât des paroles ; sil en voulait chanter, je tâcherais de lui faire des chansons exprès, intéressantes pour son âge, et aussi simples que ses idées.
On pense bien quétant si peu pressé de lui apprendre à lire lécriture, je ne le serai pas non plus de lui apprendre à lire la musique. Ecartons de son cerveau toute attention trop pénible, et ne nous hâtons point de fixer son esprit sur des signes de convention. Ceci, je lavoue, semble avoir sa difficulté ; car, si la connaissance des notes ne paraît pas dabord plus nécessaire pour savoir chanter que celle des lettres pour savoir parler, il y a pourtant cette différence, quen parlant nous rendons nos propres idées, et quen chantant nous ne rendons guère que celles dautrui. Or, pour les rendre, il faut les lire.
Mais, premièrement, au lieu de les lire on peut les ouïr, et un chant se rend à loreille encore plus fidèlement quà lil. De plus, pour bien savoir la musique, il ne suffit pas de la rendre, il la faut composer, et lun doit sapprendre avec lautre, sans quoi lon ne la sait jamais bien. Exercez votre petit musicien dabord à faire des phrases bien régulières, bien cadencées ; ensuite à les lier entre elles par une modulation très simple, enfin à marquer leurs différents rapports par une ponctuation correcte ; ce qui se fait par le bon choix des cadences et des repos. Surtout jamais de chant bizarre, jamais de pathétique ni dexpression. Une mélodie toujours chantante et simple, toujours dérivante des cordes essentielles du ton, et toujours indiquant tellement la basse quil la sente et laccompagne sans peine ; car, pour se former la voix et loreille, il ne doit jamais chanter quau clavecin.
Pour mieux marquer les sons, on les articule en les prononçant ; de là lusage de solfier avec certaines syllabes. Pour distinguer les degrés, il faut donner des noms et à ces degrés et à leurs différents termes fixes ; de là les noms des intervalles, et aussi des lettres de lalphabet dont on marque les touches du clavier et les notes de la gamme. C et A désignent des sons fixes invariables, toujours rendus par les mêmes touches. Ut et la sont autre chose. Ut est constamment la tonique dun mode majeur, ou la médiante dun mode mineur. La est constamment la tonique dun mode mineur, ou la sixième note dun mode majeur. Ainsi les lettres marquent les termes immuables des rapports de notre système musical, et les syllabes marquent les termes homologues des rapports semblables en divers tons. Les lettres indiquent les touches du clavier, et les syllabes les degrés du mode. Les musiciens français ont étrangement brouillé ces distinctions ; ils ont confondu le sens des syllabes avec le sens des lettres ; et, doublant inutilement les signes des touches, ils nen ont point laissé pour exprimer les cordes des tons ; en sorte que pour eux ut et C sont toujours la même chose ; ce qui nest pas, et ne doit pas être, car alors de quoi servirait C ? Aussi leur manière de solfier est-elle dune difficulté excessive sans être daucune utilité, sans porter aucune idée nette à lesprit, puisque, par cette méthode, ces deux syllabes ut et mi, par exemple, peuvent également signifier une tierce majeure, mineure, superflue, ou diminuée. Par quelle étrange fatalité le pays du monde où lon écrit les plus beaux livres sur la musique est-il précisément celui où on lapprend le plus difficilement ?
Suivons avec notre élève une pratique plus simple et plus claire ; quil ny ait pour lui que deux modes, dont les rapports soient toujours les mêmes et toujours indiqués par les mêmes syllabes. Soit quil chante ou quil joue dun instrument, quil sache établir son mode sur chacun des douze tons qui peuvent lui servir de base, et que, soit quon module en D, en C, en G, etc., le finale soit toujours la ou ut, selon le mode. De cette manière, il vous concevra toujours ; les rapports essentiels du mode pour chanter et jouer juste seront toujours présents à son esprit, son exécution sera plus nette et son progrès plus rapide. Il ny a rien de plus bizarre que ce que les Français appellent solfier au naturel ; cest éloigner les idées de la chose pour en substituer détrangères qui ne font quégarer. Rien nest plus naturel que de solfier par transposition, lorsque le mode est transposé. Mais cen est trop sur la musique : enseignez-la comme vous voudrez, pourvu quelle ne soit jamais quun amusement.
Nous voilà bien avertis de létat des corps étrangers par rapport au nôtre, de leur poids, de leur figure, de leur couleur, de leur solidité, de leur grandeur, de leur distance, de leur température, de leur repos, de leur mouvement. Nous sommes instruits de ceux quil nous convient dapprocher ou déloigner de nous, de la manière dont il faut nous y prendre pour vaincre leur résistance, ou pour leur en opposer une qui nous préserve den être offensés, mais ce nest pas assez ; notre propre corps sépuise sans cesse, il a besoin dêtre sans cesse renouvelé. Quoique nous ayons la faculté den changer dautres en notre propre substance, le choix nest pas indifférent : tout nest pas aliment pour lhomme ; et des substances qui peuvent lêtre, il y en a de plus ou de moins convenables, selon la constitution de son espèce, selon le climat quil habite, selon son tempérament particulier, et selon la manière de vivre que lui prescrit son état.
Nous mourrions affamés ou empoisonnés, sil fallait attendre, pour choisir les nourritures qui nous conviennent, que lexpérience nous eût appris à les connaître et à les choisir ; mais la suprême bonté, qui a fait du plaisir des êtres sensibles linstrument de leur conservation, nous avertit, par ce qui plaît à notre palais, de ce qui convient à notre estomac. Il ny a point naturellement pour lhomme de médecin plus sûr que son propre appétit ; et, à le prendre dans son état primitif, je ne doute point qualors les aliments quil trouvait les plus agréables ne lui fussent aussi les plus sains.
Il y a plus. LAuteur des choses ne pourvoit pas seulement aux besoins quil nous donne, mais encore à ceux que nous nous donnons nous-mêmes ; et cest pour nous mettre toujours le désir à côté du besoin, quil fait que nos goûts changent et saltèrent avec nos manières de vivre. Plus nous nous éloignons de létat de nature, plus nous perdons de nos goûts naturels ; ou plutôt lhabitude nous fait une seconde nature que nous substituons tellement à la première, que nul dentre nous ne connaît plus celle-ci.
Il suit de là que les goûts les plus naturels doivent être aussi les plus simples ; car ce sont ceux qui se transforment le plus aisément ; au lieu quen saiguisant, en sirritant par nos fantaisies, ils prennent une forme qui ne change plus. Lhomme qui nest encore daucun pays se fera sans peine aux usages de quelques pays que ce soit ; mais lhomme dun pays ne devient plus celui dun autre.
Ceci me paraît vrai dans tous les sens, et bien plus encore, appliqué au goût proprement dit. Notre premier aliment est le lait ; nous ne nous accoutumons que par degrés aux saveurs fortes ; dabord elles nous répugnent. Des fruits, des légumes, des herbes, et enfin quelques viandes grillées, sans assaisonnement et sans sel, firent les festins des premiers hommes. La première fois quun sauvage boit du vin, il fait la grimace et le rejette ; et même parmi nous quiconque a vécu jusquà vingt ans sans goûter de liqueurs fermentées ne peut plus sy accoutumer ; nous serions tous abstèmes si lon ne nous eût donné du vin dans nos jeunes ans. Enfin, plus nos goûts sont simples, plus ils sont universels ; les répugnances les plus communes tombent sur des mets composés. Vit-on jamais personne avoir en dégoût leau ni le pain ? Voilà la trace de la nature, voilà donc aussi notre règle. Conservons à lenfant son goût primitif le plus quil est possible ; que sa nourriture soit commune et simple, que son palais ne se familiarise quà des saveurs peu relevées, et ne se forme point un goût exclusif.
Je nexamine pas ici si cette manière de vivre est plus saine ou non, ce nest pas ainsi que je lenvisage. Il me suffit de savoir, pour la préférer, que cest la plus conforme à la nature, et celle qui peut le plus aisément se plier à tout autre. Ceux qui disent quil faut accoutumer les enfants aux aliments dont ils useront étant grands, ne raisonnent pas bien, ce me semble. Pourquoi leur nourriture doit-elle être la même, tandis que leur manière de vivre est si différente ? Un homme épuisé de travail, de soucis, de peines, a besoin daliments succulents qui lui portent de nouveaux esprits au cerveau ; un enfant qui vient de sébattre, et dont le corps croît, a besoin dune nourriture abondante qui lui fasse beaucoup de chyle. Dailleurs lhomme fait a déjà son état, son emploi, son domicile ; mais qui est-ce qui peut être sûr de ce que la fortune réserve à lenfant ? En toute chose ne lui donnons point une forme si déterminée, quil lui en coûte trop den changer au besoin. Ne faisons pas quil meure de faim dans dautres pays, sil ne traîne partout à sa suite un cuisinier français, ni quil dise un jour quon ne sait manger quen France. Voilà, par parenthèse, un plaisant éloge ! Pour moi, je dirais au contraire quil ny a que les Français qui ne savent pas manger, puisquil faut un art si particulier pour leur rendre les mets mangeables.
De nos sensations diverses, le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. Aussi sommes-nous plus intéressés à bien juger des substances qui doivent faire partie de la nôtre, que de celle qui ne font que lenvironner. Mille choses sont indifférentes au toucher, à louïe, à la vue ; mais il ny a presque rien dindifférent au goût.
De plus, lactivité de ce sens est toute physique et matérielle ; il est le seul qui ne dit rien à limagination, du moins celui dans les sensations duquel elle entre le moins ; au lieu que limitation et limagination mêlent souvent du moral à limpression de tous les autres. Aussi, généralement, les curs tendres et voluptueux, les caractères passionnés et vraiment sensibles, faciles à émouvoir par les autres sens, sont-ils assez tièdes sur celui-ci. De cela même qui semble mettre le goût au-dessous deux, et rendre plus méprisable le penchant qui nous y livre, je conclurais au contraire que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants est de les mener par leur bouche. Le mobile de la gourmandise est surtout préférable à celui de la vanité, en ce que la première est un appétit de la nature, tenant immédiatement au sens, et que la seconde est un ouvrage de lopinion, sujet au caprice des hommes et à toutes sortes dabus. La gourmandise est la passion de lenfance ; cette passion ne tient devant aucune autre ; à la moindre concurrence elle disparaît. Eh ! croyez-moi, lenfant ne cessera que trop tôt de songer à ce quil mange ; et quand son cur sera trop occupé, son palais ne loccupera guère. Quand il sera grand, mille sentiments impétueux donneront le change à la gourmandise, et ne feront quirriter la vanité ; car cette dernière passion seule fait son profit des autres, et à la fin les engloutit toutes. Jai quelquefois examiné ces gens qui donnaient de limportance aux bons morceaux, qui songeaient, en séveillant, à ce quils mangeraient dans la journée, et décrivaient un repas avec plus dexactitude que nen met Polybe à décrire un combat ; jai trouvé que tous ces prétendus hommes nétaient que des enfants de quarante ans, sans vigueur et sans consistance, fruges consumere nati. La gourmandise est le vice des curs qui nont point détoffe. Lâme dun gourmand est toute dans son palais ; il nest fait que pour manger ; dans sa stupide incapacité, il nest quà table à sa place, il ne sait juger que des plats ; laissons-lui sans regret cet emploi ; mieux lui vaut celui-là quun autre, autant pour nous que pour lui.
Craindre que la gourmandise ne senracine dans un enfant capable de quelque chose est une précaution de petit esprit. Dans lenfance on ne songe quà ce quon mange ; dans ladolescence on ny songe plus ; tout nous est bon, et lon a bien dautres affaires. Je ne voudrais pourtant pas quon allât faire un usage indiscret dun ressort si bas, ni étayer dun bon morceau lhonneur de faire une belle action. Mais je ne vois pas pourquoi, toute lenfance nétant ou ne devant être que jeux et folâtres amusements, des exercices purement corporels nauraient pas un prix matériel et sensible. Quun petit Majorquin, voyant un panier sur le haut dun arbre, labatte à coup de fronde, nest-il pas bien juste quil en profite, et quun bon déjeuner répare la force quil use à le gagner ? Quun jeune Spartiate, à travers les risques de cent coups de fouet, se glisse habilement dans une cuisine ; quil y vole un renardeau tout vivant, quen lemportant dans sa robe il en soit égratigné, mordu, mis en sang, et que, pour navoir pas la honte dêtre surpris, lenfant se laisse déchirer les entrailles sans sourciller, sans pousser un seul cri, nest-il pas juste quil profite enfin de sa proie, et quil la mange après en avoir été mangé ? Jamais un bon repas ne doit être une récompense ; mais pourquoi ne serait-il pas quelquefois leffet des soins quon a pris pour se le procurer ? Émile ne regarde point le gâteau que jai mis sur la pierre comme le prix davoir bien couru ; il sait seulement que le seul moyen davoir ce gâteau est dy arriver plus tôt quun autre.
Ceci ne contredit point les maximes que javancais tout à lheure sur la simplicité des mets, car, pour flatter lappétit des enfants, il ne sagit pas dexciter leur sensualité, mais seulement de la satisfaire ; et cela sobtiendra par les choses du monde les plus communes, si lon ne travaille pas à leur raffiner le goût. Leur appétit continuel, quexcite le besoin de croître, est un assaisonnement sûr qui leur tient lieu de beaucoup dautres. Des fruits, du laitage, quelque pièce de four un peu plus délicate que le pain ordinaire, surtout lart de dispenser sobrement tout cela : voilà de quoi mener des armées denfants au bout du monde sans leur donner du goût pour les saveurs vives, ni risquer de leur blaser le palais.
Une des preuves que le goût de la viande nest pas naturel à lhomme, est lindifférence que les enfants ont pour ce mets-là, et la préférence quils donnent tous à des nourritures végétales, telles que le laitage, la pâtisserie, les fruits, etc. Il importe surtout de ne pas dénaturer ce goût primitif, et de ne point rendre les enfants carnassiers ; si ce nest pour leur santé, cest pour leur caractère ; car, de quelque manière quon explique lexpérience, il est certain que les grands mangeurs de viande sont en général cruels et féroces plus que les autres hommes ; cette observation est de tous les lieux et de tous les temps. La barbarie anglaise est connue ; les Gaures, au contraire, sont les plus doux des hommes. Tous les sauvages sont cruels ; et leurs murs ne les portent point à lêtre : cette cruauté vient de leurs aliments. Ils vont à la guerre comme à la chasse, et traitent les hommes comme des ours. En Angleterre même les bouchers ne sont pas reçus en témoignage, non plus que les chirurgiens. Les grands scélérats sendurcissent au meurtre en buvant du sang. Homère fait des Cyclopes, mangeurs de chair, des hommes affreux, et des Lotophages un peuple si aimable, quaussitôt quon avait essayé de leur commerce, on oubliait jusquà son pays pour vivre avec eux.
« Tu me demandes, disait Plutarque, pourquoi Pythagore sabstenait de manger de la chair des bêtes ; mais moi je te demande au contraire quel courage dhomme eut le premier qui approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui brisa de sa dent les os dune bête expirante, qui fit servir devant lui des corps morts, des cadavres et engloutit dans son estomac des membres qui, le moment dauparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient. Comment sa main put-elle enfoncer un fer dans le cur dun être sensible ? Comment ses yeux purent-ils supporter un meurtre ? Comment put-il voir saigner, écorcher, démembrer un pauvre animal sans défense ? Comment put-il supporter laspect des chairs pantelantes ? Comment leur odeur ne lui fit-elle pas soulever le cur ? Comment ne fut-il pas dégoûté, repoussé, saisi dhorreur, quand il vint à manier lordure de ces blessures, à nettoyer le sang noir et figé qui les couvrait ?
Les peaux rampaient sur la terre écorchées,
Les chairs au feu mugissaient embrochées ;
Lhomme ne put les manger sans frémir,
Et dans son sein les entendit gémir.
« Voilà ce quil dut imaginer et sentir la première fois quil surmonta la nature pour faire cet horrible repas, la première fois quil eut faim dune bête en vie, quil voulut se nourrir dun animal qui paissait encore, et quil dit comment il fallait égorger, dépecer, cuire la brebis qui lui léchait les mains. Cest de ceux qui commencèrent ces cruels festins, et non de ceux qui les quittent, quon a lieu de sétonner : encore ces premiers-là pourraient-ils justifier leur barbarie par des excuses qui manquent à la nôtre, et dont le défaut nous rend cent fois plus barbares queux.
« Mortels bien-aimés des dieux, nous diraient ces premiers hommes, comparez les temps, voyez combien vous êtes heureux et combien nous étions misérables ! La terre nouvellement formée et lair chargé de vapeurs étaient encore indociles à lordre des saisons ; le cours incertain des fleuves dégradait leurs rives de toutes parts ; des étangs, des lacs, de profonds marécages inondaient les trois quarts de la surface du monde ; lautre quart était couvert de bois et de forêts stériles. La terre ne produisait nuls bons fruits ; nous navions nuls instruments de labourage ; nous ignorions lart de nous en servir, et le temps de la moisson ne venait jamais pour qui navait rien semé. Ainsi la faim ne nous quittait point. Lhiver, la mousse et lécorce des arbres étaient nos mets ordinaires. Quelques racines vertes de chiendent et de bruyères étaient pour nous un régal ; et quand les hommes avaient pu trouver des faînes, des noix ou du gland, ils en dansaient de joie autour dun chêne ou dun hêtre au son de quelque chanson rustique, appelant la terre leur nourrice et leur mère : cétait là leur seule fête ; cétaient leurs uniques jeux ; tout le reste de la vie humaine nétait que douleur, peine et misère.
« Enfin, quand la terre dépouillée et nue ne nous offrait plus rien, forcés doutrager la nature pour nous conserver, nous mangeâmes les compagnons de notre misère plutôt que de périr avec eux. Mais vous, hommes cruels, qui vous force à verser du sang ? Voyez quelle affluence de biens vous environne ! combien de fruits vous produit la terre ! que de richesses vous donnent les champs et les vignes ! que danimaux vous offrent leur lait pour vous nourrir et leur toison pour vous habiller ! Que leur demandez-vous de plus ? et quelle rage vous porte à commettre tant de meurtres, rassasiés de biens et regorgeant de vivres ? Pourquoi mentez-vous contre votre mère en laccusant de ne pouvoir vous nourrir ? Pourquoi péchez-vous contre Cérès, inventrice des saintes lois, et contre le gracieux Bacchus, consolateur des hommes ? comme si leurs dons prodigués ne suffisaient pas à la conservation du genre humain ! Comment avez-vous le cur de mêler avec leurs doux fruits des ossements sur vos tables, et de manger avec le lait le sang des bêtes qui vous le donnent ? Les panthères et les lions, que vous appelez bêtes féroces, suivent leur instinct par force, et tuent les autres animaux pour vivre. Mais vous, cent fois plus féroces quelles, vous combattez linstinct sans nécessité, pour vous livrer à vos cruelles délices. Les animaux que vous mangez ne sont pas ceux qui mangent les autres : vous ne les mangez pas, ces animaux carnassiers, vous les imitez ; vous navez faim que des bêtes innocentes et douces qui ne font de mal à personne, qui sattachent à vous, qui vous servent, et que vous dévorez pour prix de leurs services.
« O meurtrier contre nature ! si tu tobstines à soutenir quelle ta fait pour dévorer tes semblables, des êtres de chair et dos, sensibles et vivants comme toi, étouffe donc lhorreur quelle tinspire pour ces affreux repas ; tue les animaux toi-même, je dis de tes propres mains, sans ferrements, sans coutelas ; déchire-les avec tes ongles, comme font les lions et les ours ; mords ce buf et le mets en pièces ; enfonce tes griffes dans sa peau ; mange cet agneau tout vif, dévore ses chairs toutes chaudes, bois son âme avec son sang. Tu frémis ! tu noses sentir palpiter sous ta dent une chair vivante ! Homme pitoyable ! tu commences par tuer lanimal, et puis tu le manges, comme pour le faire mourir deux fois. Ce nest pas assez : la chair morte te répugne encore, tes entrailles ne peuvent la supporter ; il la faut transformer par le feu, la bouillir, la rôtir, lassaisonner de drogues qui la déguisent : il te faut des charcutiers, des cuisiniers, des rôtisseurs, des gens pour tôter lhorreur du meurtre et thabiller des corps morts, afin que le sens du goût, trompé par ces déguisements, ne rejette point ce qui lui est étrange, et savoure avec plaisir des cadavres dont lil même eût eu peine à souffrir laspect. »
Quoique ce morceau soit étranger à mon sujet, je nai pu résister à la tentation de le transcrire, et je crois que peu de lecteurs men sauront mauvais gré.
Au reste, quelque sorte de régime que vous donniez aux enfants, pourvu que vous ne les accoutumiez quà des mets communs et simples, laissez-les manger, courir et jouer tant quil leur plaît ; puis soyez sûrs quils ne mangeront jamais trop et nauront point dindigestions ; mais si vous les affamez la moitié du temps, et quils trouvent le moyen déchapper à votre vigilance, ils se dédommageront de toute leur force, ils mangeront jusquà regorger, jusquà crever. Notre appétit nest démesuré que parce que nous voulons lui donner dautres règles que celles de la nature ; toujours réglant, prescrivant, ajoutant, retranchant, nous ne faisons rien que la balance à la main ; mais cette balance est à la mesure de nos fantaisies, et non pas à celle de notre estomac. Jen reviens toujours à mes exemples. Chez les paysans, la huche et le fruitier sont toujours ouverts, et les enfants, non plus que les hommes, ny savent ce que cest quindigestions.
Sil arrivait pourtant quun enfant mangeât trop, ce que je ne crois pas possible par ma méthode, avec des amusements de son goût il est si aisé de le distraire, quon parviendrait à lépuiser dinanition sans quil y songeât. Comment des moyens si sûrs et si faciles échappent-ils à tous les instituteurs ? Hérodote raconte que les Lydiens, pressés dune extrême disette, savisèrent dinventer les jeux et dautres divertissements avec lesquels ils donnaient le change à leur faim, et passaient des jours entiers sans songer à manger. Vos savants instituteurs ont peut-être lu cent fois ce passage, sans voir lapplication quon peut en faire aux enfants. Quelquun deux me dira peut-être quun enfant ne quitte pas volontiers son dîner pour aller étudier sa leçon. Maître, vous avez raison : je ne pensais pas à cet amusement-là.
Le sens de lodorat est au goût ce que celui de la vue est au toucher ; il le prévient, il lavertit de la manière dont telle ou telle substance doit laffecter, et dispose à la rechercher ou à la fuir, selon limpression quon en reçoit davance. Jai ouï dire que les sauvages avaient lodorat tout autrement affecté que le nôtre, et jugeaient tout différemment des bonnes et des mauvaises odeurs. Pour moi, je le croirais bien. Les odeurs par elles-mêmes sont des sensations faibles ; elles ébranlent plus limagination que le sens, et naffectent pas tant par ce quelles donnent que par ce quelles font attendre. Cela supposé, les goûts des uns, devenus, par leurs manières de vivre, si différents des goûts des autres, doivent leur faire porter des jugements bien opposés des saveurs, et par conséquent des odeurs qui les annoncent. Un Tartare doit flairer avec autant de plaisir un quartier puant de cheval mort, quun de nos chasseurs, une perdrix à moitié pourrie.
Nos sensations oiseuses, comme dêtre embaumés des fleurs dun parterre, doivent être insensibles à des hommes qui marchent trop pour aimer à se promener, et qui ne travaillent pas assez pour se faire une volupté du repos. Des gens toujours affamés ne sauraient prendre un grand plaisir à des parfums qui nannoncent rien à manger.
Lodorat est le sens de limagination ; donnant aux nerfs un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau ; cest pour cela quil ranime un moment le tempérament, et lépuise à la longue. Il a dans lamour des effets assez connus ; le doux parfum dun cabinet de toilette nest pas un piège aussi faible quon pense ; et je ne sais sil faut féliciter ou plaindre lhomme sage et peu sensible que lodeur des fleurs que sa maîtresse a sur le sein ne fit jamais palpiter.
Lodorat ne doit donc pas être fort actif dans le premier âge, où limagination, que peu de passions ont encore animée, nest guère susceptible démotion, et où lon na pas encore assez dexpérience pour prévoir avec un sens ce que nous en promet un autre. Aussi cette conséquence est-elle parfaitement confirmée par lobservation ; et il est certain que ce sens est encore obtus et presque hébété chez la plupart des enfants. Non que la sensation ne soit en eux aussi fine et peut-être plus que dans les hommes, mais parce que, ny joignant aucune autre idée, ils ne sen affectent pas aisément dun sentiment de plaisir ou de peine, et quils nen sont ni flattés ni blessés comme nous. Je crois que, sans sortir du même système, et sans recourir à lanatomie comparée des deux sexes, on trouverait aisément la raison pourquoi les femmes en général saffectent plus vivement des odeurs que les hommes.
On dit que les sauvages du Canada se rendent dès leur jeunesse lodorat si subtil, que, quoiquils aient des chiens, ils ne daignent pas sen servir à la chasse, et se servent de chiens à eux-mêmes. Je conçois, en effet, que si lon élevait les enfants à éventer leur dîner, comme le chien évente le gibier, on parviendrait peut-être à leur perfectionner lodorat au même point ; mais je ne vois pas au fond quon puisse en eux tirer de ce sens un usage fort utile, si ce nest pour leur faire connaître ses rapports avec celui du goût. La nature a pris soin de nous forcer à nous mettre au fait de ces rapports. Elle a rendu laction de ce dernier sens presque inséparable de celle de lautre, en rendant leurs organes voisins, et plaçant dans la bouche une communication immédiate entre les deux, en sorte que nous ne goûtons rien sans le flairer. Je voudrais seulement quon naltérât pas ces rapports naturels pour tromper un enfant, en couvrant, par exemple, dun aromate agréable le déboire dune médecine ; car la discorde des deux sens est trop grande alors pour pouvoir labuser ; le sens le plus actif absorbant leffet de lautre, il nen prend pas la médecine avec moins de dégoût ; ce dégoût sétend à toutes les sensations qui le frappent en même temps ; à la présence de la plus faible, son imagination lui rappelle aussi lautre ; un parfum très suave nest plus pour lui quune odeur dégoûtante ; et cest ainsi que nos indiscrètes précautions augmentent la somme des sensations déplaisantes aux dépens des agréables.
Il me reste à parler dans les livres suivants de la culture dune espèce de sixième sens, appelé sens commun, moins parce quil est commun à tous les hommes, que parce quil résulte de lusage bien réglé des autres sens, et quil nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sixième sens na point par conséquent dorgane particulier : il ne réside que dans le cerveau, et ses sensation, purement internes, sappellent perceptions ou idées. Cest par le nombre de ces idées que se mesure létendue de nos connaissances : cest leur netteté, leur clarté, qui fait la justesse de lesprit ; cest lart de les comparer entre elles quon appelle raison humaine. Ainsi ce que jappelais raison sensitive ou puérile consiste à former des idées simples par le concours de plusieurs sensations ; et ce que jappelle raison intellectuelle ou humaine consiste à former des idées complexes par le concours de plusieurs idées simples.
Supposant donc que ma méthode soit celle de la nature, et que je ne me sois pas trompé dans lapplication, nous avons amené notre élève, à travers les pays des sensations, jusquaux confins de la raison puérile : le premier pas que nous allons faire au delà doit être un pas dhomme. Mais, avant dentrer dans cette nouvelle carrière, jetons un moment les yeux sur celle que nous venons de parcourir. Chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre. Nous avons souvent ouï parler dun homme fait ; mais considérons un enfant fait : ce spectacle sera plus nouveau pour nous, et ne sera peut-être pas moins agréable.
Lexistence des êtres finis est si pauvre et si bornée que, quand nous ne voyons que ce qui est, nous ne sommes jamais émus. Ce sont les chimères qui ornent les objets réels ; et si limagination najoute un charme à ce qui nous frappe, le stérile plaisir quon y prend se borne à lorgane, et laisse toujours le cur froid. La terre, parée des trésors de lautomne, étale une richesse que lil admire : mais cette admiration nest point touchante ; elle vient plus de la réflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque nue nest encore couverte de rien, les bois noffrent point dombre, la verdure ne fait que de poindre, et le cur est touché à son aspect. En voyant renaître ainsi la nature, on se sent ranimer soi-même ; limage du plaisir nous environne ; ces compagnes de la volupté, ces douces larmes, toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux, sont déjà sur le bord de nos paupières ; mais laspect des vendanges a beau être animé, vivant, agréable, on le voit toujours dun il sec.
Pourquoi cette différence ? Cest quau spectacle du printemps limagination joint celui des saisons qui le doivent suivre ; à ces tendres bourgeons que lil aperçoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les mystères quils peuvent couvrir. Elle réunit en un point des temps qui doivent se succéder, et voit moins les objets comme ils seront que comme elle les désire, parce quil dépend delle de les choisir. En automne, au contraire, on na plus voir que ce qui est. Si lon veut arriver au printemps, lhiver nous arrête, et limagination glacée expire sur la neige et sur les frimas.
Telle est la source du charme quon trouve à contempler une belle enfance préférablement à la perfection de lâge mûr. Quand est-ce que nous goûtons un vrai plaisir à voir un homme ? cest quand la mémoire de ses actions nous fait rétrograder sur sa vie, et le rajeunit, pour ainsi dire, à nos yeux. Si nous sommes réduits à le considérer tel quil est, ou à le supposer tel quil sera dans sa vieillesse, lidée de la nature déclinante efface tout notre plaisir. Il ny en a point à voir avancer un homme à grands pas vers sa tombe, et limage de la mort enlaidit tout.
Mais quand je me figure un enfant de dix à douze ans, sain, vigoureux, bien formé pour son âge, il ne me fait pas naître une idée qui ne soit agréable, soit pour le présent, soit pour lavenir : je le vois bouillant, vif, animé, sans souci rongeant, sans longue et pénible prévoyance, tout entier à son être actuel, et jouissant dune plénitude de vie qui semble vouloir sétendre hors de lui. Je le prévois dans un autre âge, exerçant le sens, lesprit, les forces, qui se développent en lui de jour en jour, et dont il donne à chaque instant de nouveaux indices ; je le contemple enfant, et il me plaît ; je limagine homme, et il me plaît davantage ; son sang ardent semble réchauffer le mien ; je crois vivre de sa vie, et sa vivacité me rajeunit.
Lheure sonne, quel changement ! À linstant son il se ternit, sa gaieté sefface ; adieu la joie, adieu les folâtres jeux. Un homme sévère et fâché le prend par la main, lui dit gravement : Allons, monsieur, et lemmène. Dans la chambre où ils entrent jentrevois des livres. Des livres ! quel triste ameublement pour son âge ! Le pauvre enfant se laisse entraîner, tourne un il de regret sur tout ce qui lenvironne, se tait, et part, les yeux gonflés de pleurs quil nose répandre, et le cur gros de soupirs quil nose exhaler.
O toi qui nas rien de pareil à craindre, toi pour qui nul temps de la vie nest un temps de gêne et dennui ; toi qui vois venir le jour sans inquiétude, la nuit sans impatience, et ne comptes les heures que par tes plaisirs, viens, mon heureux, mon aimable élève, nous consoler par ta présence du départ de cet infortuné ; viens... Il arrive, et je sens à son approche un mouvement de joie que je lui vois partager. Cest son ami, son camarade, cest le compagnon de ses jeux quil aborde ; il est bien sûr, en me voyant, quil ne restera pas longtemps sans amusement ; nous ne dépendons jamais lun de lautre, mais nous nous accordons toujours, et nous ne sommes avec personne aussi bien quensemble.
Sa figure, son port, sa contenance, annoncent lassurance et le contentement ; la santé brille sur son visage ; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur ; son teint, délicat encore sans être fade, na rien dune mollesse efféminée ; lair et le soleil y ont déjà mis lempreinte honorable de son sexe ; ses muscles, encore arrondis, commencent à marquer quelques traits dune physionomie naissante ; ses yeux, que le feu du sentiment nanime point encore, ont au moins toute leur sérénité native, de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans fin nont point sillonné ses joues. Voyez dans ses mouvements prompts, mais sûrs, la vivacité de son âge, la fermeté de lindépendance, lexpérience des exercices multipliés. Il a lair ouvert et libre, mais non pas insolent ni vain : son visage, quon na pas collé sur des livres, ne tombe point sur son estomac ; on na pas besoin de lui dire : Levez la tête ; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais baisser.
Faisons-lui place au milieu de lassemblée : messieurs, examinez-le, interrogez-le en toute confiance ; ne craignez ni ses importunités, ni son babil, ni ses questions indiscrètes. Nayez pas peur quil sempare de vous, quil prétende vous occuper de lui seul, et que vous ne puissiez plus vous en défaire.
Nattendez pas non plus de lui des propos agréables, ni quil vous dise ce que je lui aurai dicté ; nen attendez que la vérité naïve et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. Il vous dira le mal quil a fait ou celui quil pense, tout aussi librement que le bien, sans sembarrasser en aucune sorte de leffet que fera sur vous ce quil aura dit : il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution.
Lon aime à bien augurer des enfants, et lon a toujours regret à ce flux dinepties qui vient presque toujours renverser les espérances quon voudrait tirer de quelque heureuse rencontre qui par hasard leur tombe sur la langue. Si le mien donne rarement de telles espérances, il ne donnera jamais ce regret ; car il ne dit jamais un mot inutile, et ne sépuise pas sur un babil quil sait quon nécoute point. Ses idées sont bornées, mais nettes ; sil ne sait rien par cur, il sait beaucoup par expérience ; sil lit moins bien quun autre enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature ; son esprit nest pas dans sa langue, mais dans sa tête ; il a moins de mémoire que de jugement ; il ne sait parler quun langage, mais il entend ce quil dit ; et sil ne dit pas si bien que les autres disent, en revanche, il fait mieux quils ne font.
Il ne sait ce que cest que routine, usage, habitude ; ce quil fit hier ninflue point sur ce quil fait aujourdhui: il ne suit jamais de formule, ne cède point à lautorité ni à lexemple, et nagit ni ne parle que comme il lui convient. Ainsi nattendez pas de lui des discours dictés ni des manières étudiées, mais toujours lexpression fidèle de ses idées et la conduite qui naît de ses penchants.
Vous lui trouvez un petit nombre de notions morales qui se rapportent à son état actuel, aucune sur létat relatif des hommes : et de quoi lui serviraient-elles, puisquun enfant nest pas encore un membre actif de la société ? Parlez-lui de liberté, de propriété, de convention même ; il peut en savoir jusque-là, il sait pourquoi ce qui est à lui est à lui, et pourquoi ce qui nest pas à lui nest pas à lui : passé cela, il ne sait plus rien. Parlez-lui de devoir, dobéissance, il ne sait ce que vous voulez dire ; commandez-lui quelque chose, il ne vous entendra pas ; mais dites-lui : Si vous me faisiez tel plaisir, je vous le rendrais dans loccasion ; à linstant il sempressera de vous complaire, car il ne demande pas mieux que détendre son domaine, et dacquérir sur vous des droits quil sait être inviolables. Peut-être même nest-il pas fâché de tenir une place, de faire nombre, dêtre compté pour quelque chose ; mais sil a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, et vous navez pas bien bouché davance toutes les portes de la vanité.
De son côté, sil a besoin de quelque assistance, il la demandera indifféremment au premier quil rencontre ; il la demanderait au roi comme à son laquais : tous les hommes sont encore égaux à ses yeux. Vous voyez, à lair dont il prie, quil sent quon ne lui doit rien ; il sait que ce quil demande est une grâce. Il sait aussi que lhumanité porte à en accorder. Ses expressions sont simples et laconiques. Sa voix, son regard, son geste sont dun être également accoutumé à la complaisance et au refus. Ce nest ni la rampante et servile soumission dun esclave, ni limpérieux accent dun maître ; cest une modeste confiance en son semblable, cest la noble et touchante douceur dun être libre, mais sensible et faible, qui implore lassistance dun être libre, mais fort et bienfaisant. Si vous lui accordez ce quil vous demande, il ne vous remerciera pas, mais il sentira quil a contracté une dette. Si vous le lui refusez, il ne se plaindra point, il ninsistera point, il sait que cela serait inutile. Il ne se dira point : On ma refusé ; mais il se dira : Cela ne pouvait pas être ; et, comme je lai déjà dit, on ne se mutine guère contre la nécessité bien reconnue.
Laissez-le seul en liberté, voyez-le agir sans lui rien dire ; considérez ce quil fera et comment il sy prendra. Nayant pas besoin de se prouver quil est libre, il ne fait jamais rien par étourderie, et seulement pour faire un acte de pouvoir sur lui-même : ne sait-il pas quil est toujours maître de lui ? Il est alerte, léger, dispos ; ses mouvements ont toute la vivacité de son âge, mais vous nen voyez pas un qui nait une fin. Quoi quil veuille faire, il nentreprendra jamais rien qui soit au-dessus de ses forces, car il les a bien éprouvées et les connaît ; ses moyens seront toujours appropriés à ses desseins, et rarement il agira sans être assuré du succès. Il aura lil attentif et judicieux ; il nira pas niaisement interrogeant les autres sur tout ce quil voit ; mais il lexaminera lui-même et se fatiguera pour trouver ce quil veut apprendre, avant de le demander. Sil tombe dans des embarras imprévus, il se troublera moins quun autre ; sil y a du risque, il seffrayera moins aussi. Comme son imagination reste encore inactive, et quon na rien fait pour lanimer, il ne voit que ce qui est, nestime les dangers que ce quils valent, et garde toujours son sang-froid. La nécessité sappesantit trop souvent sur lui pour quil regimbe encore contre elle ; il en porte le joug dès sa naissance, ly voilà bien accoutumé ; il est toujours prêt à tout.
Quil soccupe ou quil samuse, lun et lautre est égal pour lui ; ses jeux sont ses occupations, il ny sent point de différence. Il met à tout ce quil fait un intérêt qui fait rire et une liberté qui plaît, en montrant à la fois le tour de son esprit et la sphère de ses connaissances. Nest-ce pas le spectacle de cet âge, un spectacle charmant et doux, de voir un joli enfant, lil vif et gai, lair content et serein, la physionomie ouverte et riante, faire, en se jouant, les choses les plus sérieuses, ou profondément occupé des plus frivoles amusements ?
Voulez-vous à présent le juger par comparaison ? Mêlez-le avec dautres enfants, et laissez-le faire. Vous verrez bientôt lequel est le plus vraiment formé, lequel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfants de la ville, nul nest plus adroit que lui, mais il est plus fort quaucun autre. Parmi de jeunes paysans, il les égale en force et les passe en adresse. Dans tout ce qui est à portée de lenfance, il juge, il raisonne, il prévoit mieux queux tous. Est-il question dagir, de courir, de sauter, débranler des corps, denlever des masses, destimer des distances, dinventer des jeux, demporter des prix ? on dirait que la nature est à ses ordres, tant il sait aisément plier toute chose à ses volontés. Il est fait pour guider, pour gouverner ses égaux : le talent, lexpérience, lui tiennent lieu de droit et dautorité. Donnez-lui lhabit et le nom quil vous plaira, peu importe, il primera partout, il deviendra partout le chef des autres ; ils sentiront toujours sa supériorité sur eux ; sans vouloir commander, il sera le maître ; sans croire obéir, ils obéiront.
Il est parvenu à la maturité de lenfance, il a vécu de la vie dun enfant, il na point acheté sa perfection aux dépens de son bonheur ; au contraire, ils ont concouru lun à lautre. En acquérant toute la raison de son âge, il a été heureux et libre autant que sa constitution lui permettait de lêtre. Si la fatale faux vient moissonner en lui la fleur de nos espérances, nous naurons point à pleurer à la fois sa vie et sa mort, nous naigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que nous lui aurons causées ; nous nous dirons : Au moins il a joui de son enfance ; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui avait donné.
Le grand inconvénient de cette première éducation est quelle nest sensible quaux hommes clairvoyants, et que, dans un enfant élevé avec tant de soin, des yeux vulgaires ne voient quun polisson. Un précepteur songe à son intérêt plus quà celui de son disciple ; il sattache à prouver quil ne perd pas son temps, et quil gagne bien largent quon lui donne ; il le pourvoit dun acquis de facile étalage et quon puisse montrer quand on veut ; il nimporte que ce quil lui apprend soit utile, pourvu quil se voie aisément. Il accumule, sans choix, sans discernement, cent fatras dans sa mémoire. Quand il sagit dexaminer lenfant, on lui fait déployer sa marchandise ; il létale, on est content ; puis il replie son ballot, et sen va. Mon élève nest pas si riche, il na point de ballot à déployer, il na rien à montrer que lui-même. Or un enfant, non plus quun homme, ne se voit pas en un moment. Où sont les observateurs qui sachent saisir au premier coup dil les traits qui le caractérisent ? Il en est, mais il en est peu ; et sur cent mille pères, il ne sen trouvera pas un de ce nombre.
Les questions trop multipliées ennuient et rebutent tout le monde, à plus forte raison les enfants. Au bout de quelques minutes leur attention se lasse, ils nécoutent plus ce quun obstiné questionneur leur demande, et ne répondent plus quau hasard. Cette manière de les examiner est vaine et pédantesque ; souvent un mot pris à la volée peint mieux leur sens et leur esprit que ne feraient de longs discours ; mais il faut prendre garde que ce mot ne soit ni dicté ni fortuit. Il faut avoir beaucoup de jugement soi-même pour apprécier celui dun enfant.
Jai ouï raconter à feu milord Hyde quun de ses amis, revenu dItalie après trois ans dabsence, voulut examiner les progrès de son fils âgé de neuf à dix ans. Ils vont un soir se promener avec son gouverneur et lui dans une plaine où des écoliers samusaient à guider des cerfs-volants. Le père en passant dit à son fils : Où est le cerf-volant dont voilà lombre ? Sans hésiter, sans lever la tête, lenfant dit : Sur le grand chemin. Et en effet, ajoutait milord Hyde, le grand chemin était entre le soleil et nous. Le père, à ce mot, embrasse son fils, et, finissant là son examen, sen va sans rien dire. Le lendemain il envoya au gouverneur lacte dune pension viagère outre ses appointements.
Quel homme que ce père-là ! et quel fils lui était promis ! La question est précisément de lâge : la réponse est bien simple ; mais voyez quelle netteté de judiciaire enfantine elle suppose ! Cest ainsi que lélève dAristote apprivoisait ce coursier célèbre quaucun écuyer navait pu dompter.
Quoique jusquà ladolescence tout le cours de la vie soit un temps de faiblesse, il est un point, dans la durée de ce premier âge, où, le progrès des forces ayant passé celui des besoins, lanimal croissant, encore absolument faible, devient fort par relation. Ses besoins nétant pas tous développés, ses forces actuelles sont plus que suffisantes pour pourvoir à ceux quil a. Comme homme il serait très faible, comme enfant il est très fort.
Doù vient la faiblesse de lhomme ? De linégalité qui se trouve entre sa force et ses désirs. Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce quil faudrait pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature. Diminuez donc les désirs, cest comme si vous augmentiez les forces : celui qui peut plus quil ne désire en a de reste ; il est certainement un être très fort. Voilà le troisième état de lenfance, et celui dont jai maintenant à parler. Je continue à lappeler enfance, faute de terme propre à lexprimer ; car cet âge approche de ladolescence, sans être encore celui de la puberté.
À douze ou treize ans les forces de lenfant se développent bien plus rapidement que ses besoins. Le plus violent, le plus terrible, ne sest pas encore fait sentir à lui ; lorgane même en reste dans limperfection, et semble, pour en sortir, attendre que sa volonté ly force. Peu sensible aux injures de lair et des saisons, il les brave sans peine, sa chaleur naissante lui tient lieu dhabit ; son appétit lui tient lieu dassaisonnement ; tout ce qui peut nourrir est bon à son âge ; sil a sommeil, il sétend sur la terre et dort : il se voit partout entouré de tout ce qui lui est nécessaire ; aucun besoin imaginaire ne le tourmente ; lopinion ne peut rien sur lui ; ses désirs ne vont pas plus loin que ses bras : non seulement il peut se suffire à lui-même, il a de la force au delà de ce quil lui en faut ; cest le seul temps de sa vie où il sera dans ce cas.
Je pressens lobjection. Lon ne dira pas que lenfant a plus de besoins que je ne lui en donne, mais on niera quil ait la force que je lui attribue : on ne songera pas que je parle de mon élève, non de ces poupées ambulantes qui voyagent dune chambre à lautre, qui labourent dans une caisse et portent des fardeaux de carton. Lon me dira que la force virile ne se manifeste quavec la virilité ; que les esprits vitaux, élaborés dans les vaisseaux convenables, et répandus dans tout le corps, peuvent seuls donner aux muscles la consistance, lactivité, le ton, le ressort, doù résulte une véritable force. Voilà la philosophie du cabinet ; mais moi jen appelle à lexpérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer, biner, tenir la charrue, charger un tonneau de vin, mener la voiture tout comme leur père ; on les prendrait pour des hommes, si le son de leur voix ne les trahissait pas. Dans nos villes mêmes, de jeunes ouvriers, forgerons, taillandiers, maréchaux, sont presque aussi robustes que les maîtres, et ne seraient guère moins adroits, si on les eût exercés à temps. Sil y a de la différence, et je conviens quil y en a, elle y est beaucoup moindre, je le répète, que celle des désirs fougueux dun homme aux désirs bornés dun enfant. Dailleurs il nest pas ici question seulement de forces physiques, mais surtout de la force et capacité de lesprit qui les supplée ou qui les dirige.
Cet intervalle où lindividu peut plus quil ne désire, bien quil ne soit pas le temps de sa plus grande force absolue, est, comme je lai dit, celui de sa plus grande force relative. Il est le temps le plus précieux de la vie, temps qui ne vient quune seule fois ; temps très court, et dautant plus court, comme on verra dans la suite, quil lui importe plus de le bien employer.
Que fera-t-il donc de cet excédent de facultés et de forces quil a de trop à présent, et qui lui manquera dans un autre âge ? Il tâchera de lemployer à des soins qui lui puissent profiter au besoin ; il jettera, pour ainsi dire, dans lavenir le superflu de son être actuel ; lenfant robuste fera des provisions pour lhomme faible ; mais il nétablira ses magasins ni dans des coffres quon peut lui voler, ni dans des granges qui lui sont étrangères ; pour sapproprier véritablement son acquis, cest dans ses bras, dans sa tête, cest dans lui quil le logera. Voici donc le temps des travaux, des instructions, des études, et remarquez que ce nest pas moi qui fais arbitrairement ce choix, cest la nature elle-même qui lindique.
Lintelligence humaine a ses bornes ; et non seulement un homme ne peut pas tout savoir, il ne peut pas même savoir en entier le peu que savent les autres hommes. Puisque la contradictoire de chaque position fausse est une vérité, le nombre des vérités est inépuisable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les choses quon doit enseigner ainsi que dans le temps propre à les apprendre. Des connaissances qui sont à notre portée, les unes sont fausses, les autres sont inutiles, les autres servent à nourrir lorgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches dun homme sage, et par conséquent dun enfant quon veut rendre tel. Il ne sagit point de savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile.
De ce petit nombre il faut ôter encore ici les vérités qui demandent, pour être comprises, un entendement déjà tout formé ; celles qui supposent la connaissance des rapports de lhomme, quun enfant ne peut acquérir ; celles qui, bien que vraies en elles-mêmes, disposent une âme inexpérimentée à penser faux sur dautres sujets.
Nous voilà réduits à un bien petit cercle relativement à lexistence des choses ; mais que ce cercle forme encore une sphère immense pour la mesure de lesprit dun enfant ! Ténèbres de lentendement humain, quelle main téméraire osa toucher à votre voile ? Que dabîmes je vois creuser par nos vaines sciences autour de ce jeune infortuné ! O toi qui vas le conduire dans ces périlleux sentiers, et tirer devant ses yeux le rideau sacré de la nature, tremble. Assure-toi bien premièrement de sa tête et de la tienne, crains quelle ne tourne à lun ou à lautre, et peut-être à tous les deux. Crains lattrait spécieux du mensonge et les vapeurs enivrantes de lorgueil. Souviens-toi, souviens-toi sans cesse que lignorance na jamais fait de mal, que lerreur seule est funeste, et quon ne ségare point par ce quon ne sait pas, mais par ce quon croit savoir.
Ses progrès dans la géométrie vous pourraient servir dépreuve et de mesure certaine pour le développement de son intelligence : mais sitôt quil peut discerner ce qui est utile et ce qui ne lest pas, il importe duser de beaucoup de ménagement et dart pour lamener aux études spéculatives. Voulez-vous, par exemple, quil cherche une moyenne proportionnelle entre deux lignes ; commencez par faire en sorte quil ait besoin de trouver un carré égal à un rectangle donné : sil sagissait de deux moyennes proportionnelles, il faudrait dabord lui rendre le problème de la duplication du cube intéressant etc. Voyez comment nous approchons par degrés des notions morales qui distinguent le bien et le mal. Jusquici nous navons connu de loi que celle de la nécessité : maintenant nous avons égard à ce qui est utile ; nous arriverons bientôt à ce qui est convenable et bon.
Le même instinct anime les diverses facultés de lhomme. À lactivité du corps, qui cherche à se développer, succède lactivité de lesprit qui cherche à sinstruire. Dabord les enfants ne sont que remuants, ensuite ils sont curieux ; et cette curiosité bien dirigée est le mobile de lâge où nous voilà parvenus. Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de lopinion. Il est une ardeur de savoir qui nest fondée que sur le désir dêtre estimé savant ; il en est une autre qui naît dune curiosité naturelle à lhomme pour tout ce qui peut lintéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être et limpossibilité de contenter pleinement ce désir lui font rechercher sans cesse de nouveaux moyens dy contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité ; principe naturel au cur humain, mais dont le développement ne se fait quen proportion de nos passions et de nos lumières. Supposez un philosophe relégué dans une île déserte avec des instruments et des livres, sûr dy passer seul le reste de ses jours ; il ne sembarrassera plus guère du système du monde, des lois de lattraction, du calcul différentiel : il nouvrira peut-être de sa vie un seul livre, mais jamais il ne sabstiendra de visiter son île jusquau dernier recoin, quelque grande quelle puisse être. Rejetons donc encore de nos premières études les connaissances dont le goût nest point naturel à lhomme, et bornons-nous à celles que linstinct nous porte à chercher.
Lîle du genre humain, cest la terre ; lobjet le plus frappant pour nos yeux, cest le soleil. Sitôt que nous commençons à nous éloigner de nous, nos premières observations doivent tomber sur lune et sur lautre. Aussi la philosophie de presque tous les peuples sauvages roule-t-elle uniquement sur dimaginaires divisions de la terre et sur la divinité du soleil.
Quel écart ! dira-t-on peut-être. Tout à lheure nous nétions occupés que de ce qui nous touche, de ce qui nous entoure immédiatement ; tout à coup nous voilà parcourant le globe et sautant aux extrémités de lunivers ! Cet écart est leffet du progrès de nos forces et de la pente de notre esprit. Dans létat de faiblesse et dinsuffisance, le soin de nous conserver nous concentre au dedans de nous ; dans létat de puissance et de force, le désir détendre notre être nous porte au delà, et nous fait élancer aussi loin quil nous est possible ; mais, comme le monde intellectuel nous est encore inconnu, notre pensée ne va pas plus loin que nos yeux, et notre entendement ne sétend quavec lespace quil mesure.
Transformons nos sensations en idées, mais ne sautons pas tout dun coup des objets sensibles aux objets intellectuels. Cest par les premiers que nous devons arriver aux autres. Dans les premières opérations de lesprit, que les sens soient toujours ses guides : point dautre livre que le monde, point dautre instruction que les faits. Lenfant qui lit ne pense pas, il ne fait que lire ; il ne sinstruit pas, il apprend des mots.
Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez curieux ; mais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, et laissez-les lui résoudre. Quil ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce quil la compris lui-même ; quil napprenne pas la science, quil linvente. Si jamais vous substituez dans son esprit lautorité à la raison, il ne raisonnera plus ; il ne sera plus que le jouet de lopinion des autres.
Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, et vous lui allez chercher des globes, des sphères, des cartes : que de machines ! Pourquoi toutes ces représentations ? que ne commencez-vous par lui montrer lobjet même, afin quil sache au moins de quoi vous lui parlez !
Une belle soirée on va se promener dans un lieu favorable, où lhorizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, et lon observe les objets qui rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On le voit sannoncer de loin par les traits de feu quil lance au-devant de lui. Lincendie augmente, lorient paraît tout en flammes ; à leur éclat on attend lastre longtemps avant quil se montre ; à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et remplit aussitôt tout lespace ; le voile des ténèbres sefface et tombe. Lhomme reconnaît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui léclaire, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte dun brillant réseau de rosée, qui réfléchit à lil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chur se réunissent et saluent de concert le père de la vie ; en ce moment pas un seul ne se tait ; leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée, il se sent de la langueur dun paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusquà lâme. Il y a là une demi-heure denchantement auquel nul homme ne résiste ; un spectacle si grand, si beau, si délicieux, nen laisse aucun de sang-froid.
Plein de lenthousiasme quil éprouve, le maître veut le communiquer à lenfant : il croit lémouvoir en le rendant attentif aux sensations dont il est ému lui-même. Pure bêtise ! cest dans le cur de lhomme quest la vie du spectacle de la nature ; pour le voir, il faut le sentir. Lenfant aperçoit les objets, mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience quil na point acquise, il faut des sentiments quil na point éprouvés, pour sentir limpression composée qui résulte à la fois de toutes ces sensations. Sil na longtemps parcouru des plaines arides, si des sables ardents nont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du soleil ne loppressa jamais, comment goûtera-t-il lair frais dune belle matinée ? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, lhumide vapeur de la rosée, le marcher mol et doux sur la pelouse, enchanteront-ils ses sens ? Comment le chant des oiseaux lui causera-t-il une émotion voluptueuse, si les accents de lamour et du plaisir lui sont encore inconnus ? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir ? Enfin comment sattendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la nature, sil ignore quelle main prit soin de lorner ?
Ne tenez point à lenfant des discours quil ne peut entendre. Point de descriptions, point déloquence, point de figures, point de poésie. Il nest pas maintenant question de sentiment ni de goût. Continuez dêtre clair, simple et froid ; le temps ne viendra que trop tôt de prendre un autre langage.
Elevé dans lesprit de nos maximes, accoutumé à tirer tous ses instruments de lui-même, et à ne recourir jamais à autrui quaprès avoir reconnu son insuffisance, à chaque nouvel objet quil voit il lexamine longtemps sans rien dire. Il est pensif et non questionner. Contentez-vous de lui présenter à propos les objets ; puis, quand vous verrez sa curiosité suffisamment occupée, faites-lui quelque question laconique qui le mette sur la voie de la résoudre.
Dans cette occasion, après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui avoir fait remarquer du même côté les montagnes et les autres objets voisins, après lavoir laissé causer là-dessus tout à son aise, gardez quelques moments le silence comme un homme qui rêve, et puis vous lui direz : Je songe quhier au soir le soleil sest couché là, et quil sest levé là ce matin. Comment cela peut-il se faire ? Najoutez rien de plus : sil vous fait des questions, ny répondez point ; parlez dautre chose. Laissez-le à lui-même, et soyez sûr quil y pensera.
Pour quun enfant saccoutume à être attentif, et quil soit bien frappé de quelque vérité sensible, il faut bien quelle lui donne quelques jours dinquiétude avant de la découvrir. Sil ne conçoit pas assez celle-ci de cette manière, il y a moyen de la lui rendre plus sensible encore, et ce moyen cest de retourner la question. Sil ne sait pas comment le soleil parvient de son coucher à son lever il sait au moins comment il parvient de son lever à son coucher, ses yeux seuls le lui apprennent. Eclaircissez donc la première question par lautre : ou votre élève est absolument stupide, ou lanalogie est trop claire pour lui pouvoir échapper. Voilà sa première leçon de cosmographie.
Comme nous procédons toujours lentement didée sensible en idée sensible, que nous nous familiarisons longtemps avec la même avant de passer à une autre, et quenfin nous ne forçons jamais notre élève dêtre attentif, il y a loin de cette première leçon à la connaissance du cours du soleil et de la figure de la terre : mais comme tous les mouvements apparents des corps célestes tiennent au même principe, et que la première observation mène à toutes les autres, il faut moins deffort, quoiquil faille plus de temps, pour arriver dune révolution diurne au calcul des éclipses, que pour bien comprendre le jour et la nuit.
Puisque le soleil tourne autour du monde, il décrit un cercle et tout cercle doit avoir un centre ; nous savons déjà cela. Ce centre ne saurait se voir, car il est au cur de la terre, mais on peut sur la surface marquer deux points opposés qui lui correspondent. Une broche passant par les trois points et prolongée jusquau ciel de part et dautre sera laxe du monde et du mouvement journalier du soleil. Un toton rond tournant sur sa pointe représente le ciel tournant sur son axe ; les deux pointes du toton sont les deux pôles : lenfant sera fort aise den connaître un ; je le lui montre à la queue de la Petite Ourse. Voilà de lamusement pour la nuit ; peu à peu lon se familiarise avec les étoiles, et de là naît le premier goût de connaître les planètes et dobserver les constellations.
Nous avons vu lever le soleil à la Saint-Jean ; nous lallons voir aussi lever à Noël ou quelque autre beau jour dhiver ; car on sait que nous ne sommes pas paresseux, et que nous nous faisons un jeu de braver le froid. Jai soin de faire cette seconde observation dans le même lieu où nous avons fait la première ; et moyennant quelque adresse pour préparer la remarque, lun ou lautre ne manquera pas de sécrier : Oh ! oh ! voilà qui est plaisant ! le soleil ne se lève plus à la même place ! ici sont nos anciens renseignements, et à présent il sest levé là, etc.... Il y a donc un orient dété, et un orient dhiver, etc.... Jeune maître, vous voilà sur la voie. Ces exemples vous doivent suffire pour enseigner très clairement la sphère, en prenant le monde pour le monde, et le soleil pour le soleil.
En général, ne substituez jamais le signe à la chose que quand il vous est impossible de la montrer ; car le signe absorbe lattention de lenfant et lui fait oublier la chose représentée.
La sphère armillaire me paraît une machine mal composée et exécutée dans de mauvaises proportions. Cette confusion de cercles et les bizarres figures quon y marque lui donnent un air de grimoire qui effarouche lesprit des enfants. La terre est trop petite, les cercles sont trop grands, trop nombreux ; quelques-uns, comme les colures, sont parfaitement inutiles ; chaque cercle est plus large que la terre ; lépaisseur du carton leur donne un air de solidité qui les fait prendre pour des masses circulaires réellement existantes ; et quand vous dites à lenfant que ces cercles sont imaginaires, il ne sait ce quil voit, il nentend plus rien.
Nous ne savons jamais nous mettre à la place des enfants ; nous nentrons pas dans leurs idées, nous leur prêtons les nôtres ; et suivant toujours nos propres raisonnements, avec des chaînes de vérités nous nentassons quextravagances et querreurs dans leur tête.
On dispute sur le choix de lanalyse ou de la synthèse pour étudier les sciences ; il nest pas toujours besoin de choisir. Quelquefois on peut résoudre et composer dans les mêmes recherches, et guider lenfant par la méthode enseignante lorsquil croît ne faire quanalyse. Alors, en employant en même temps lune et lautre, elles se serviraient mutuellement de preuves. Partant à la fois des deux points opposés, sans penser faire la même route, il serait tout surpris de se rencontrer, et cette surprise ne pourrait quêtre fort agréable. Je voudrais, par exemple, prendre la géographie par ces deux termes, et joindre à létude des révolutions du globe la mesure de ses parties, à commencer du lieu quon habite. Tandis que lenfant étudie la sphère et se transporte ainsi dans les cieux, ramenez-le à la division de la terre, et montrez-lui dabord son propre séjour.
Ses deux premiers points de géographie seront la ville où il demeure et la maison de campagne de son père, ensuite les lieux intermédiaires, ensuite les rivières du voisinage, enfin laspect du soleil et la manière de sorienter. Cest ici le point de réunion. Quil fasse lui-même la carte de tout cela ; carte très simple et dabord formée de deux seuls objets, auxquels il ajoute peu à peu les autres, à mesure quil sait ou quil estime leur distance et leur position. Vous voyez déjà quel avantage nous lui avons procuré davance en lui mettant un compas dans les yeux.
Malgré cela, sans doute, il faudra le guider un peu ; mais très peu, sans quil y paraisse. Sil se trompe laissez-le faire, ne corrigez point ses erreurs, attendez en silence quil soit en état de les voir et de les corriger lui-même ; ou tout au plus, dans une occasion favorable, amenez quelque opération qui les lui fasse sentir. Sil ne se trompait jamais, il napprendrait pas si bien. Au reste, il ne sagit pas quil sache exactement la topographie du pays, mais le moyen de sen instruire ; peu importe quil ait des cartes dans la tête, pourvu quil conçoive bien ce quelles représentent, et quil ait une idée nette de lart qui sert à les dresser. Voyez déjà la différence quil y a du savoir de vos élèves à lignorance du mien ! Ils savent les cartes, et lui les fait. Voici de nouveaux ornements pour sa chambre.
Souvenez-vous toujours que lesprit de mon institution nest pas denseigner à lenfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau que des idées justes et claires. Quand il ne saurait rien, peu mimporte, pourvu quil ne se trompe pas, et je ne mets des vérités dans sa tête que pour le garantir des erreurs quil apprendrait à leur place. La raison, le jugement, viennent lentement, les préjugés accourent en foule ; cest deux quil le faut préserver. Mais si vous regardez la science en elle-même, vous entrez dans une mer sans fond, sans rive, toute pleine décueils ; vous ne vous en tirerez jamais. Quand je vois un homme épris de lamour des connaissances se laisser séduire à leur charme et courir de lune à lautre sans savoir sarrêter, je crois voir un enfant sur le rivage amassant des coquilles, et commençant par sen charger, puis, tenté par celles quil voit encore, en rejeter, en reprendre, jusquà ce quaccablé de leur multitude et ne sachant plus que choisir, il finisse par tout jeter et retourne à vide.
Durant le premier âge, le temps était long : nous ne cherchions quà le perdre, de peur de le mal employer. Ici cest tout le contraire, et nous nen avons pas assez pour faire tout ce qui serait utile. Songez que les passions approchent, et que, sitôt quelles frapperont à la porte, votre élève naura plus dattention que pour elles. Lâge paisible dintelligence est si court, il passe si rapidement, il a tant dautres usages nécessaires, que cest une folie de vouloir quil suffise à rendre un enfant savant. Il ne sagit point de lui enseigner les sciences, mais de lui donner du goût pour les aimer et des méthodes pour les apprendre, quand ce goût sera mieux développé. Cest là très certainement un principe fondamental de toute bonne éducation.
Voici le temps aussi de laccoutumer peu à peu à donner une attention suivie au même objet : mais ce nest jamais la contrainte, cest toujours le plaisir ou le désir qui doit produire cette attention ; il faut avoir grand soin quelle ne laccable point et naille pas jusquà lennui. Tenez donc toujours lil au guet ; et, quoi quil arrive, quittez tout avant quil sennuie ; car il nimporte jamais autant quil apprenne, quil importe quil ne fasse rien malgré lui.
Sil vous questionne lui-même, répondez autant quil faut pour nourrir sa curiosité, non pour la rassasier : surtout quand vous voyez quau lieu de questionner pour sinstruire, il se met à battre la campagne et à vous accabler de sottes questions, arrêtez-vous à linstant, sûr qualors il ne se soucie plus de la chose, mais seulement de vous asservir à ses interrogations. Il faut avoir moins dégard aux mots quil prononce quau motif qui le fait parler. Cet avertissement, jusquici moins nécessaire, devient de la dernière importance aussitôt que lenfant commence à raisonner.
Il y a une chaîne de vérités générales par laquelle toutes les sciences tiennent à des principes communs et se développent successivement : cette chaîne est la méthode des philosophes. Ce nest point de celle-là quil sagit ici. Il y en a une toute différente, par laquelle chaque objet particulier en attire un autre et montre toujours celui qui le suit. Cet ordre, qui nourrit, par une curiosité continuelle, lattention quils exigent tous, est celui que suivent la plupart des hommes, et surtout celui quil faut aux enfants. En nous orientant pour lever nos cartes, il a fallu tracer des méridiennes. Deux points dintersection entre les ombres égales du matin et du soir donnent une méridienne excellente pour un astronome de treize ans. Mais ces méridiennes seffacent, il faut du temps pour les tracer ; elles assujettissent à travailler toujours dans le même lieu : tant de soins, tant de gêne, lennuieraient à la fin. Nous lavons prévu ; nous y pourvoyons davance.
Me voici de nouveau dans mes longs et minutieux détails. Lecteurs, jentends vos murmures, et je les brave : je ne veux point sacrifier à votre impatience la partie la plus utile de ce livre. Prenez votre parti sur mes longueurs ; car pour moi jai pris le mien sur vos plaintes.
Depuis longtemps nous nous étions aperçus, mon élève et moi, que lambre, le verre, la cire, divers corps frottés attiraient les pailles, et que dautres ne les attiraient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière encore ; cest dattirer à quelque distance, et sans être frotté, la limaille et dautres brins de fer. Combien de temps cette qualité nous amuse, sans que nous puissions y rien voir de plus ! Enfin nous trouvons quelle se communique au fer même, aimanté dans un certain sens. Un jour nous allons à la foire; un joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin deau. Fort surpris, nous ne disons pourtant pas : cest un sorcier ; car nous ne savons ce que cest quun sorcier. Sans cesse frappés deffets dont nous ignorons les causes, nous ne nous pressons de juger de rien, et nous restons en repos dans notre ignorance jusquà ce que nous trouvions loccasion den sortir.
De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre en tête de limiter : nous prenons une bonne aiguille bien aimantée, nous lentourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard, de sorte que laiguille traverse le corps et que la tête fasse le bec. Nous posons sur leau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, et nous voyons, avec une joie facile à comprendre, que notre canard suit la clef précisément comme celui de la foire suivait le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard sarrête sur leau quand on ly laisse en repos, cest ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant à présent, tout occupés de notre objet, nous nen voulons pas davantage.
Dès le même soir nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches ; et, sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui se contenait à peine, lui dit que ce tour nest pas difficile, et que lui-même en fera bien autant. Il est pris au mot : à linstant, il tire de sa poche le pain où est caché le morceau de fer ; en approchant de la table, le cur lui bat ; il présente le pain presque en tremblant ; le canard vient et le suit ; lenfant sécrie et tressaillit daise. Aux battements de mains, aux acclamations de lassemblée la tête lui tourne, il est hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant lembrasser, le féliciter, et le prie de lhonorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant quil aura soin dassembler plus de monde encore pour applaudir à son habileté. Mon petit naturaliste enorgueilli veut babiller, mais sur-le-champ je lui ferme la bouche, et lemmène comblé déloges.
Lenfant, jusquau lendemain, compte les minutes avec une risible inquiétude. Il invite tout ce quil rencontre ; il voudrait que tout le genre humain fût témoin de sa gloire ; il attend lheure avec peine, il la devance ; on vole au rendez-vous ; la salle est déjà pleine. En entrant, son jeune cur sépanouit. Dautres jeux doivent précéder ; le joueur de gobelets se surpasse et fait des choses surprenantes. Lenfant ne voit rien de tout cela ; il sagite, il sue, il respire à peine ; il passe son temps à manier dans sa poche son morceau de pain dune main tremblante dimpatience. Enfin son tour vient ; le maître lannonce au public avec pompe. Il sapproche un peu honteux, il tire son pain... Nouvelle vicissitude des choses humaines ! Le canard, si privé la veille, est devenu sauvage aujourdhui ; au lieu de présenter le bec, il tourne la queue et senfuit ; il évite le pain et la main qui le présente avec autant de soin quil les suivait auparavant. Après mille essais inutiles et toujours hués, lenfant se plaint, dit quon le trompe, que cest un autre canard quon a substitué au premier, et défie le joueur de gobelets dattirer celui-ci.
Le joueur de gobelets, sans répondre, prend un morceau de pain, le présente au canard ; à linstant le canard suit le pain, et vient à la main qui le retire. Lenfant prend le même morceau de pain ; mais loin de réussir mieux quauparavant, il voit le canard se moquer de lui et faire des pirouettes tout autour du bassin : il séloigne enfin tout confus, et nose plus sexposer aux huées.
Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que lenfant avait apporté, et sen sert avec autant de succès que du sien : il en tire le fer devant tout le monde, autre risée à nos dépens ; puis de ce pain ainsi vidé, il attire le canard comme auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé devant tout le monde par une main tierce, il en fait autant avec son gant, avec le bout de son doigt ; enfin il séloigne au milieu de la chambre, et, du ton demphase propre à ces gens-là, déclarant que son canard nobéira pas moins à sa voix quà son geste, il lui parle et le canard obéit ; il lui dit daller à droite et il va à droite, de revenir et il revient, de tourner et il tourne : le mouvement est aussi prompt que lordre. Les applaudissements redoublés sont autant daffronts pour nous. Nous nous évadons sans être aperçus, et nous nous renfermons dans notre chambre, sans aller raconter nos succès à tout le monde comme nous lavions projeté.
Le lendemain matin lon frappe à notre porte ; jouvre : cest lhomme aux gobelets. Il se plaint modestement de notre conduite. Que nous avait-il fait pour nous engager à vouloir décréditer ses jeux et lui ôter son gagne-pain ? Quy a-t-il donc de si merveilleux dans lart dattirer un canard de cire, pour acheter cet honneur aux dépens de la subsistance dun honnête homme ? Ma foi, messieurs, si javais quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierais guère de celui-ci. Vous deviez croire quun homme qui a passé sa vie à sexercer à cette chétive industrie en sait là-dessus plus que vous, qui ne vous en occupez que quelques moments. Si je ne vous ai pas dabord montré mes coups de maître, cest quil ne faut pas se presser détaler étourdiment ce quon sait ; jai toujours soin de conserver mes meilleurs tours pour loccasion, et après celui-ci, jen ai dautres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, messieurs, je viens de bon cur vous apprendre ce secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de nen pas abuser pour me nuire, et dêtre plus retenus une autre fois.
Alors il nous montre sa machine, et nous voyons avec la dernière surprise quelle ne consiste quen un aimant fort et bien armé, quun enfant caché sous la table faisait mouvoir sans quon sen aperçût.
Lhomme replie sa machine ; et, après lui avoir fait nos remerciements et nos excuses, nous voulons lui faire un présent ; il le refuse. « Non, messieurs, je nai pas assez à me louer de vous pour accepter vos dons ; je vous laisse obligés à moi malgré vous ; cest ma seule vengeance. Apprenez quil y a de la générosité dans tous les états ; je fais payer mes tours et non mes leçons. »
En sortant, il madresse à moi nommément et tout haut une réprimande. Jexcuse volontiers, me dit-il, cet enfant ; il na péché que par ignorance. Mais vous, monsieur, qui deviez connaître sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire ? Puisque vous vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui devez vos soins, vos conseil ; votre expérience est lautorité qui doit le conduire. En se reprochant, étant grand, les torts de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne laurez pas averti.
Il part et nous laisse tous deux très confus. Je me blâme de ma molle facilité ; je promets à lenfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt, et de lavertir de ses fautes avant quil en fasse ; car le temps approche où nos rapports vont changer, et où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade ; ce changement doit samener par degrés ; il faut tout prévoir, et tout prévoir de fort loin.
Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le secret. Nous abordons avec un profond respect notre bateleur Socrate ; à peine osons-nous lever les yeux sur lui : il nous comble dhonnêtetés, et nous place avec une distinction qui nous humilie encore. Il fait ses tours comme à lordinaire ; mais il samuse et se complaît longtemps à celui du canard, en nous regardant souvent dun air assez fier. Nous savons tout, et nous ne soufflons pas. Si mon élève osait seulement ouvrir la bouche, ce serait un enfant à écraser.
Tout le détail de cet exemple importe plus quil ne semble. Que de leçons dans une seule ! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité ! Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi lhumiliation, les disgrâces, soyez sûr quil nen reviendra de longtemps un second. Que dapprêts ! direz-vous. Jen conviens, et le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.
Ayant appris que laimant agit à travers les autres corps, nous navons rien de plus pressé que de faire une machine semblable à celle que nous avons vue : une table évidée, un bassin très plat ajusté sur cette table, et rempli de quelques lignes deau, un canard fait avec un peu plus de soin, etc. Souvent attentifs autour du bassin, nous remarquons enfin que le canard en repos affecte toujours à peu près la même direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette direction : nous trouvons quelle est du midi au nord. Il nen faut pas davantage : notre boussole est trouvée, ou autant vaut ; nous voilà dans la physique.
Il y a divers climats sur la terre, et diverses températures à ces climats. Les saisons varient plus sensiblement à mesure quon approche du pôle ; tous les corps se resserrent au froid et se dilatent à la chaleur ; cet effet est plus mesurable dans les liqueurs, et plus sensible dans les liqueurs spiritueuses ; de là le thermomètre. Le vent frappe le visage ; lair est donc un corps, un fluide ; on le sent, quoiquon nait aucun moyen de le voir. Renversez un verre dans leau, leau ne le remplira pas à moins que vous ne laissiez à lair une issue ; lair est donc capable de résistance. Enfoncez le verre davantage, leau gagnera dans lespace lair, sans pouvoir remplir tout à fait cet espace ; lair est donc capable de compression jusquà certain point. Un ballon rempli dair comprimé bondit mieux que rempli de toute autre matière ; lair est donc un corps élastique. Etant étendu dans le bain, soulevez horizontalement le bras hors de leau, vous le sentirez chargé dun poids terrible ; lair est donc un corps pesant. En mettant lair en équilibre avec dautres fluides, on peut mesurer son poids : de là le baromèrre, le siphon, la canne à vent, la machine pneumatique. Toutes les lois de la statique et de lhydrostatique se trouvent par des expériences tout aussi grossières. Je ne veux pas quon entre pour rien de tout cela dans un cabinet de physique expérimentale : tout cet appareil dinstruments et de machines me déplaît. Lair scientifique tue la science. Ou toutes ces machines effrayent un enfant, ou leurs figures partagent et dérobent lattention quil devrait à leurs effets.
Je veux que nous fassions nous-mêmes toutes nos machines ; et je ne veux pas commencer par faire linstrument avant lexpérience ; mais je veux quaprès avoir entrevu lexpérience comme par hasard, nous inventions peu à peu linstrument qui doit la vérifier. Jaime mieux que nos instruments ne soient point si parfaits et si justes, et que nous ayons des idées plus nettes de ce quils doivent être, et des opérations qui doivent en résulter. Pour ma première leçon de statique, au lieu daller chercher des balances, je mets un bâton en travers sur le dos dune chaise, je mesure la longueur des deux parties du bâton en équilibre, jajoute de part et dautre des poids, tantôt égaux, tantôt inégaux ; et, le tirant ou le poussant autant quil est nécessaire, je trouve enfin que léquilibre résulte dune proportion réciproque entre la quantité des poids et la longueur des leviers. Voilà déjà mon petit physicien capable de rectifier des balances avant que den avoir vu.
Sans contredit on prend des notions bien plus claires et bien plus sûres des choses quon apprend ainsi de soi-même, que de celles quon tient des enseignements dautrui ; et, outre quon naccoutume point sa raison à se soumettre servilement à lautorité, lon se rend plus ingénieux à trouver des rapports, à lier des idées, à inventer des instruments, que quand, adoptant tout cela tel quon nous le donne, nous laissons affaisser notre esprit dans la nonchalance, comme le corps dun homme qui, toujours habillé, chaussé, servi par ses gens et traîné par ses chevaux, perd à la fin la force et lusage de ses membres. Boileau se vantait davoir appris à Racine à rimer difficilement. Parmi tant dadmirables méthodes pour abréger létude des sciences, nous aurions grand besoin que quelquun nous en donnât une pour les apprendre avec effort.
Lavantage le plus sensible de ces lentes et laborieuses recherches est de maintenir, au milieu des études spéculatives, le corps dans son activité, les membres dans leur souplesse, et de former sans cesse les mains au travail et aux usages utiles à lhomme. Tant dinstruments inventés pour nous guider dans nos expériences et suppléer à la justesse des sens, en font négliger lexercice. Le graphomètre dispense destimer la grandeur des angles ; lil qui mesurait avec précision les distances sen fie à la chaîne qui les mesure pour lui ; la romaine mexempte de juger à la main le poids que je connais par elle. Plus nos outils sont ingénieux, plus nos organes deviennent grossiers et maladroits : à force de rassembler des machines autour de nous, nous nen trouvons plus en nous-mêmes.
Mais, quand nous mettons à fabriquer ces machines ladresse qui nous en tenait lieu, quand nous employons à les faire la sagacité quil fallait pour nous en passer, nous gagnons sans rien perdre, nous ajoutons lart à la nature, et nous devenons plus ingénieux, sans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant sur des livres, si je loccupe dans un atelier, ses mains travaillent au profit de son esprit : il devient philosophe et croit nêtre quun ouvrier. Enfin cet exercice a dautres usages dont je parlerai ci-après ; et lon verra comment des jeux de la philosophie on peut sélever aux véritables fonctions de lhomme.
Jai déjà dit que les connaissances purement spéculatives ne convenaient guère aux enfants, même approchant de ladolescence ; mais sans les faire entrer bien avant dans la physique systématique, faites pourtant que toutes leurs expériences se lient lune à lautre par quelque sorte de déduction, afin quà laide de cette chaîne ils puissent les placer par ordre dans leur esprit, et se les rappeler au besoin ; car il est bien difficile que des faits et même des raisonnements isolés tiennent longtemps dans la mémoire, quand on manque de prise pour les y ramener.
Dans la recherche des lois de la nature, commencez toujours par les phénomènes les plus communs et les plus sensibles, et accoutumez votre élève à ne pas prendre ces phénomènes pour des raisons, mais pour des faits. Je prends une pierre, je feins de la poser en lair ; jouvre la main, la pierre tombe. Je regarde Émile attentif à ce que je fais, et je lui dis : Pourquoi cette pierre est-elle tombée ?
Quel enfant restera court à cette question ? Aucun, pas même Émile, si je nai pris grand soin de le préparer à ny savoir pas répondre. Tous diront que la pierre tombe parce quelle est pesante. Et quest-ce qui est pesant ? Cest ce qui tombe. La pierre tombe donc parce quelle tombe ? Ici mon petit philosophe est arrêté tout de bon. Voilà sa première leçon de physique systématique, et soit quelle lui profite ou non dans ce genre, ce sera toujours une leçon de bon sens.
À mesure que lenfant avance en intelligence, dautres considérations importantes nous obligent à plus de choix dans ses occupations. Sitôt quil parvient à se connaître assez lui-même pour concevoir en quoi consiste son bien-être, sitôt quil peut saisir des rapports assez étendus pour juger de ce qui lui convient et de ce qui ne lui convient pas, dès lors il est en état de sentir la différence du travail à lamusement, et de ne regarder celui-ci que comme le délassement de lautre. Alors des objets dutilité réelle peuvent entrer dans ses études, et lengager à y donner une application plus constante quil nen donnait à de simples amusements. La loi de la nécessité, toujours renaissante, apprend de bonne heure à lhomme à faire ce qui ne lui plaît pas pour prévenir un mal qui lui déplairait davantage. Tel est lusage de la prévoyance ; et, de cette prévoyance bien ou mal réglée, naît toute la sagesse ou toute la misère humaine.
Tout homme veut être heureux ; mais, pour parvenir à lêtre, il faudrait commencer par savoir ce que cest que le bonheur. Le bonheur de lhomme naturel est aussi simple que sa vie ; il consiste à ne pas souffrir : la santé, la liberté, le nécessaire le constituent. Le bonheur de lhomme moral est autre chose ; mais ce nest pas de celui-là quil est ici question. Je ne saurais trop répéter quil ny a que des objets purement physiques qui puissent intéresser les enfants, surtout ceux dont on na pas éveillé la vanité, et quon na point corrompus davance par le poison de lopinion.
Lorsque avant de sentir leurs besoins ils les prévoient, leur intelligence est déjà fort avancée, ils commencent à connaître le prix du temps. Il importe alors de les accoutumer à en diriger lemploi sur des objets utiles, mais dune utilité sensible à leur âge, et à la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient à lordre moral et à lusage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, parce quils ne sont pas en état de lentendre. Cest une ineptie dexiger deux quils sappliquent à des choses quon leur dit vaguement être pour leur bien, sans quils sachent quel est ce bien, et dont on les assure quil tireront du profit étant grands, sans quils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit, quils ne sauraient comprendre.
Que lenfant ne fasse rien sur parole : rien nest bien pour lui que ce quil sent être tel. En le jetant toujours en avant de ses lumières, vous croyez user de prévoyance, et vous en manquez. Pour larmer de quelques vains instruments dont il ne fera peut-être jamais dusage, vous lui ôtez linstrument le plus universel de lhomme, qui est le bon sens ; vous laccoutumez à se laisser toujours conduire, à nêtre jamais quune machine entre les mains dautrui. Vous voulez quil soit docile étant petit : cest vouloir quil soit crédule et dupe étant grand. Vous lui dites sans cesse : « Tout ce que je vous demande est pour votre avantage ; mais vous nêtes pas en état de le connaître. Que mimporte à moi que vous fassiez ou non ce que jexige ? cest pour vous seul que vous travaillez. » Avec tous ces beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage, vous préparez le succès de ceux que lui tiendra quelque jour un visionnaire, un souffleur, un charlatan, un fourbe, ou un fou de toute espèce, pour le prendre à son piège ou pour lui faire adopter sa folie.
Il importe quun homme sache bien des choses dont un enfant ne saurait comprendre lutilité ; mais faut-il et se peut-il quun enfant apprenne tout ce quil importe à un homme de savoir ? Tâchez dapprendre à lenfant tout ce qui est utile à son âge, et vous verrez que tout son temps sera plus que rempli. Pourquoi voulez-vous, au préjudice des études qui lui conviennent aujourdhui, lappliquer à celles dun âge auquel il est si peu sûr quil parvienne ? Mais, direz-vous, sera-t-il temps dapprendre ce quon doit savoir quand le moment sera venu den faire usage ? Je lignore : mais ce que je sais, cest quil est impossible de lapprendre plus tôt ; car nos vrais maîtres sont lexpérience et le sentiment, et jamais lhomme ne sent bien ce qui convient à lhomme que dans les rapports où il sest trouvé. Un enfant sait quil est fait pour devenir homme, toutes les idées quil peut avoir de létat dhomme sont des occasions dinstruction pour lui ; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre nest quune preuve continuelle de ce principe déducation.
Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre élève une idée du mot utile, nous avons une grande prise de plus pour le gouverner ; car ce mot le frappe beaucoup, attendu quil na pour lui quun sens relatif à son âge, et quil en voit clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de ce mot parce que vous navez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à leur portée, et que dautres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est utile, ils nont jamais besoin dy songer eux-mêmes, et ne savent ce que cest quutilité.
À quoi cela est-il bon ? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frein à ces multitudes dinterrogations sottes et fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur eux quelque espèce dempire que pour en tirer profit. Celui à qui, pour sa plus importante leçon, lon apprend à ne vouloir rien savoir que dutile, interroge comme Socrate ; il ne fait pas une question sans sen rendre à lui-même la raison quil sait quon lui en va demander avant que de la résoudre.
Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre élève. Ne sachant les raisons de rien, le voilà presque réduit au silence quand il vous plaît ; et vous, au contraire, quel avantage vos connaissances et votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer lutilité de tout ce que vous lui proposez ! Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, cest lui apprendre à vous la faire à son tour ; et vous devez compter, sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite, quà votre exemple il ne manquera pas de dire : À quoi cela est-il bon ?
Cest ici peut-être le piège le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si, sur la question de lenfant, ne cherchant quà vous tirer daffaire, vous lui donnez une seule raison quil ne soit pas en état dentendre, voyant que vous raisonnez sur vos idées et non sur les siennes, il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge, et non pour le sien ; il ne se fiera plus à vous, et tout est perdu. Mais où est le maître qui veuille bien rester court et convenir de ses torts avec son élève ? tous se font une loi de ne pas convenir même de ceux quils ont ; et moi je men ferais une de convenir même de ceux que je naurais pas, quand je ne pourrais mettre mes raisons à sa portée : ainsi ma conduite, toujours nette dans son esprit, ne lui serait jamais suspecte, et je me conserverais plus de crédit en me supposant des fautes, quils ne font en cachant les leurs.
Premièrement, songez bien que cest rarement à vous de lui proposer ce quil doit apprendre ; cest à lui de le désirer, de le chercher, de le trouver ; à vous de le mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir et de lui fournir les moyens de le satisfaire. Il suit de là que vos questions doivent être peu fréquentes, mais bien choisies ; et que, comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous à lui, vous serez toujours moins à découvert, et plus souvent dans le cas de lui dire : En quoi ce que vous me demandez est-il utile à savoir ?
De plus, comme il importe peut quil apprenne ceci ou cela, pourvu quil conçoive bien ce quil apprend, et lusage de ce quil apprend, sitôt que vous navez pas à lui donner sur ce que vous lui dites un éclaircissement qui soit bon pour lui, ne lui en donnez point du tout. Dites-lui sans scrupule : Je nai pas de bonne réponse à vous faire ; javais tort, laissons cela. Si votre instruction était réellement déplacée, il ny a pas de mal à labandonner tout à fait ; si elle ne létait pas, avec un peu de soin vous trouverez bientôt loccasion de lui en rendre lutilité sensible.
Je naime point les explications en discours ; les jeunes gens y font peu dattention et ne les retiennent guère. Les choses ! les choses ! Je ne répéterai jamais assez que nous donnons trop de pouvoir aux mots ; avec notre éducation babillarde nous ne faisons que des babillards.
Supposons que, tandis que jétudie avec mon élève le cours du soleil et la manière de sorienter, tout à coup il minterrompe pour me demander à quoi sert tout cela. Quel beau discours je vais lui faire ! de combien de choses je saisis loccasion de linstruire en répondant à sa question, surtout si nous avons des témoins de notre entretien. Je lui parlerai de lutilité des voyages, des avantages du commerce, des productions particulières à chaque climat, des murs des différents peuples, de lusage du calendrier, de la supputation du retour des saisons pour lagriculture, de lart de la navigation, de la manière de se conduire sur mer et de suivre exactement sa route, sans savoir où lon est. La politique, lhistoire naturelle, lastronomie, la morale même et le droit des gens entreront dans mon explication, de manière à donner à mon élève une grande idée de toutes ces sciences et un grand désir de les apprendre. Quand jaurai tout dit, jaurai fait létalage dun vrai pédant, auquel il naura pas compris une seule idée. Il aurait grande envie de me demander comme auparavant à quoi sert de sorienter ; mais il nose, de peur que je me fâche. Il trouve mieux son compte à feindre dentendre ce quon la forcé découter. Ainsi se pratiquent les belles éducations.
Mais notre Émile, plus rustiquement élevé, et à qui nous donnons avec tant de peine une conception dure, nécoutera rien de tout cela. Du premier mot quil nentendra pas, il va senfuir, il va folâtre par la chambre, et me laisser pérorer tout seul. Cherchons une solution plus grossière ; mon appareil scientifique ne vaut rien pour lui.
Nous observions la position de la forêt au nord de Montmorency, quand il ma interrompu par son importune question : À quoi sert cela ? Vous avez raison, lui dis-je, il y faut penser à loisir ; et si nous trouvons que ce travail nest bon à rien, nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas damusements utiles. On soccupe dautre chose, et il nest plus question de géographie du reste de la journée.
Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner ; il ne demande pas mieux ; pour courir, les enfants sont toujours prêts, et celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons dans la forêt, nous parcourons les Champeaux, nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes ; et, quand il sagit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe, la chaleur vient, nous avons faim ; nous nous pressons, nous errons vainement de côté et dautre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnaître. Bien échauffés, bien recrus, bien affamés, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. Émile que je suppose élevé comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure ; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorency, et quun simple taillis nous le cache ; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enterré dans des buissons.
Après quelques moments de silence, je lui dis dun air inquiet : Mon cher Émile, comment ferons-nous pour sortir dici ?
Émile, en nage, et pleurant à chaudes larmes.
Je nen sais rien. Je suis las ; jai faim ; jai soif ; je nen puis plus.
Jean-Jacques
Me croyez-vous en meilleur état que vous ? et pensez-vous que je me fisse faute de pleurer, si je pouvais déjeuner de mes larmes ? Il ne sagit pas de pleurer, il sagit de se reconnaître. Voyons votre montre ; quelle heure est-il ?
Émile
Il est midi, et je suis à jeun.
Jean-Jacques
Cela est vrai, il est midi, et je suis à jeun.
Émile
Oh ! que vous devez avoir faim !
Jean-Jacques
Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : cest justement lheure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions de même observer la forêt la position de Montmorency !...
Émile
Oui ; mais hier nous voyions la forêt, et dici nous ne voyons pas la ville.
Jean-Jacques
Voilà le mal... Si nous pouvions nous passer de la voir pour trouver sa position !...
Émile
O mon bon ami !
Jean-Jacques
Ne disions-nous pas que la forêt était...
Émile
Au nord de Montmorency.
Jean-Jacques
Par conséquent Montmorency doit être...
Émile
Au sud de la forêt.
Jean-Jacques
Nous avons un moyen de trouver le nord à midi ?
Émile
Oui, par la direction de lombre.
Jean-Jacques
Mais le sud ?
Émile
Comment faire ?
Jean-Jacques
Le sud est lopposé du nord.
Émile
Cela est vrai ; il ny a quà chercher lopposé de lombre. Oh ! voilà le sud ! voilà le sud ! sûrement Montmorency est de ce côté.
Jean-Jacques
Vous pouvez avoir raison : prenons ce sentier à travers le bois.
Émile, frappant des mains, et poussant un cri de joie.
Ah ! je vois Montmorency ! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons dîner, courons vite : lastronomie est bonne à quelque chose.
Prenez garde que, sil ne dit pas cette dernière phrase, il la pensera ; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sûr quil noubliera de sa vie la leçon de cette journée ; au lieu que, si je navais fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié dès le lendemain. Il faut parler tant quon peut par les actions, et ne dire que ce quon ne saurait faire.
Le lecteur ne sattend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espèce détude : mais, de quoi quil soit question, je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de lélève ; car, encore une fois, le mal nest pas dans ce quil nentend point, mais dans ce quil croit entendre.
Je me souviens que, voulant donner à un enfant du goût pour la chimie, après lui avoir montré plusieurs précipitations métalliques, je lui expliquais comment se faisait lencre. Je lui disais que sa noirceur ne venait que dun fer très divisé, détaché du vitriol, et précipité par une liqueur alcaline. Au milieu de ma docte explication, le petit traître marrêta tout court avec ma question que je lui avais apprise : me voilà fort embarrassé.
Après avoir un peu rêvé, je pris mon parti ; jenvoyai chercher du vin dans la cave du maître de la maison, et dautre vin à huit sous chez un marchand de vin. Je pris dans un petit flacon de la dissolution dalcali fixe ; puis, ayant devant moi, dans deux verres, de ces deux différents vins, je lui parlai ainsi :
On falsifie plusieurs denrées pour les faire paraître meilleures quelles ne sont. Ces falsifications trompent lil et le goût ; mais elles sont nuisibles, et rendent la chose falsifiée pire, avec sa belle apparence, quelle nétait auparavant.
On falsifie surtout les boissons, et surtout les vins, parce que la tromperie est plus difficile à connaître, et donne plus de profit au trompeur.
La falsification des vins verts ou aigres se fait avec de la litharge, la litharge est une préparation de plomb. Le plomb uni aux acides fait un sel fort doux, qui corrige au goût la verdeur du vin, mais qui est un poison pour ceux qui le boivent. Il importe donc, avant de boire du vin suspect, de savoir sil est lithargiré ou sil ne lest pas. Or voici comment je raisonne pour découvrir cela.
La liqueur du vin ne contient pas seulement de lesprit inflammable, comme vous lavez vu par leau-de-vie quon en tire ; elle contient encore de lacide, comme vous pouvez le connaître par le vinaigre et le tartre quon en tire aussi.
Lacide a du rapport aux substances métalliques, et sunit avec elles par dissolution pour former un sel composé, tel, par exemple, que la rouille, qui nest quun fer dissous par lacide contenu dans lair ou dans leau, et tel aussi que le vert-de-gris, qui nest quun cuivre dissous par le vinaigre.
Mais ce même acide a plus de rapport encore aux substances alcalines quaux substances métalliques, en sorte que, par lintervention des premières dans les sels composés dont je viens de vous parler, lacide est forcé de lâcher le métal auquel il est uni, pour sattacher à lalcali.
Alors la substance métallique, dégagée de lacide qui la tenait dissoute, se précipite et rend la liqueur opaque.
Si donc un de ces deux vins est lithargiré, son acide tient la litharge en dissolution. Que jy verse de la liqueur alcaline, elle forcera lacide de quitter prise pour sunir à elle ; le plomb, nétant plus tenu en dissolution, reparaîtra, troublera la liqueur, et se précipitera enfin dans le fond du verre.
Sil ny a point de plomb ni daucun métal dans le vin, lalcali sunira paisiblement avec lacide, le tout restera dissous, et il ne se fera aucune précipitation.
Ensuite je versai de ma liqueur alcaline successivement dans les deux verres : celui du vin de la maison resta clair et diaphane ; lautre en un moment fut trouble, et au bout dune heure on vit clairement le plomb précipité dans le fond du verre.
Voilà, repris-je, le vin naturel et pur dont on peut boire, et voici le vin falsifié qui empoisonne. Cela se découvre par les mêmes connaissances dont vous me demandiez lutilité : celui qui sait bien comment se fait lencre sait connaître aussi les vins frelatés.
Jétais fort content de mon exemple, et cependant je maperçus que lenfant nen était point frappé. Jeus besoin dun peu de temps pour sentir que je navais fait quune sottise : car, sans parler de limpossibilité quà douze ans un enfant pût suivre mon explication, lutilité de cette expérience nentrait pas dans son esprit, parce quayant goûté de deux vins, et les trouvant bons tous deux, il ne joignait aucune idée à ce mot de falsification que je pensais lui avoir si bien expliqué. Ces autres mots malsain, poison, navaient même aucun sens pour lui ; il était là-dessus dans le cas de lhistorien du médecin Philippe : cest le cas de tous les enfants.
Les rapports des effets aux causes dont nous napercevons pas la liaison, les biens et les maux dont nous navons aucune idée, les besoins que nous navons jamais sentis, sont nuls pour nous ; il est impossible de nous intéresser par eux à rien faire qui sy rapporte. On voit à quinze ans le bonheur dun homme sage, comme à trente la gloire du paradis. Si lon ne conçoit bien lun et lautre, on fera peu de chose pour les acquérir ; et quand même on les concevrait, on fera peu de chose encore si on ne les désire, si on ne les sent convenables à soi. Il est aisé de convaincre un enfant que ce quon lui veut enseigner est utile : mais ce nest rien de le convaincre, si lon ne sait le persuader. En vain la tranquille raison nous fait approuver ou blâmer ; il ny a que la passion qui nous fasse agir ; et comment se passionner pour des intérêts quon na point encore ?
Ne montrez jamais rien à lenfant quil ne puisse voir. Tandis que lhumanité lui est presque étrangère, ne pouvant lélever à létat dhomme, rabaissez pour lui lhomme à létat denfant. En songeant à ce qui lui peut être utile dans un autre âge, ne lui parlez que de ce dont il voit dès à présent lutilité. Du reste, jamais de comparaisons avec dautres enfants, point de rivaux, point de concurrents, même à la course, aussitôt quil commence à raisonner ; jaime cent fois mieux quil napprenne point ce quil napprendrait que par jalousie ou par vanité. Seulement je marquerai tous les ans les progrès quil aura faits ; je les comparerai à ceux quil fera lannée suivante ; je lui dirai : Vous êtes grandi de tant de lignes ; voilà le fossé que vous sautiez, le fardeau que vous portiez ; voici la distance où vous lanciez un caillou, la carrière que vous parcouriez dune haleine, etc. ; voyons maintenant ce que vous ferez. Je lexcite ainsi sans le rendre jaloux de personne. Il voudra se surpasser, il le doit ; je ne vois nul inconvénient quil soit émule de lui-même.
Je hais les livres ; ils napprennent quà parler de ce quon ne sait pas. On dit quHermès grava sur des colonnes les éléments des sciences, pour mettre ses découvertes à labri dun déluge. Sil les eût bien imprimées dans la tête des hommes, elles sy seraient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus sûrement les connaissances humaines.
Ny aurait-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun qui pût être facile à voir, intéressant à suivre, et qui pût servir de stimulant, même à cet âge ? Si lon peut inventer une situation où tous les besoins naturels de lhomme se montrent dune manière sensible à lesprit dun enfant, et où les moyens de pouvoir à ces mêmes besoins se développent successivement avec la même facilité, cest par la peinture vive et naïve de cet état quil faut donner le premier exercice à son imagination.
Philosophe ardent, je vois déjà sallumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais ; cette situation est trouvée, elle est décrite, et, sans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même, du moins avec plus de vérité et de simplicité. Puisquil nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité déducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Émile ; seul il composera durant longtemps toute sa bibliothèque, et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira dépreuve durant nos progrès à létat de notre jugement ; et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre ? Est-ce Aristote ? est-ce Pline ? est-ce Buffon ? Non ; cest Robinson Crusoé.
Robinson Crusoé dans son île, seul, dépourvu de lassistance de ses semblables et des instruments de tous les arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, et se procurant même une sorte de bien-être, voilà un objet intéressant pour tout âge, et quon a mille moyens de rendre agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons lîle déserte qui me servait dabord de comparaison. Cet état nest pas, jen conviens, celui de lhomme social ; vraisemblablement il ne doit pas être celui dÉmile : mais cest sur ce même état quil doit apprécier tous les autres. Le plus sûr moyen de sélever au-dessus des préjugés et dordonner ses jugements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place dun homme isolé, et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même, eu égard à sa propre utilité.
Ce roman, débarrassé de tout son fatras, commençant au naufrage de Robinson près de son île, et finissant à larrivée du vaisseau qui vient len tirer, sera tout à la fois lamusement et linstruction dÉmile durant lépoque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, quil soccupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations ; quil apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses, tout ce quil faut savoir en pareil cas ; quil pense être Robinson lui-même ; quil se voie habillé de peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près, dont il naura pas besoin. Je veux quil sinquiète des mesures à prendre, si ceci ou cela venait à lui manquer, quil examine la conduite de son héros, quil cherche sil na rien omis, sil ny avait rien de mieux à faire ; quil marque attentivement ses fautes, et quil en profite pour ny pas tomber lui-même en pareil cas ; car ne doutez point quil ne projette daller faire un établissement semblable ; cest le vrai château en Espagne de cet heureux âge, où lon ne connaît dautre bonheur que le nécessaire et la liberté.
Quelle ressource que cette folie pour un homme habile, qui na su la faire naître quafin de la mettre à profit ! Lenfant, pressé de se faire un magasin pour son île, sera plus ardent pour apprendre que le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile, et ne voudra savoir que cela ; vous naurez plus besoin de le guider, vous naurez quà le retenir. Au reste, dépêchons-nous de létablir dans cette île, tandis quil y borne sa félicité ; car le jour approche où, sil y veut vivre encore, il ny voudra plus vivre seul, et où Vendredi, qui maintenant ne le touche guère, ne lui suffira pas longtemps.
La pratique des arts naturels, auxquels peut suffire un seul homme, mène à la recherche des arts dindustrie, et qui ont besoin du concours de plusieurs mains. Les premiers peuvent sexercer par des solitaires, par des sauvages ; mais les autres ne peuvent naître que dans la société, et la rendent nécessaire. Tant quon ne connaît que le besoin physique, chaque homme se suffit à lui-même ; lintroduction du superflu rend indispensable le partage et distribution du travail ; car, bien quun homme travaillant seul ne gagne que la subsistance dun homme, cent hommes, travaillant de concert, gagneront de quoi en faire subsister deux cents. Sitôt donc quune partie des hommes se repose, il faut que le concours des bras de ceux qui travaillent supplée à loisiveté de ceux qui ne font rien.
Votre plus grand soin doit être décarter de lesprit de votre élève toutes les notions des relations sociales qui ne sont pas à sa portée ; mais, quand lenchaînement des connaissances vous force à lui montrer la mutuelle dépendance des hommes, au lieu de la lui montrer par le côté moral, tournez dabord toute son attention vers lindustrie et les arts mécaniques, qui les rendent utiles les uns aux autres. En le promenant datelier en atelier, ne souffrez jamais quil voie aucun travail sans mettre lui-même la main à luvre, ni quil en sorte sans savoir parfaitement la raison de tout ce qui sy fait, ou du moins de tout ce quil a observé. Pour cela, travaillez vous-même, donnez-lui partout lexemple ; pour le rendre maître, soyez partout apprenti, et comptez quune heure de travail lui apprendra plus de choses quil nen retiendrait dun jour dexplications.
Il y a une estime publique attachée aux différents arts en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même, et cela doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins, parce que le nombre des ouvriers se proportionne au besoin des hommes, et que le travail nécessaire à tout le monde reste forcément à un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importants quon nappelle pas artisans, mais artistes, travaillant uniquement pour les oisifs et les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles ; et, comme le mérite de ces vains travaux nest que dans lopinion, leur prix même fait partie de ce mérite, et on les estime à proportion de ce quils coûtent. Le cas quen fait le riche ne vient pas de leur usage, mais de ce que le pauvre ne les peut payer. Nolo habere bona nisi quibus populus inviderit.
Que deviendront vos élèves, si vous leur laissez adopter ce sot préjugé, si vous le favorisez vous-même, sils vous voient, par exemple, entrer avec plus dégards dans la boutique dun orfèvre que dans celle dun serrurier ? Quel jugement porteront-ils du vrai mérite des arts et de la véritable valeur des choses, quand ils verront partout le prix de fantaisie en contradiction avec le prix tiré de lutilité réelle, et que plus la chose coûte, moins elle vaut ? Au premier moment que vous laisserez entrer ces idées dans leur tête, abandonnez le reste de leur éducation ; malgré vous ils seront élevés comme tout le monde ; vous avez perdu quatorze ans de soins.
Émile songeant à meubler son île aura dautres manières de voir. Robinson eût fait beaucoup plus de cas de la boutique dun taillandier que de tous les colifichets de Saïde. Le premier lui eût paru un homme très respectable, et lautre un petit charlatan.
« Mon fils est fait pour vivre dans le monde ; il ne vivra pas avec des sages, mais avec des fous ; il faut donc quil connaisse leurs folies, puisque cest par elles quils veulent être conduits. La connaissance réelle des choses peut être bonne, mais celle des hommes et de leurs jugements vaut encore mieux ; car, dans la société humaine, le plus grand instrument de lhomme est lhomme, et le plus sage est celui qui se sert le mieux de cet instrument. À quoi bon donner aux enfants lidée dun ordre imaginaire tout contraire à celui quils trouveront établi, et sur lequel il faudra quils se règlent ? Donnez-leur premièrement des leçons pour être sages, et puis vous leur en donnerez pour juger en quoi les autres sont fous. »
Voilà les spécieuses maximes sur lesquelles la fausse prudence des pères travaille à rendre leurs enfants esclaves des préjugés dont ils les nourrissent, et jouets eux-mêmes de la tourbe insensée dont ils pensent faire linstrument de leurs passions. Pour parvenir à connaître lhomme, que de choses il faut connaître avant lui ! Lhomme est la dernière étude du sage, et vous prétendez en faire la première dun enfant ! Avant de linstruire de nos sentiments, commencez par lui apprendre à les apprécier. Est-ce connaître une folie que de la prendre pour la raison ? Pour être sage il faut discerner ce qui ne lest pas. Comment votre enfant connaîtra-t-il les hommes, sil ne sait ni juger leurs jugements ni démêler leurs erreurs ? Cest un mal de savoir ce quils pensent, quand on ignore si ce quils pensent est vrai ou faux. Apprenez-lui donc premièrement ce que sont les choses en elles-mêmes, et vous lui apprendrez après ce quelles sont à nos yeux ; cest ainsi quil saura comparer lopinion à la vérité, et sélever au-dessus du vulgaire ; car on ne connaît point les préjugés quand on les adopte, et lon ne mène point le peuple quand on lui ressemble. Mais si vous commencez par linstruire de lopinion publique avant de lui apprendre à lapprécier, assurez-vous que, quoi que vous puissiez faire, elle deviendra la sienne, et que vous ne la détruirez plus. Je conclus que, pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugements, au lieu de lui dicter les nôtres.
Vous voyez que jusquici je nai point parlé des hommes à mon élève, il aurait eu trop de bon sens pour mentendre ; ses relations avec son espèce ne lui sont pas encore assez sensibles pour quil puisse juger des autres par lui. Il ne connaît dêtre humain que lui seul, et même il est bien éloigné de se connaître ; mais sil porte peu de jugements sur sa personne, au moins il nen porte que de justes. Il ignore quelle est la place des autres, mais il sent la sienne et sy tient. Au lieu des lois sociales quil ne peut connaître, nous lavons lié des chaînes de la nécessité. Il nest presque encore quun être physique, continuons de le traiter comme tel.
Cest par leur rapport sensible avec son utilité, sa sûreté, sa conservation, son bien-être, quil doit apprécier tous les corps de la nature et tous les travaux des hommes. Ainsi le fer doit être à ses yeux dun beaucoup plus grand prix que lor, et le verre que le diamant ; de même, il honore beaucoup plus un cordonnier, un maçon, quun Lempereur, un Le Blanc, et tous les joailliers de lEurope ; un pâtissier est surtout à ses yeux un homme très important, et il donnerait toute lacadémie des sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards. Les orfèvres, les graveurs, les doreurs, les brodeurs, ne sont à son avis que des fainéants qui samusent à des jeux parfaitement inutiles ; il ne fait pas même un grand cas de lhorlogerie. Lheureux enfant jouit du temps sans en être esclave : il en profite et nen connaît pas le prix. Le calme des passions qui rend pour lui sa succession toujours égale lui tient lieu dinstrument pour le mesurer au besoin. En lui supposant une montre, aussi bien quen le faisant pleurer, je me donnais un Émile vulgaire, pour être utile et me faire entendre ; car, quant au véritable, un enfant si différent des autres ne servirait dexemple à rien.
Il y a un ordre non moins naturel et plus judicieux encore, par lequel on considère les arts selon les rapports de nécessité qui les lient, mettant au premier rang les plus indépendants, et au dernier ceux qui dépendent dun plus grand nombre dautres. Cet ordre, qui fournit dimportantes considérations sur celui de la société générale, est semblable au précédent, et soumis au même renversement dans lestime des hommes ; en sorte que lemploi des matières premières se fait dans des métiers sans honneur, presque sans profit, et que plus elles changent de mains, plus la main-duvre augmente de prix et devient honorable. Je nexamine pas sil est vrai que lindustrie soit plus grande et mérite plus de récompense dans les arts minutieux qui donnent la dernière forme à ces matières, que dans le premier travail qui les convertit à lusage des hommes : mais je dis quen chaque chose lart dont lusage est le plus général et le plus indispensable est incontestablement celui qui mérite le plus destime, et que celui à qui moins dautres arts sont nécessaires, la mérite encore par-dessus les plus subordonnés, parce quil est plus libre et plus près de lindépendance. Voilà les véritables règles de lappréciation des arts et de lindustrie ; tout le reste est arbitraire et dépend de lopinion.
Le premier et le plus respectable de tous les arts est lagriculture : je mettrais la forge au second rang, la charpente au troisième, et ainsi de suite. Lenfant qui naura point été séduit par les préjugés vulgaires en jugera précisément ainsi. Que de réflexions importantes notre Émile ne tirera-t-il point là-dessus de son Robinson ! Que pensera-t-il en voyant que les arts ne se perfectionnent quen se subdivisant, en multipliant à linfini les instruments des uns et des autres ? Il se dira : Tous ces gens-là sont sottement ingénieux : on croirait quils ont peur que leurs bras et leurs doigts ne leur servent à quelque chose, tant ils inventent dinstruments pour sen passer. Pour exercer un seul art ils sont asservis à mille autres ; il faut une ville à chaque ouvrier. Pour mon camarade et moi, nous mettons notre génie dans notre adresse ; nous nous faisons des outils que nous puissions porter partout avec nous. Tous ces gens si fiers de leurs talents dans Paris ne sauraient rien dans notre île, et seraient nos apprentis à leur tour.
Lecteur, ne vous arrêtez pas à voir ici lexercice du corps et ladresse des mains de notre élève ; mais considérez quelle direction nous donnons à ses curiosités enfantines ; considérez le sens, lesprit inventif, la prévoyance ; considérez quelle tête nous allons lui former. Dans tout ce quil verra, dans tout ce quil fera, il voudra tout connaître, il voudra savoir la raison de tout ; dinstrument en instrument, il voudra toujours remonter au premier ; il nadmettra rien par supposition ; il refuserait dapprendre ce qui demanderait une connaissance antérieure quil naurait pas : sil voit faire un ressort, il voudra savoir comment lacier a été tiré de la mine ; sil voit assembler les pièces dun coffre, il voudra savoir comment larbre a été coupé ; sil travaille lui-même, à chaque outil dont il se sert, il ne manquera pas de se dire : Si je navais pas cet outil, comment my prendrais-je pour en faire un semblable ou pour men passer ?
Au reste, une erreur difficile à éviter dans les occupations pour lesquelles le maître se passionne est de supposer toujours le même goût à lenfant : gardez, quand lamusement du travail vous emporte, que lui cependant ne sennuie sans vous loser témoigner. Lenfant doit être tout à la chose ; mais vous devez être tout à lenfant, lobserver, lépier sans relâche et sans quil y paraisse, pressentir tous ses sentiments davance, et prévenir ceux quil ne doit pas avoir, loccuper enfin de manière que non seulement il se sente utile à la chose, mais quil sy plaise à force de bien comprendre à quoi sert ce quil fait.
La société des arts consiste en échanges dindustrie, celle du commerce en échanges de choses, celle des banques en échanges de signes et dargent : toutes ces idées se tiennent, et les notions élémentaires sont déjà prises ; nous avons jeté les fondements de tout cela dès le premier âge, à laide du jardinier Robert. Il ne nous reste maintenant quà généraliser ces mêmes idées, et les étendre à plus dexemples, pour lui faire comprendre le jeu du trafic pris en lui-même, et rendu sensible par les détails dhistoire naturelle qui regardent les productions particulières à chaque pays, par les détails darts et de sciences qui regardent la navigation, enfin, par le plus grand ou moindre embarras du transport, selon léloignement des lieux, selon la situation des terres, des mers, des rivières, etc.
Nulle société ne peut exister sans échange, nul échange sans mesure commune, et nulle mesure commune sans égalité. Ainsi, toute société a pour première loi quelque égalité conventionnelle, soit dans les hommes, soit dans les choses.
Légalité conventionnelle entre les hommes, bien différente de légalité naturelle, rend nécessaire le droit positif, cest-à-dire le gouvernement et les lois. Les connaissances politiques dun enfant doivent être nettes et bornées ; il ne doit connaître du gouvernement en général que ce qui se rapporte au droit de propriété, dont il a déjà quelque idée.
Légalité conventionnelle entre les choses a fait inventer la monnaie ; car la monnaie nest quun terme de comparaison pour la valeur des choses de différentes espèces ; et en ce sens la monnaie est le vrai lien de la société ; mais tout peut être monnaie ; autrefois le bétail létait, des coquillages le sont encore chez plusieurs peuples ; le fer fut monnaie à Sparte, le cuir la été en Suède, lor et largent le sont parmi nous.
Les métaux, comme plus faciles à transporter, ont été généralement choisis pour termes moyens de tous les échanges ; et lon a converti ces métaux en monnaie, pour épargner la mesure ou le poids à chaque échange : car la marque de la monnaie nest quune attestation que la pièce ainsi marquée est dun tel poids ; et le prince seul a droit de battre monnaie attendu que lui seul a droit dexiger que son témoignage fasse autorité parmi tout un peuple.
Lusage de cette invention ainsi expliqué se fait sentir au plus stupide. Il est difficile de comparer immédiatement des choses de différentes natures, du drap, par exemple, avec du blé ; mais, quand on a trouvé une mesure commune, savoir la monnaie, il est aisé au fabricant et au laboureur de rapporter la valeur des choses quils veulent échanger à cette mesure commune. Si telle quantité de drap vaut une telle somme dargent et que telle quantité de blé vaille aussi la même somme dargent, il sensuit que le marchand, recevant ce blé pour son drap, fait un échange équitable. Ainsi, cest par la monnaie que les biens despèces diverses deviennent commensurables et peuvent se comparer.
Nallez pas plus loin que cela, et nentrez point dans lexplication des effets moraux de cette institution. En toute chose il importe de bien exposer les usages avant de montrer les abus. Si vous prétendiez expliquer aux enfants comment les signes font négliger les choses, comment de la monnaie sont nées toutes les chimères de lopinion, comment les pays riches dargent doivent être pauvres de tout, vous traiteriez ces enfants non seulement en philosophes, mais en hommes sages, et vous prétendriez leur faire entendre ce que peu de philosophes même ont bien conçu.
Sur quelle abondance dobjets intéressants ne peut-on point tourner ainsi la curiosité dun élève, sans jamais quitter les rapports réels et matériels qui sont à sa portée, ni souffrir quil sélève dans son esprit une seule idée quil ne puisse pas concevoir ! Lart du maître est de ne laisser jamais appesantir ses observations sur des minuties qui ne tiennent à rien, mais de le rapprocher sans cesse des grandes relations quil doit connaître un jour pour bien juger du bon et du mauvais ordre de la société civile. Il faut savoir assortir les entretiens dont on lamuse au tour desprit quon lui a donné. Telle question, qui ne pourrait pas même effleurer lattention dun autre, va tourmenter Émile pendant six mois.
Nous allons dîner dans une maison opulente ; nous trouvons les apprêts dun festin, beaucoup de monde, beaucoup de laquais, beaucoup de plats, un service élégant et fin. Tout cet appareil de plaisir et de fête a quelque chose denivrant qui porte à la tête quand on ny est pas accoutumé. Je pressens leffet de tout cela sur mon jeune élève. Tandis que le repas se prolonge, tandis que les services se succèdent, tandis quautour de la table règnent mille propos bruyants, je mapproche de son oreille, et je lui dis : Par combien de mains estimeriez-vous bien quait passé tout ce que vous voyez sur cette table avant que dy arriver ? Quelle foule didées jéveille dans son cerveau par ce peu de mots ! À linstant voilà toutes les vapeurs du délire abattues. Il rêve, il réfléchit, il calcule, il sinquiète. Tandis que les philosophes, égayés par le vin, peut-être par leurs voisines, radotent et font les enfants, le voilà, lui, philosophant tout seul dans son coin ; il minterroge ; je refuse de répondre, je le renvoie à un autre temps ; il simpatiente, il oublie de manger et de boire, il brûle dêtre hors de table pour mentretenir à son aise. Quel objet pour sa curiosité ! Quel texte pour son instruction ! Avec un jugement sain que rien na pu corrompre, que pensera-t-il du luxe, quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution, que vingt millions de mains ont peut-être, ont longtemps travaillé, quil en a coûté la vie peut-être à des milliers dhommes, et tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce quil va déposer le soir dans sa garde-robe ?
Epiez avec soin les conclusions secrètes quil tire en son cur de toutes ces observations. Si vous lavez moins bien gardé que je ne le suppose, il peut être tenté de tourner ses réflexions dans un autre sens, et de se regarder comme un personnage important au monde, en voyant tant de soins concourir pour apprêter son dîner. Si vous pressentez ce raisonnement, vous pouvez aisément le prévenir avant quil le fasse, ou du moins en effacer aussitôt limpression. Ne sachant encore sapproprier les choses que par une jouissance matérielle, il ne peut juger de leur convenance ou disconvenance avec lui que par des rapports sensibles. La comparaison dun dîner simple et rustique, préparé par lexercice, assaisonné par la faim, par la liberté, par la joie, avec son festin si magnifique et si compassé, suffira pour lui faire sentir que tout lappareil du festin ne lui ayant donné aucun profit réel, et son estomac sortant tout aussi content de la table du paysan que de celle du financier, il ny avait rien à lun de plus quà lautre quil pût appeler véritablement sien.
Imaginons ce quen pareil cas un gouverneur pourra lui dire. Rappelez-vous bien ces deux repas, et décidez en vous-même lequel vous avez fait avec le plus de plaisir ; auquel avez-vous remarqué le plus de joie ? auquel a-t-on mangé de plus grand appétit, bu plus gaiement, ri de meilleur cur ? lequel a duré le plus longtemps sans ennui, et sans avoir besoin dêtre renouvelé par dautres services ? Cependant voyez la différence : ce pain bis, que vous trouvez si bon, vient du blé recueilli par ce paysan ; son vin noir et grossier, mais désaltérant et sain, est du cru de sa vigne ; le linge vient de son chanvre, filé lhiver par sa femme, par ses filles, par sa servante ; nulles autres mains que celles de sa famille nont fait les apprêts de sa table ; le moulin le plus proche et le marché voisin sont les bornes de lunivers pour lui. En quoi donc avez-vous réellement joui de tout ce quont fourni de plus la terre éloignée et la main des hommes sur lautre table ? Si tout cela ne vous a pas fait faire un meilleur repas, quavez-vous gagné à cette abondance ? quy avait-il là qui fût fait pour vous ? Si vous eussiez été le maître de la maison, pourra-t-il ajouter, tout cela vous fût resté plus étranger encore : car le soin détaler aux yeux des autres votre jouissance eût achevé de vous lôter : vous auriez eu la peine, et eux le plaisir.
Ce discours peut être fort beau ; mais il ne vaut rien pour Émile, dont il passe la portée, et à qui lon ne dicte point ses réflexions. Parlez-lui donc plus simplement. Après ces deux épreuves, dites-lui quelque matin : Où dînerons-nous aujourdhui ? autour de cette montagne dargent qui couvre les trois quarts de la table, et de ces parterres de fleurs de papier quon sert au dessert sur de miroirs, parmi ces femmes en grand panier qui vous traitent en marionnette, et veulent que vous ayez dit ce que vous ne savez pas ; ou bien dans ce village à deux lieues dici, chez ces bonnes gens qui nous reçoivent si joyeusement et nous donnent de si bonne crème ? Le choix dÉmile nest pas douteux ; car il nest ni babillard ni vain ; il ne peut souffrir la gêne, et tous nos ragoûts fins ne lui plaisent point : mais il est toujours prêt à courir en campagne, et il aime fort les bons fruits, les bons légumes, la bonne crème, et les bonnes gens. Chemin faisant, la réflexion vient delle-même. Je vois que ces foules dhommes qui travaillent à ces grands repas perdent bien leurs peines, ou quils ne songent guère à nos plaisirs.
Mes exemples, bons peut-être pour un sujet, seront mauvais pour mille autres. Si lon en prend lesprit, on saura bien les varier au besoin ; le choix tient à létude du génie propre à chacun, et cette étude tient aux occasions quon leur offre de se montrer. On nimaginera pas que, dans lespace de trois ou quatre ans que nous avons à remplir ici, nous puissions donner à lenfant le plus heureusement né une idée de tous les arts et de toutes les sciences naturelles, suffisante pour les apprendre un jour de lui-même ; mais en faisant ainsi passer devant lui tous les objets quil lui importe de connaître, nous le mettons dans le cas de développer son goût, son talent, de faire les premiers pas vers lobjet où le porte son génie, et de nous indiquer la route quil lui faut ouvrir pour seconder la nature.
Un autre avantage de cet enchaînement de connaissances bornées, mais justes, est de les lui montrer par leurs liaisons, par leurs rapports, de les mettre toutes à leur place dans son estime, et de prévenir en lui les préjugés quont la plupart des hommes pour les talents quils cultivent, contre ceux quils ont négligés. Celui qui voit bien lordre du tout voit la place où doit être chaque partie ; celui qui voit bien une partie, et qui la connaît à fond, peut être un savant homme : lautre est un homme judicieux ; et vous vous souvenez que ce que nous nous proposons dacquérir est moins la science que le jugement.
Quoi quil en soit, ma méthode est indépendante de mes exemples ; elle est fondée sur la mesure des facultés de lhomme à ses différents âges, et sur le choix des occupations qui conviennent à ses facultés. Je crois quon trouverait aisément une autre méthode avec laquelle on paraîtrait faire mieux ; mais si elle était moins appropriée à lespèce, à lâge, au sexe, je doute quelle eût le même succès.
En commençant cette seconde période, nous avons profité de la surabondance de nos forces sur nos besoins pour nous porter hors de nous ; nous nous sommes élancés dans les cieux ; nous avons mesuré la terre ; nous avons recueilli les lois de la nature, en un mot nous avons parcouru lîle entière : maintenant nous revenons à nous ; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux, en y rentrant, de nen pas trouver encore en possession lennemi qui nous menace, et qui sapprête à sen emparer !
Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne ? den convertir à notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, et de tirer parti de notre curiosité pour lavantage de notre bien-être. Jusquici nous avons fait provision dinstruments de toute espèce, sans avoir desquels nous aurions besoin. Peut-être, inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils servir à dautres ; et peut-être, à notre tour, aurons-nous besoin des leurs. Ainsi nous trouverions tous notre compte à ces échanges : mais, pour les faire, il faut connaître nos besoins mutuels, il faut que chacun sache ce que dautres ont à son usage, et ce quil peut leur offrir en retour. Supposons dix hommes, dont chacun a dix sortes de besoins. Il faut que chacun, pour son nécessaire, sapplique à dix sortes de travaux ; mais, vu la différence de génie et de talent, lun réussira moins à quelquun de ces travaux, lautre à un autre. Tous, propres à diverses choses, feront les mêmes, et seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, et que chacun sapplique, pour lui seul et pour les neuf autres, au genre doccupation qui lui convient le mieux ; chacun profitera des talents des autres comme si lui seul les avait tous ; chacun perfectionnera le sien par un continuel exercice ; et il arrivera que tous les dix, parfaitement bien pourvus, auront encore du surabondant pour dautres. Voilà le principe apparent de toutes nos institutions. Il nest pas de mon sujet den examiner ici les conséquences : cest ce que jai fait dans un autre écrit.
Sur ce principe, un homme qui voudrait se regarder comme un être isolé, ne tenant du tout à rien et se suffisant à lui-même, ne pourrait être que misérable. Il lui serait même impossible de subsister ; car, trouvant la terre entière couverte du tien et du mien, et nayant rien à lui que son corps, doù tirerait-il son nécessaire ? En sortant de létat de nature, nous forçons nos semblables den sortir aussi ; nul ny peut demeurer malgré les autres ; et ce serait réellement en sortir, que dy vouloir rester dans limpossibilité dy vivre ; car la première loi de la nature est le soin de se conserver.
Ainsi se forment peu à peu dans lesprit dun enfant les idées des relations sociales, même avant quil puisse être réellement membre actif de la société. Émile voit que, pour avoir des instruments à son usage, il lui en faut encore à lusage des autres, par lesquels il puisse obtenir en échange les choses qui lui sont nécessaires et qui sont en leur pouvoir. Je lamène aisément à sentir le besoin de ces échanges, et à se mettre en état den profiter.
Monseigneur, il faut que je vive, disait un malheureux auteur satirique au ministre qui lui reprochait linfamie de ce métier. Je nen vois pas la nécessité, lui repartit froidement lhomme en place. Cette réponse, excellente pour un ministre, eût été barbare et fausse en toute autre bouche. Il faut que tout homme vive. Cet argument, auquel chacun donne plus ou moins de force à proportion quil a plus ou moins dhumanité, me paraît sans réplique pour celui qui le fait relativement à lui-même. Puisque, de toutes les aversions que nous donne la nature, la plus forte est celle de mourir, il sensuit que tout est permis par elle à quiconque na nul autre moyen possible pour vivre. Les principes sur lesquels lhomme vertueux apprend à mépriser sa vie et à limmoler à son devoir sont bien loin de cette simplicité primitive. Heureux les peuples chez lesquels on peut être bon sans effort et juste sans vertu ! Sil est quelque misérable état au monde où chacun ne puisse pas vivre sans mal faire et où les citoyens soient fripons par nécessité, ce nest pas le malfaiteur quil faut pendre, cest celui qui le force à le devenir.
Sitôt quÉmile saura ce que cest que la vie, mon premier soin sera de lui apprendre à la conserver. Jusquici je nai point distingué les états, les rangs, les fortunes ; et je ne les distinguerai guère plus dans la suite, parce que lhomme est le même dans tous les états ; que le riche na pas lestomac plus grand que le pauvre et ne digère pas mieux que lui ; que le maître na pas les bras plus longs ni plus forts que ceux de son esclave ; quun grand nest pas plus grand quun homme du peuple ; et quenfin les besoins naturels étant partout les mêmes, les moyens dy pourvoir doivent être partout égaux. Appropriez léducation de lhomme à lhomme, et non pas à ce qui nest point lui. Ne voyez-vous pas quen travaillant à le former exclusivement pour un état, vous le rendez inutile à tout autre, et que, sil plaît à la fortune, vous naurez travaillé quà le rendre malheureux ? Quy a-t-il de plus ridicule quun grand seigneur devenu gueux, qui porte dans sa misère les préjugés de sa naissance ? Quy a-t-il de plus vil quun riche appauvri, qui, se souvenant du mépris quon doit à la pauvreté, se sent devenu le dernier des hommes ? Lun a pour toute ressource le métier de fripon public, lautre celui de valet rampant avec ce beau mot : Il faut que je vive.
Vous vous fiez à lordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et quil vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter den être exempt ? Nous approchons de létat de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ? Tout ce quont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire : il ny a de caractères ineffaçables que ceux quimprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc dans la bassesse ce satrape que vous navez élevé que pour la grandeur ? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que dor ? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même, et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui ? Heureux celui qui sait quitter alors létat qui le quitte, et rester homme en dépit du sort ! Quon loue tant quon voudra ce roi vaincu qui veut senterrer en furieux sous les débris de son trône ; moi je le méprise ; je vois quil nexiste que par sa couronne, et quil nest rien du tout sil nest roi : mais celui qui la perd et sen passe est alors au-dessus delle. Du rang de roi, quun lâche, un méchant, un fou peut remplir comme un autre, il monte à létat dhomme, que si peu dhommes savent remplir. Alors il triomphe de la fortune, il la brave ; il ne doit rien quà lui seul ; et, quand il ne lui reste à montrer que lui, il nest point nul ; il est quelque chose. Oui, jaime mieux cent fois le roi de Syracuse maître décole à Corinthe, et le roi de Macédoine greffier à Rome, quun malheureux Tarquin, ne sachant que devenir sil ne règne pas, que lhéritier du possesseur de trois royaumes, jouet de quiconque ose insulter à sa misère, errant de cour en cour, cherchant partout des secours, et trouvant partout des affronts, faute des savoir faire autre chose quun métier qui nest plus en son pouvoir.
Lhomme et le citoyen, quel quil soit, na dautre bien à mettre dans la société que lui-même ; tous ses autres biens y sont malgré lui ; et quand un homme est riche, ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Dans le premier cas il vole aux autres ce dont il se prive ; et dans le second, il ne leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant quil ne paye que de son bien. Mais mon père, en le gagnant, a servi la société... Soit, il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez né sans bien, puisque vous êtes né favorisé. Il nest point juste que ce quun homme a fait pour la société en décharge un autre de ce quil lui doit ; car chacun, se devant tout entier, ne peut payer que pour lui, et nul père ne peut transmettre à son fils le droit dêtre inutile à ses semblables ; or, cest pourtant ce quil fait, selon vous, en lui transmettant ses richesses, qui sont la preuve et le prix du travail. Celui qui mange dans loisiveté ce quil na pas gagné lui-même le vole ; et un rentier que lEtat paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, dun brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, lhomme isolé, ne devant rien à personne, a droit de vivre comme il lui plaît ; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien ; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à lhomme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon.
Or, de toutes les occupations qui peuvent fournir la substance à lhomme, celle qui le rapproche le plus de létat de nature est le travail des mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de lartisan. Lartisan ne dépend que de son travail ; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave ; car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion dautrui. Lennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ ; par ce champ on peut le vexer en mille manières ; mais partout où lon veut vexer lartisan, son bagage est bientôt fait ; il emporte ses bras et sen va. Toutefois, lagriculture est le premier métier de lhomme : cest le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble quil puisse exercer. Je ne dis pas à Émile : Apprends lagriculture ; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers ; cest par eux quil a commencé, cest à eux quil revient sans cesse. Je lui dis donc : Cultive lhéritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu nen as point, que faire ? Apprends un métier.
Un métier à mon fils ! mon fils artisan ! Monsieur, y pensez-vous ? Jy pense mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être quun lord, un marquis, un prince, et peut-être un jour moins que rien : moi, je lui veux donner un rang quil ne puisse perdre, un rang qui lhonore dans tous les temps ; je veux lélever à létat dhomme ; et, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins dégaux à ce titre quà tous ceux quil tiendra de vous.
La lettre tue, et lesprit vivifie. Il sagit moins dapprendre un métier pour savoir un métier, que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh ! tant pis, tant pis pour vous ! Mais nimporte ; ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à létat dartisan, pour être au-dessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune et les choses, commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par lopinion, commencez par régner sur elle.
Souvenez-vous que ce nest point un talent que je vous demande : cest un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la tête, et qui ne mène point à la fortune, mais avec lequel on peut sen passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, jai vu des pères pousser la prévoyance jusquà joindre au soin dinstruire leurs enfants celui de les pourvoir de connaissances dont, à tout événement, ils pussent tirer parti pour vivre. Ces pères prévoyants croient beaucoup faire ; ils ne font rien, parce que les ressources quils pensent ménager à leurs enfants dépendent de cette même fortune au-dessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte quavec tous ces beaux talents, si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage, il périra de misère comme sil nen avait aucun.
Dès quil est question de manège et dintrigues, autant vaut les employer à se maintenir dans labondance quà regagner, du sein de la misère, de quoi remonter à son premier état. Si vous cultivez des arts dont le succès tient à la réputation de lartiste ; si vous vous rendez propre à des emplois quon nobtient que par la faveur, que vous servira tout cela, quand, justement dégoûté du monde, vous dédaignerez les moyens sans lesquels on ny peut réussir ? Vous avez étudié la politique et les intérêts des princes. Voilà qui va fort bien ; mais que ferez-vous de ces connaissances, si vous ne savez parvenir aux ministres, aux femmes de la cour, aux chefs des bureaux ; si vous navez le secret de leur plaire, si tous ne trouvent en vous le fripon qui leur convient ? Vous êtes architecte ou peintre : soit ; mais il faut faire connaître votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc exposer un ouvrage au Salon ? Oh ! quil nen va pas ainsi ! Il faut être de lAcadémie ; il y faut même être protégé pour obtenir au coin dun mur quelque place obscure. Quittez-moi la règle et le pinceau ; prenez un fiacre, et courez de porte en porte : cest ainsi quon acquiert la célébrité. Or vous devez savoir que toutes ces illustres portes ont des suisses ou des portiers qui nentendent que par geste, et dont les oreilles sont dans leurs mains. Voulez-vous enseigner ce que vous avez appris, et devenir maître de géographie, ou de mathématiques, ou de langues, ou de musique, ou de dessin ? pour cela même il faut trouver des écoliers, par conséquent des prôneurs. Comptez quil importe plus dêtre charlatan quhabile, et que, si vous ne savez de métier que le vôtre, jamais vous ne serez quun ignorant.
Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, et combien dautres ressources vous sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis, que deviendrez-vous dans ce lâche abaissement ? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent ; jouet plus que jamais de lopinion publique, comment vous élèverez-vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort ? Comment mépriserez-vous la bassesse et les vices dont vous avez besoin pour subsister ? Vous ne dépendiez que des richesses, et maintenant vous dépendez des riches ; vous navez fait quempirer votre esclavage et le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre sans être libre ; cest le pire état où lhomme puisse tomber.
Mais, au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connaissances qui sont faites pour nourrir lâme et non le corps, si vous recourez, au besoin, à vos mains et à lusage que vous en savez faire, toutes les difficultés disparaissent, tous les manèges deviennent inutiles ; la ressource est toujours prête au moment den user ; la probité, lhonneur, ne sont plus un obstacle à la vie ; vous navez plus besoin dêtre lâche et menteur devant les grands, souple et rampant devant les fripons, vil complaisant de tout le monde, emprunteur ou voleur, ce qui est à peu près la même chose quand on na rien ; lopinion des autres ne vous touche point ; vous navez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter, point de suisse à fléchir, point de courtisane à payer, et, qui pis est, à encenser. Que des coquins mènent les grandes affaires, peu vous importe : cela ne vous empêchera pas, vous, dans votre vie obscure, dêtre honnête homme et davoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris : Maître, jai besoin douvrage. Compagnon, mettez-vous là, travaillez. Avant que lheure du dîner soit venue, vous avez gagné votre dîner ; si vous êtes diligent et sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours : vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste. Ce nest pas perdre son temps que den gagner ainsi.
Je veux absolument quÉmile apprenne un métier. Un métier honnête, au moins, direz-vous ? Que signifie ce mot ? Tout métier utile au public nest-il pas honnête ? Je ne veux point quil soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur, comme le gentilhomme de Locke ; je ne veux quil soit ni musicien, ni comédien, ni faiseur de livres. À ces professions près et les autres qui leur ressemblent, quil prenne celle quil voudra ; je ne prétends le gêner en rien. Jaime mieux quil soit cordonnier que poète ; jaime mieux quil pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz-vous, les archers, les espions, les bourreaux sont des gens utiles. Il ne tient quau gouvernement quils ne le soient point. Mais passons ; javais tort : il ne suffit pas de choisir un métier utile, il faut encore quil nexige pas des gens qui lexercent des qualités dâme odieuses et incompatibles avec lhumanité. Ainsi, revenant au premier mot, prenons un métier honnête ; mais souvenons-nous toujours quil ny a point dhonnêteté sans lutilité.
Un célèbre auteur de ce siècle, dont les livres sont pleins de grands projets et de petites vues, avait fait vu, comme tous les prêtres de sa communion, de navoir point de femme en propre ; mais, se trouvant plus scrupuleux que les autres sur ladultère, on dit quil prit le parti davoir de jolies servantes, avec lesquelles il réparait de son mieux loutrage quil avait fait à son espèce par ce téméraire engagement. Il regardait comme un devoir du citoyen den donner dautres à la patrie, et du tribut quil lui payait en ce genre il peuplait la classe des artisans. Sitôt que ces enfants étaient en âge, il leur faisait apprendre à tous un métier de leur goût, nexcluant que les professions oiseuses, futiles, ou sujettes à la mode, telles, par exemple, que celle de perruquier, qui nest jamais nécessaire, et qui peut devenir inutile dun jour à lautre, tant que la nature ne se rebutera pas de nous donner des cheveux.
Voilà lesprit qui doit nous guider dans le choix du métier dÉmile, ou plutôt ce nest pas à nous de faire ce choix, cest à lui ; car les maximes dont il est imbu conservant en lui le mépris naturel des choses inutiles, jamais il ne voudra consumer son temps en travaux de nulle valeur et il ne connaît de valeur aux choses que celle de leur utilité réelle ; il lui faut un métier qui pût servir à Robinson dans son île.
En faisant passer en revue devant un enfant les productions de la nature et de lart, en irritant sa curiosité, en le suivant où elle le porte, on a lavantage détudier ses goûts, ses inclinations, ses penchants, et de voir brillie la première étincelle de son génie, sil en a quelquun qui soit bien décidé. Mais une erreur commune et dont il faut vous préserver, cest dattribuer à lardeur du talent leffet de loccasion, et de prendre pour une inclination marquée vers tel ou tel art lesprit imitatif commun à lhomme et au singe, et qui porte machinalement lun et lautre à vouloir faire tout ce quil voit faire, sans trop savoir à quoi cela est bon. Le monde est plein dartisans, et surtout dartistes, qui nont point le talent naturel de lart quils exercent, et dans lequel on les a poussés dès leur bas âge, soit déterminé par dautres convenances, soit trompé par un zèle apparent qui les eût portés de même vers tout autre art, sils lavaient vu pratiquer aussitôt. Tel entend un tambour et se croit général ; tel voit bâtir et veut être architecte. Chacun est tenté du métier quil voit faire, quand il le croit estimé.
Jai connu un laquais qui, voyant peindre et dessiner son maître, se mit dans la tête dêtre peintre et dessinateur. Dès linstant quil eut formé cette résolution, il prit le crayon, quil na plus quitté que pour reprendre le pinceau, quil ne quittera de sa vie. Sans leçons et sans règles, il se mit à dessiner tout ce qui lui tombait sous la main. Il passa trois ans entiers collé sur ses barbouillages, sans que jamais rien pût arracher que son service, et sans jamais se rebuter du peu de progrès que de médiocres dispositions lui laissaient faire. Je lai vu durant six mois dun été très ardent, dans une petite antichambre au midi, où lon suffoquait au passage, assis, ou plutôt cloué tout le jour sur sa chaise, devant un globe, dessiner ce globe, le redessiner, commencer et recommencer sans cesse avec une invincible obstination, jusquà ce quil eût rendu la ronde bosse assez bien pour être content de son travail. Enfin, favorisé de son maître et guidé par un artiste, il est parvenu au point de quitter la livrée et de vivre de son pinceau. Jusquà certain terme la persévérance supplée au talent : il a atteint ce terme et ne le passera jamais. La constance et lémulation de cet honnête garçon sont louables. Il se fera toujours estimer par son assiduité, par sa fidélité, par ses murs ; mais il ne peindra jamais que des dessus de porte. Qui est-ce qui neût pas été trompé par son zèle et ne leût pas pris pour un vrai talent ? Il y a bien de la différence entre se plaire à un travail et y être propre. Il faut des observations plus fines quon ne pense pour sassurer du vrai génie et du vrai goût dun enfant qui montre bien plus ses désirs que ses dispositions, et quon juge toujours par les premiers, faute de savoir étudier les autres. Je voudrais quun homme judicieux nous donnât un traité de lart dobserver les enfants. Cet art serait très important à connaître : les pères et les maîtres nen ont pas encore les éléments.
Mais peut-être donnons-nous ici trop dimportance au choix dun métier. Puisquil ne sagit que dun travail des mains, ce choix nest rien pour Émile ; et son apprentissage est déjà plus dà moitié fait, par les exercices dont nous lavons occupé jusquà présent. Que voulez-vous quil fasse ? Il est prêt à tout : il sait déjà manier la bêche et la houe ; il sait se servir du tour, du marteau, du rabot, de la lime ; les outils de tous les métiers lui sont déjà familiers. Il ne sagit plus que dacquérir de quelquun de ces outils un usage assez prompt, assez facile, pour égaler en diligence les bons ouvriers qui sen servent ; et il a sur ce point un grand avantage par-dessus tous, cest davoir le corps agile, les membres flexibles, pour prendre sans peine toutes sortes dattitudes et prolonger sans effort toutes sortes de mouvements. De plus, il a les organes justes et bien exercés ; toute la mécanique des arts lui est déjà connue. Pour savoir travailler en maître, il ne lui manque que de lhabitude, et lhabitude ne se gagne quavec le temps. Auquel des métiers, dont le choix nous reste à faire, donnera-t-il donc assez de temps pour sy rendre diligent ? Ce nest plus que de cela quil sagit.
Donnez à lhomme un métier qui convienne à son sexe, et au jeune homme un métier qui convienne à son âge : toute profession sédentaire et casanière, qui effémine et ramollit le corps, ne lui plaît ni ne lui convient. Jamais jeune garçon naspira de lui-même à être tailleur ; il faut de lart pour porter à ce métier de femmes le sexe pour lequel il nest pas fait. Laiguille et lépée ne sauraient être maniées par les mêmes mains. Si jétais souverain, je ne permettrais la couture et les métiers à laiguille quaux femmes et aux boiteux réduits à soccuper comme elles. En supposant les eunuques nécessaires, je trouve les Orientaux bien fous den faire exprès. Que ne se contentent-ils de ceux qua faits la nature, de ces foules dhommes lâches dont elle a mutilé le cur ? ils en auraient de reste pour le besoin. Tout homme faible, délicat, craintif, est condamné par elle à la vie sédentaire ; il est fait pour vivre avec les femmes ou à leur manière. Quil exerce quelquun des métiers qui leur sont propres, à la bonne heure ; et, sil faut absolument de vrais eunuques, quon réduise à cet état les hommes qui déshonorent leur sexe en prenant des emplois qui ne lui conviennent pas. Leur choix annonce lerreur de la nature : corrigez cette erreur de manière ou dautre, vous naurez fait que du bien.
Jinterdis à mon élève les métiers malsains, mais non pas les métiers pénibles, ni même les métiers périlleux. Ils exercent à la fois la force et le courage ; ils sont propres aux hommes seuls ; les femmes ny prétendent point : comment nont-ils pas honte dempiéter sur ceux quelles font ?
Luctantur paucae, comedunt coliphia paucae.
Vos lanam trahitis, calathisque peracta refertis
Vellera...
En Italie on ne voit point de femmes dans les boutiques ; et lon ne peut rien imaginer de plus triste que le coup dil des rues de ce pays-là pour ceux qui sont accoutumés à celles de France et dAngleterre. En voyant des marchands de modes vendre aux dames des rubans, des pompons, du réseau, de la chenille, je trouvais ces parures délicates bien ridicules dans de grosses mains, faites pour souffler la forge et frapper sur lenclume. Je me disais : Dans ce pays les femmes devraient, par représailles, lever des boutiques de fourbisseurs et darmuriers. Eh ! que chacun fasse et vende les armes de son sexe. Pour les connaître, il les faut employer.
Jeune homme, imprime à tes travaux la main de lhomme. Apprends à manier dun bras vigoureux la hache et la scie, à équarrir une poutre, à monter sur un comble, à poser le faîte, à laffermir de jambes de force et dentraits ; puis crie à ta sur de venir taider à ton ouvrage, comme elle te disait de travailler à son point croisé.
Jen dis trop pour mes agréables contemporains, je le sens ; mais je me laisse quelquefois entraîner à la force des conséquences. Si quelque homme que ce soit a honte de travailler en public armé dune doloire et ceint dun tablier de peau, je ne vois plus en lui quun esclave de lopinion, prêt à rougir de bien faire, sitôt quon se rira des honnêtes gens. Toutefois cédons au préjugé des pères tout ce qui ne peut nuire au jugement des enfants. Il nest pas nécessaire dexercer toutes les professions utiles pour les honorer toutes ; il suffit de nen estimer aucune au-dessous de soi. Quand on a le choix et que rien dailleurs ne nous détermine, pourquoi ne consulterait-on pas lagrément, linclination, la convenance entre les professions de même rang ? Les travaux des métaux sont utiles, et même les plus utiles de tous ; cependant, à moins quune raison particulière ne my porte, je ne ferai point de votre fils un maréchal, un serrurier, un forgeron ; je naimerais pas à lui voir dans sa forge la figure dun cyclope. De même je nen ferai pas un maçon, encore moins un cordonnier. Il faut que tous les métiers se fassent ; mais qui peut choisir doit avoir égard à la propreté, car il ny a point là dopinion ; sur ce point les sens nous décident. Enfin je naimerais pas ces stupides professions dont les ouvriers, sans industrie et presque automates, nexercent jamais leurs mains quau même travail ; les tisserands, les faiseurs de bas, les scieurs de pierres : à quoi sert demployer à ces métiers des hommes de sens ? cest une machine qui en mène une autre.
Tout bien considéré, le métier que jaimerais le mieux qui fût du goût de mon élève est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut sexercer dans la maison ; il tient suffisamment le corps en haleine ; il exige dans louvrier de ladresse et lindustrie, et dans la forme des ouvrages que lutilité détermine, lélégance et le goût ne sont pas exclus.
Que si par hasard le génie de votre élève était décidément tourné vers les sciences spéculatives, alors je ne blâmerais pas quon lui donnât un métier conforme à ses inclinations ; quil apprît, par exemple, à faire des instruments de mathématiques, des lunettes, des télescopes, etc.
Quand Émile apprendra son métier, je veux lapprendre avec lui ; car je suis convaincu quil napprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettrons donc tous deux en apprentissage, et nous ne prétendrons point être traités en messieurs, mais en vrais apprentis qui ne le sont pas pour rire ; pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon ? Le czar Pierre était charpentier au chantier, et tambour dans ses propres troupes, pensez-vous que ce prince ne vous valût pas par la naissance ou par le mérite ? Vous comprenez que ce nest point à Émile que je dis cela ; cest à vous, qui que vous puissiez être.
Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre temps à létabli. Nous ne sommes pas apprentis ouvriers, nous sommes apprentis hommes ; et lapprentissage de ce dernier métier est plus pénible et plus long que lautre. Comment ferons-nous donc ? Prendrons-nous un maître de rabot une heure par jour, comme on prend un maître à danser ? Non. Nous ne serions pas des apprentis, mais des disciples ; et notre ambition nest pas tant dapprendre la menuiserie que de nous élever à létat de menuisier. Je suis donc davis que nous allions toutes les semaines une ou deux fois au moins passer la journée entière chez le maître, que nous nous levions à son heure, que nous soyons à louvrage avant lui, que nous mangions à sa table, que nous travaillions sous ses ordres, et quaprès avoir eu lhonneur de souper avec sa famille, nous retournions, si nous voulons, coucher dans nos lits durs. Voilà comment on apprend plusieurs métiers à la fois, et comment on sexerce au travail des mains sans négliger lautre apprentissage.
Soyons simples en faisant bien. Nallons pas reproduire la vanité par nos soins pour la combattre. Senorgueillir davoir vaincu les préjugés, cest sy soumettre. On dit que, par un ancien usage de la maison ottomane, le Grand Seigneur est obligé de travailler de ses mains ; et chacun sait que les ouvrages dune main royale ne peuvent être que des chefs-duvre. Il distribue donc magnifiquement ces chefs-duvre aux grands de la Porte ; et louvrage est payé selon la qualité de louvrier. Ce que je vois de mal à cela nest pas cette prétendue vexation ; car, au contraire, elle est un bien. En forçant les grands de partager avec lui les dépouilles du peuple, le prince est dautant moins obligé de piller le peuple directement. Cest un soulagement nécessaire au despotisme, et sans lequel cet horrible gouvernement ne saurait subsister.
Le vrai mal dun pareil usage est lidée quil donne à ce pauvre homme de son mérite. Comme le roi Midas, il voit changer en or tout ce quil touche, mais il naperçoit pas quelles oreilles cela fait pousser. Pour en conserver de courtes à notre Émile, préservons ses mains de ce riche talent ; que ce quil fait ne tire pas son prix de louvrier, mais de louvrage. Ne souffrons jamais quon juge du sien quen le comparant à celui des bons maîtres. Que son travail soit prisé par le travail même, et non parce quil est de lui. Dites de ce qui est bien fait : Voilà qui est bien fait ; mais najoutez point : Qui est-ce qui a fait cela ? Sil dit lui-même dun air fier et content de lui : Cest moi qui lai fait, ajoutez froidement : Vous ou un autre, il nimporte ; cest toujours un travail bien fait.
Bonne mère, préserve-toi surtout des mensonges quon te prépare. Si ton fils sait beaucoup de choses, défie-toi de tout ce quil sait ; sil a le malheur dêtre élevé dans Paris, et dêtre riche, il est perdu. Tant quil sy trouvera dhabiles artistes, il aura tous leurs talents ; mais loin deux il nen aura plus. À Paris, le riche sait tout ; il ny a dignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine damateurs, et surtout damatrices, qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventait ses couleurs. Je connais à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes, il y en peut avoir davantage ; mais je nen connais aucune parmi les femmes, et je doute quil y en ait. En général, on acquiert un nom dans les arts comme dans la robe ; on devient artiste et juge des artistes comme on devient docteur en droit et magistrat.
Si donc il était une fois établi quil est beau de savoir un métier, vos enfants le sauraient bientôt sans lapprendre ; ils passeraient maîtres comme les conseillers de Zurich. Point de tout ce cérémonial pour Émile ; point dapparence, et toujours de la réalité. Quon ne dise pas quil sait, mais quil apprenne en silence. Quil fasse toujours son chef-duvre, et que jamais il ne passe maître ; quil ne se montre pas ouvrier par son titre, mais par son travail.
Si jusquici je me suis fait entendre, on doit concevoir comment avec lhabitude de lexercice du corps et du travail des mains, je donne insensiblement à mon élève le goût de la réflexion et de la méditation, pour balancer en lui la paresse qui résulterait de son indifférence pour les jugements des hommes et du calme de ses passions. Il faut quil travaille en paysan et quil pense en philosophe, pour nêtre pas aussi fainéant quun sauvage. Le grand secret de léducation est de faire que les exercices du corps et ceux de lesprit servent toujours de délassement les uns aux autres.
Mais gardons-nous danticiper sur les instructions qui demandent un esprit plus mûr. Émile ne sera pas longtemps ouvrier, sans ressentir par lui-même linégalité des conditions, quil navait dabord quaperçue. Sur les maximes que je lui donne et qui sont à sa portée, il voudra mexaminer à mon tour. En recevant tout de moi seul, en se voyant si près de létat des pauvres, il voudra savoir pourquoi jen suis si loin. Il me fera peut-être, au dépourvu, des questions scabreuses : « Vous êtes riche, vous me lavez dit, et je le vois. Un riche doit aussi son travail à la société, puisquil est homme. Mais vous, que faites-vous donc pour elle ? » Que dirait à cela un beau gouverneur ? Je lignore. Il serait peut-être assez sot pour parler à lenfant des soins quil lui rend. Quant à moi, latelier me tire daffaire : « Voilà, cher Émile, une excellente question ; je vous promets dy répondre pour moi, quand vous y ferez pour vous-même une réponse dont vous soyez content. En attendant, jaurai soin de rendre à vous et aux pauvres ce que jai de trop, et de faire une table ou un banc par semaine, afin de nêtre pas tout à fait inutile à tout. »
Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cesser de lêtre, rentré dans son individu. Le voilà sentant plus que jamais la nécessité qui lattache aux choses. Après avoir commencé par exercer son corps et ses sens, nous avons exercé son esprit et son jugement. Enfin nous avons réuni lusage de ses membres à celui de ses facultés ; nous avons fait un être agissant et pensant ; il ne nous reste plus, pour achever lhomme, que de faire un être aimant et sensible, cest-à-dire de perfectionner la raison par le sentiment. Mais avant dentrer dans ce nouvel ordre de choses, jetons les yeux sur celui doù nous sortons et voyons, le plus exactement quil est possible, jusquoù nous sommes parvenus.
Notre élève navait dabord que des sensations, maintenant il a des idées : il ne faisait que sentir, maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs sensations successives ou simultanées, et du jugement quon en porte, naît une sorte de sensation mixte ou complexe, que jappelle idée.
La manière de former les idées est ce qui donne un caractère à lesprit humain. Lesprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide ; celui qui se contente des rapports apparents est un esprit superficiel ; celui qui voit les rapports tels quils sont est un esprit juste ; celui qui les apprécie mal est un esprit faux ; celui qui controuve des rapports imaginaires qui nont ni réalité ni apparence est un fou ; celui qui ne compare point est un imbécile. Laptitude plus ou moins grande à comparer des idées et à trouver des rapport est ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins desprit, etc.
Les idées simples ne sont que des sensations comparées. Il y a des jugements dans les simples sensations aussi bien que dans les sensations complexes, que jappelle idées simples. Dans la sensation, le jugement est purement passif, il affirme quon sent ce quon sent. Dans la perception ou idée, le jugement est actif ; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voilà toute la différence ; mais elle est grande. Jamais la nature ne nous trompe ; cest toujours nous qui nous trompons.
Je vois servir à un enfant de huit ans dun fromage glacé ; il porte la cuiller à sa bouche, sans savoir ce que cest, et, saisi de froid, sécrie : Ah ! cela me brûle ! Il éprouve une sensation très vive ; il nen connaît point de plus vive que la chaleur du feu, et il croit sentir celle-là. Cependant il sabuse ; le saisissement du froid le blesse, mais il ne le brûle pas ; et ces deux sensations ne sont pas semblables, puisque ceux qui ont éprouvé lune et lautre ne les confondent point. Ce nest donc pas la sensation qui le trompe, mais le jugement quil en porte.
Il en est de même de celui qui voit pour la première fois un miroir ou une machine doptique, ou qui entre dans une cave profonde au cur de lhiver ou de lété, ou qui trempe dans leau tiède une main très chaude ou très froide, ou qui fait rouler entre deux doigts croisés une petite boule, etc. Sil se contente de dire ce quil aperçoit, ce quil sent, son jugement étant purement passif, il est impossible quil se trompe ; mais quand il juge de la chose par lapparence, il est actif, il compare, il établit par induction des rapports quil naperçoit pas ; alors il se trompe ou peut se tromper. Pour corriger ou prévenir lerreur, il a besoin de lexpérience.
Montrez de nuit à votre élève des nuages passant entre la lune et lui, il croira que cest la lune qui passe en sens contraire et que les nuages sont arrêtés. Il le croira par une induction précipitée, parce quil voit ordinairement les petits objets se mouvoir préférablement aux grands, et que les nuages lui semblent plus grands que la lune, dont il ne peut estimer léloignement. Lorsque, dans un bateau qui vogue, il regarde dun peu loin le rivage, il tombe dans lerreur contraire, et croit voir courir la terre, parce que, ne se sentant point en mouvement, il regarde le bateau, la mer ou la rivière, et tout son horizon, comme un tout immobile, dont le rivage quil voit courir ne lui semble quune partie.
La première fois quun enfant voit un bâton à moitié plongé dans leau, il voit un bâton brisé : la sensation est vraie ; et elle ne laisserait pas de lêtre, quand même nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce quil voit, il dit : Un bâton brisé, et il dit vrai, car il est très sûr quil a la sensation dun bâton brisé. Mais quand, trompé par son jugement, il va plus loin, et quaprès avoir affirmé quil voit un bâton brisé, il affirme encore que ce quil voit est en effet un bâton brisé, alors il dit faux. Pourquoi cela ? parce qualors il devient actif, et quil ne juge plus par inspection, mais par induction, en affirmant ce quil ne sent pas, savoir que le jugement quil reçoit par un sens serait confirmé par un autre.
Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements, il est clair que si nous navions jamais besoin de juger, nous naurions nul besoin dapprendre ; nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper ; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons lêtre de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les savants ne sachent mille choses vraies que les ignorants ne sauront jamais ? Les savants sont-ils pour cela plus près de la vérité ? Tout au contraire, ils sen éloignent en avançant ; parce que, la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumières, chaque vérité quils apprennent ne vient quavec cent jugements faux. Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de lEurope ne sont que des écoles publiques de mensonges ; et très sûrement il y a plus derreurs dans lAcadémie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.
Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen déviter lerreur est lignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. Cest la leçon de la nature aussi bien que de la raison. Hors les rapports immédiats en très petit nombre et très sensibles que les choses ont avec nous, nous navons naturellement quune profonde indifférence pour tout le reste. Un sauvage ne tournerait pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine et tous les prodiges de lélectricité. Que mimporte ? est le mot le plus familier à lignorant et le plus convenable au sage.
Mais malheureusement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe, depuis que nous sommes dépendants de tout ; et notre curiosité sétend nécessairement avec nos besoins. Voilà pourquoi jen donne une très grande au philosophe, et nen donne point au sauvage. Celui-ci na besoin de personne ; lautre a besoin de tout le monde, et surtout dadmirateurs.
On me dira que je sors de la nature ; je nen crois rien. Elle choisit ses instruments, et les règle, non sur lopinion, mais sur le besoin. Or, les besoins changent selon la situation des hommes. Il y a bien de la différence entre lhomme naturel vivant dans létat de nature, et lhomme naturel vivant dans létat de société. Émile nest pas un sauvage à reléguer dans les déserts, cest un sauvage fait pour habiter les villes. Il faut quil sache y trouver son nécessaire, tirer parti de leurs habitants, et vivre, sinon comme eux, du moins avec eux.
Puisque, au milieu de tant de rapports nouveaux dont il va dépendre, il faudra malgré lui quil juge, apprenons lui donc à bien juger.
La meilleure manière dapprendre à bien juger est celle qui tend le plus à simplifier nos expériences, et à pouvoir même nous en passer sans tomber dans lerreur. Doù il suit quaprès avoir longtemps vérifié les rapports des sens lun par lautre, il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque sens par lui-même, sans avoir besoin de recourir à un autre sens ; alors chaque sensation deviendra pour nous une idée, et cette idée sera toujours conforme à la vérité. Telle est la sorte dacquis dont jai tâché de remplir ce troisième âge de la vie humaine.
Cette manière de procéder exige une patience et une circonspection dont peu de maîtres sont capables, et sans laquelle jamais le disciple napprendra à juger. Si, par exemple, lorsque celui-ci sabuse sur lapparence du bâton brisé, pour lui montrer son erreur vous vous pressez de tirer le bâton hors de leau, vous le détromperez peut-être ; mais que lui apprendrez-vous ? rien que ce quil aurait bientôt appris de lui-même. Oh ! que ce nest pas là ce quil faut faire ! Il sagit moins de lui apprendre une vérité que de lui montrer comment il faut sy prendre pour découvrir toujours la vérité. Pour mieux linstruire, il ne faut pas le détromper sitôt. Prenons Émile et moi pour exemple.
Premièrement, à la seconde des deux questions supposées, tout enfant élevé à lordinaire ne manquera pas de répondre affirmativement. Cest sûrement, dira-t-il, un bâton brisé. Je doute fort quÉmile me fasse la même réponse. Ne voyant point la nécessité dêtre savant ni de le paraître, il nest jamais pressé de juger ; il ne juge que sur lévidence ; et il est bien éloigné de la trouver dans cette occasion, lui qui sait combien nos jugements sur les apparences sont sujets à lillusion, ne fût-ce que dans la perspective.
Dailleurs, comme il sait par expérience que mes questions les plus frivoles ont toujours quelque objet quil naperçoit pas dabord, il na point pris lhabitude dy répondre étourdiment ; au contraire, il sen défie, il sy rend attentif, il les examine avec grand soin avant dy répondre. Jamais il ne me fait de réponse quil nen soit content lui-même ; et il est difficile à contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui ni moi de savoir la vérité des choses, mais seulement de ne pas donner dans lerreur. Nous serions bien plus confus de nous payer dune raison qui nest pas bonne, que de nen point trouver du tout. Je ne sais est un mot qui nous va si bien à tous deux, et que nous répétons si souvent, quil ne coûte plus rien à lun ni à lautre. Mais, soit que cette étourderie lui échappe, ou quil lévite par notre commode Je ne sais, ma réplique est la même : Voyons, examinons.
Ce bâton qui trempe à moitié dans leau est fixé dans une situation perpendiculaire. Pour savoir sil est brisé, comme il le paraît, que de choses navons-nous pas à faire avant de le tirer de leau ou avant dy porter la main !
1° Dabord nous tournons tout autour du bâton et nous voyons que la brisure tourne comme nous. Cest donc notre il seul qui la change, et les regards ne remuent pas les corps.
2° Nous regardons bien à plomb sur le bout du bâton qui est hors de leau ; alors le bâton nest plus courbe, le bout voisin de notre il nous cache exactement lautre bout. Notre il a-t-il redressé le bâton ?
3° Nous agitons la surface de leau ; nous voyons le bâton se plier en plusieurs pièces, se mouvoir en zigzag, et suivre les ondulations de leau. Le mouvement que nous donnons à cette eau suffit-il pour briser, amollir, et fondre ainsi le bâton ?
4° Nous faisons écouler leau, et nous voyons le bâton se redresser peu à peu, à mesure que leau baisse. Nen voilà-t-il pas plus quil ne faut pour éclaircir le fait et trouver la réfraction ? Il nest donc pas vrai que la vue nous trompe, puisque nous navons besoin que delle seule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.
Supposons lenfant assez stupide pour ne pas sentir le résultat de ces expériences ; cest alors quil faut appeler le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de leau, laissez-le dans sa situation, et que lenfant y passe la main dun bout à lautre, il ne sentira point dangle ; le bâton nest donc pas brisé.
Vous me direz quil ny a pas seulement ici des jugements, mais des raisonnements en forme. Il est vrai ; mais ne voyez-vous pas que, sitôt que lesprit est parvenu jusquaux idées, tout jugement est un raisonnement ? La conscience de toute sensation est une proposition, un jugement. Donc, sitôt que lon compare une sensation à une autre, on raisonne. Lart de juger et lart de raisonner sont exactement le même.
Émile ne saura jamais la dioptrique, ou je veux quil lapprenne autour de ce bâton. Il naura point disséqué dinsectes ; il naura point compté les taches du soleil ; il ne saura ce que cest quun microscope et un télescope. Vos doctes élèves se moqueront de son ignorance. Ils nauront pas tort ; car avant de se servir de ces instruments, jentends quil les invente, et vous vous doutez bien que cela ne viendra pas si tôt.
Voilà lesprit de toute ma méthode dans cette partie. Si lenfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croisés, et quil croie sentir deux boules, je ne lui permettrai point dy regarder, quauparavant il ne soit convaincu quil ny en a quune.
Ces éclaircissements suffiront, je pense, pour marquer nettement le progrès qua fait jusquici lesprit de mon élève, et la route par laquelle il a suivi ce progrès. Mais vous êtes effrayés peut-être de la quantité de choses que jai fait passer devant lui. Vous craignez que je naccable son esprit sous ses multitudes de connaissances. Cest tout le contraire ; je lui apprends bien plus à les ignorer quà les savoir. Je lui montre la route de la science, aisée à la vérité, mais longue, immense, lente à parcourir. Je lui fais faire les premiers pas pour quil reconnaisse lentrée, mais je ne lui permets jamais daller loin.
Forcé dapprendre de lui-même, il use de sa raison et non de celle dautrui ; car, pour ne rien donner à lopinion, il ne faut rien donner à lautorité ; et la plupart de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. De cet exercice continuel il doit résulter une vigueur desprit semblable à celle quon donne au corps par le travail et par la fatigue. Un autre avantage est quon navance quà proportion de ses forces. Lesprit, non plus que le corps, ne porte que ce quil peut porter. Quand lentendement sapproprie les choses avant de les déposer dans la mémoire, ce quil en tire ensuite est à lui ; au lieu quen surchargeant la mémoire à son insu, on sexpose à nen jamais rien tirer qui lui soit propre.
Émile a peu de connaissances, mais celles quil a sont véritablement siennes ; il ne sait rien à demi. Dans le petit nombre des choses quil sait et quil sait bien, la plus importante est quil y en a beaucoup quil ignore et quil peut savoir un jour, beaucoup plus que dautres hommes savent et quil ne saura de sa vie, et une infinité dautres quaucun homme ne saura jamais. Il a un esprit universel, non par les lumières, mais par la faculté den acquérir ; un esprit ouvert, intelligent, prêt à tout, et, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins instruisable. Il me suffit quil sache trouver là quoi bon sur tout ce quil fait, et le pourquoi sur tout ce quil croit. Car encore une fois, mon objet nest point de lui donner la science, mais de lui apprendre à lacquérir au besoin, de la lui faire estimer exactement ce quelle vaut, et de lui faire aimer la vérité par-dessus tout. Avec cette méthode on avance peu, mais on ne fait jamais un pas inutile, et lon nest point forcé de rétrograder.
Émile na que des connaissances naturelles et purement physiques. Il ne sait pas même le nom de lhistoire, ni ce que cest que métaphysique et morale. Il connaît les rapports essentiels de lhomme aux choses, mais nul des rapports moraux de lhomme à lhomme. Il sait peu généraliser didées, peu faire dabstractions. Il voit des qualités communes à certains corps sans raisonner sur ces qualités en elles-mêmes. Il connaît létendue abstraite à laide des figures de la géométrie ; il connaît la quantité abstraite à laide des signes de lalgèbre. Ces figures et ces signes sont les supports de ces abstractions, sur lesquels ses sens se reposent. Il ne cherche point à connaître les choses par leur nature, mais seulement par les relations qui lintéressent. Il nestime ce qui lui est étranger que par rapport à lui ; mais cette estimation est exacte et sûre. La fantaisie, la convention, ny entrent pour rien. Il fait plus de cas de ce qui lui est plus utile ; et ne se départant jamais de cette manière dapprécier, il ne donne rien à lopinion.
Émile est laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage. Son imagination, nullement allumée, ne lui grossit jamais les dangers ; il est sensible à peu de maux, et il sait souffrir avec constance, parce quil na point appris à disputer contre la destinée. À légard de la mort, il ne sait pas encore bien ce que cest ; mais, accoutumé à subir sans résistance la loi de la nécessité, quand il faudra mourir il mourra sans gémir et sans se débattre ; cest tout ce que la nature permet dans ce moment abhorré de tous. Vivre libre et peu tenir aux choses humaines est le meilleur moyen dapprendre à mourir.
En un mot, Émile a de la vertu tout ce qui se rapporte à lui-même. Pour avoir aussi les vertus sociales, il lui manque uniquement de connaître les relations qui les exigent ; il lui manque uniquement des lumières que son esprit est tout prêt à recevoir.
Il se considère sans égard aux autres, et trouve bon que les autres ne pensent point à lui. Il nexige rien de personne, et ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine, il ne compte que sur lui seul. Il a droit aussi plus quun autre de compter sur lui-même, car il est tout ce quon peut être à son âge. Il na point derreurs, ou na que celles qui nous sont inévitables ; il na point de vices, ou na que ceux dont nul homme ne peut se garantir. Il a le corps sain, les membres agiles, lesprit juste et sans préjugés, le cur libre et sans passions. Lamour-propre, la première et la plus naturelle de toutes, y est encore à peine exalté. Sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux et libre, autant que la nature la permis. Trouvez-vous quun enfant ainsi parvenu à sa quinzième année ait perdu les précédentes ?
Que nous passons rapidement sur cette terre ! le premier quart de la vie est écoulé avant quon en connaisse lusage ; le dernier quart sécoule encore après quon a cessé den jouir. Dabord nous ne savons point vivre ; bientôt nous ne le pouvons plus ; et, dans lintervalle qui sépare ces deux extrémités inutiles, les trois quarts du temps qui nous reste sont consumés par le sommeil, par le travail, par la douleur, par la contrainte, par les peines de toute espèce. La vie est courte, moins par le peu de temps quelle dure, que parce que de ce peu de temps, nous nen avons presque point pour la goûter. Linstant de la mort a beau être éloigné de celui de la naissance, la vie est toujours trop courte quand cet espace est mal rempli.
Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois : lune pour exister, et lautre pour vivre ; lune pour lespèce, et lautre pour le sexe. Ceux qui regardent la femme comme un homme imparfait ont tort sans doute : mais lanalogie extérieure est pour eux. Jusquà lâge nubile, les enfants des deux sexes nont rien dapparent qui les distingue ; même visage, même figure, même teint, même voix, tout est égal : les filles sont des enfants, les garçons sont des enfants ; le même nom suffit à des êtres si semblables. Les mâles en qui lon empêche le développement ultérieur du sexe gardent cette conformité toute leur vie ; ils sont toujours de grands enfants, et les femmes, ne perdant point cette même conformité, semblent, à bien des égards, ne jamais être autre chose.
Mais lhomme, en général, nest pas fait pour rester toujours dans lenfance. Il en sort au temps prescrit par la nature ; et ce moment de crise, bien quassez court, a de longues influences.
Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution sannonce par le murmure des passions naissantes ; une fermentation sourde avertit de lapproche du danger. Un changement dans lhumeur, des emportements fréquents, une continuelle agitation desprit, rendent lenfant presque indisciplinable. Il devient sourd à la voix qui le rendait docile ; cest un lion dans sa fièvre ; il méconnaît son guide, il ne veut plus être gouverné.
Aux signes moraux dune humeur qui saltère se joignent des changements sensibles dans la figure. Sa physionomie se développe et sempreint dun caractère ; le coton rare et doux qui croît au bas de ses joues brunit et prend de la consistance. Sa voix mue, ou plutôt il la perd : il nest ni enfant ni homme et ne peut prendre le ton daucun des deux. Ses yeux, ces organes de lâme, qui nont rien dit jusquici, trouvent un langage et de lexpression ; un feu naissant les anime, leurs regards plus vifs ont encore une sainte innocence, mais ils nont plus leur première imbécillité : il sent déjà quils peuvent trop dire ; il commence à savoir les baisser et rougir ; il devient sensible avant de savoir ce quil sent ; il est inquiet sans raison de lêtre. Tout cela peut venir lentement et vous laisser du temps encore : mais si sa vivacité se rend trop impatiente, si son emportement se change en fureur, sil irrite et sattendrit dun instant à lautre, sil verse des pleurs sans sujet, si, près des objets qui commencent à devenir dangereux pour lui, son pouls sélève et son il senflamme, si la main dune femme se posant sur la sienne le fait frissonner, sil se trouble ou sintimide auprès delle, Ulysse, ô sage Ulysse, prends garde à toi ; les outres que tu fermais avec tant de soin sont ouvertes ; les vents sont déjà déchaînés ; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu.
Cest ici la seconde naissance dont jai parlé ; cest ici que lhomme naît véritablement à la vie, et que rien dhumain nest étranger à lui. Jusquici nos soins nont été que des jeux denfant ; ils ne prennent quà présent une véritable importance. Cette époque où finissent les éducations ordinaires est proprement celle où la nôtre doit commencer ; mais, pour bien exposer ce nouveau plan, reprenons de plus haut létat des choses qui sy rapportent.
Nos passions sont les principaux instruments de notre conservation : cest donc une entreprise aussi vaine que ridicule de vouloir les détruire ; cest contrôler la nature, cest réformer louvrage de Dieu. Si Dieu disait à lhomme danéantir les passions quil lui donne, Dieu voudrait et ne voudrait pas ; il se contredirait lui-même. Jamais il na donné cet ordre insensé, rien de pareil nest écrit dans le cur humain ; et ce que Dieu veut quun homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui-même, il lécrit au fond de son cur.
Or je trouverais celui qui voudrait empêcher les passions de naître presque aussi fou que celui qui voudrait les anéantir ; et ceux qui croiraient que tel a été mon projet jusquici mauraient sûrement fort mal entendu.
Mais raisonnerait-on bien, si, de ce quil est dans la nature de lhomme davoir des passions, on allait conclure que toutes les passions que nous sentons en nous et que nous voyons dans les autres sont naturelles ? Leur source est naturelle, il est vrai ; mais mille ruisseaux étrangers lont grossie ; cest un grand fleuve qui saccroît sans cesse, et dans lequel on retrouverait à peine quelques gouttes de ses premières eaux. Nos passions naturelles sont très bornées ; elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent et nous détruisent nous viennent dailleurs ; la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice.
La source de nos passions, lorigine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec lhomme et ne le quitte jamais tant quil vit, est lamour de soi : passion primitive, innée, antérieure à toute autre, et dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des modifications. En ce sens, toutes, si lon veut, sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles nauraient jamais lieu ; et ces mêmes modifications, loin de nous être avantageuses, nous sont nuisibles ; elles changent le premier objet et vont contre leur principe : cest alors que lhomme se trouve hors de la nature, et se met en contradiction avec soi.
Lamour de soi-même est toujours bon, et toujours conforme à lordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier et le plus important de ses soins est et doit être dy veiller sans cesse : et comment y veillerait-il ainsi, sil ny prenait le plus grand intérêt ?
Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver, il faut que nous nous aimions plus que toute chose ; et, par une suite immédiate du même sentiment, nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant sattache à sa nourrice : Romulus devait sattacher à la louve qui lavait allaité. Dabord cet attachement est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être dun individu lattire ; ce qui lui nuit le repousse : ce nest là quun instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment, lattachement en amour, laversion en haine, cest lintention manifestée de nous nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui ne suivent que limpulsion quon leur donne ; mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur disposition intérieure, par leur volonté, ceux que nous voyons agir librement pour ou contre, nous inspirent des sentiments semblables à ceux quils nous montrent. Ce qui nous sert, on le cherche ; mais ce qui nous veut servir, on laime. Ce qui nous nuit, on le fuit ; mais ce qui nous veut nuire, on le hait.
Le premier sentiment dun enfant est de saimer lui-même ; et le second, qui dérive du premier, est daimer ceux qui lapprochent ; car, dans létat de faiblesse où il est, il ne connaît personne que par lassistance et les soins quil reçoit. Dabord lattachement quil a pour sa nourrice et sa gouvernante nest quhabitude. Il les cherche, parce quil a besoin delles et quil se trouve bien de les avoir ; cest plutôt connaissance que bienveillance. Il lui faut beaucoup de temps pour comprendre que non seulement elles lui sont utiles, mais quelles veulent lêtre ; et cest alors quil commence à les aimer.
Un enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance, parce quil voit que tout ce qui lapproche est porté à lassister, et quil prend de cette observation lhabitude dun sentiment favorable à son espèce ; mais, à mesure quil étend ses relations, ses besoins, ses dépendances actives ou passives, le sentiment de ses rapports à autrui séveille, et produit celui des devoirs et des préférences. Alors lenfant devient impérieux, jaloux, trompeur, vindicatif. Si on le plie à lobéissance ne voyant point lutilité de ce quon lui commande, il lattribue au caprice, à lintention de le tourmenter, et il se mutine. Si on lui obéit à lui-même, aussitôt que quelque chose lui résiste, il y voit une rébellion, une intention de lui résister ; il bat la chaise ou la table pour avoir désobéi. Lamour de soi, qui ne regarde quà nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais lamour-propre, qui se compare, nest jamais content et ne saurait lêtre, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux ; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de lamour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de lamour-propre. Ainsi, ce qui rend lhomme essentiellement bon est davoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est davoir beaucoup de besoins, et de tenir beaucoup à lopinion. Sur ce principe il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que, ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations ; et cest en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent lart et les soins plus indispensables pour prévenir dans le cur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins.
Létude convenable à lhomme est celle de ses rapports. Tant quil ne se connaît que par son être physique, il doit sétudier par ses rapports avec les choses : cest lemploi de son enfance ; quand il commence à sentir son être moral, il doit sétudier par ses rapports avec les hommes : cest lemploi de sa vie entière, à commencer au point où nous voilà parvenus.
Sitôt que lhomme a besoin dune compagne, il nest plus un être isolé, son cur nest plus seul. Toutes ses relations avec son espèce, toutes les affections de son âme naissent avec celle-là. Sa première passion fait bientôt fermenter les autres.
Le penchant de linstinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers lautre : voilà le mouvement de la nature. Le choix, les préférences, lattachement personnel, sont louvrage des lumières, des préjugés, de lhabitude : il faut du temps et des connaissances pour nous rendre capables damour : on naime quaprès avoir jugé, on ne préfère quaprès avoir comparé. Ces jugements se font sans quon sen aperçoive, mais ils nen sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi quon en dise, sera toujours honoré des hommes : car, bien que ses emportements nous égarent, bien quil nexclue pas du cur qui le sent des qualités odieuses, et même quil en produise, il en suppose pourtant toujours destimables, sans lesquelles on serait hors détat de le sentir. Ce choix quon met en opposition avec la raison nous vient delle. On a fait lamour aveugle, parce quil a de meilleurs yeux que nous, et quil voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui naurait nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme serait également bonne, et la première venue serait toujours la plus aimable. Loin que lamour vienne de la nature, il est la règle et le frein de ses penchants : cest par lui quexcepté lobjet aimé, un sexe nest plus rien pour lautre.
La préférence quon accorde, on veut lobtenir ; lamour doit être réciproque. Pour être aimé, il faut se rendre aimable ; pour être préféré, il faut se rendre plus aimable quun autre, plus aimable que tout autre, au moins aux yeux de lobjet aimé. De là les premiers regards sur ses semblables ; de là les premières comparaisons avec eux, de là lémulation, les rivalités, la jalousie. Un cur plein dun sentiment qui déborde aime à sépancher : du besoin dune maîtresse naît bientôt celui dun ami. Celui qui sent combien il est doux dêtre aimé voudrait lêtre de tout le monde, et tous ne sauraient vouloir des préférences, quil ny ait beaucoup de mécontents. Avec lamour et lamitié naissent les dissensions, linimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois lopinion sélever un trône inébranlable, et les stupides mortels, asservis à son empire, ne fonder leur propre existence que sur les jugements dautrui.
Etendez ces idées, et vous verrez doù vient à notre amour-propre la forme que nous lui croyons naturelle ; et comment lamour de soi, cessant dêtre un sentiment absolu, devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites, et dans toutes se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. Lespèce de ces passions, nayant point son germe dans le cur des enfants, ny peut naître delle-même ; cest nous seuls qui ly portons, et jamais elles ny prennent racine que par notre faute ; mais il nen est plus ainsi du cur du jeune homme : quoi que nous puissions faire, elles y naîtront malgré nous. Il est donc temps de changer de méthode.
Commençons par quelques réflexions importantes sur létat critique dont il sagit ici. Le passage de lenfance à la puberté nest pas tellement déterminé par la nature quil ne varie dans les individus selon les tempéraments, et dans les peuples selon les climats. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point entre les pays chauds et les pays froids, et chacun voit que les tempéraments ardents sont formés plus tôt que les autres : mais on peut se tromper sur les causes, et souvent attribuer au physique ce quil faut imputer au moral ; cest un des abus les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. Les instructions de la nature sont tardives et lentes ; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillent limagination ; dans le second, limagination éveille les sens ; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer dénerver, daffaiblir dabord les individus, puis lespèce même à la longue. Une observation plus générale et plus sûre que celle de leffet des climats est que la puberté et la puissance du sexe est toujours plus hâtive chez les peuples instruits et policés que chez les peuples ignorants et barbares. Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler à travers toutes les singeries de la décence les mauvaises murs quelle couvre. Le langage épuré quon leur dicte, les leçons dhonnêteté quon leur donne, le voile du mystère quon affecte de tendre devant leurs yeux, sont autant daiguillons à leur curiosité. À la manière dont on sy prend, il est clair que ce quon feint de leur cacher nest que pour le leur apprendre ; et cest, de toutes les instructions quon leur donne, celle qui leur profite le mieux.
Consultez lexpérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accélère louvrage de la nature et ruine le tempérament. Cest ici lune des principales causes qui font dégénérer les races dans les villes. Les jeunes gens, épuisés de bonne heure, restent petits, faibles, mal faits, vieillissent au lieu de grandir, comme la vigne à qui lon fait porter du fruit au printemps languit et meurt avant lautomne.
Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour connaître jusquà quel âge une heureuse ignorance y peut prolonger linnocence des enfants. Cest un spectacle à la fois touchant et risible dy voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs curs, prolonger dans la fleur de lâge et de la beauté des jeux naïfs de lenfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux, se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers lun à lautre ; des multitudes denfants, sains et robustes, deviennent le gage dune union que rien naltère, et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.
Si lâge où lhomme acquiert la conscience de son sexe diffère autant par leffet de léducation que par laction de la nature, il suit de là quon peut accélérer et retarder cet âge selon la manière dont on élèvera les enfants ; et si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure quon retarde ou quon accélère ce progrès, il suit aussi que, plus on sapplique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur et de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques : on verra bientôt quils ne se bornent pas là.
De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée, sil convient déclairer les enfants de bonne heure sur les objets de leur curiosité, ou sil vaut mieux leur donner le change par de modestes erreurs. Je pense quil ne faut faire ni lun ni lautre. Premièrement, cette curiosité ne leur vient point sans quon y ait donné lieu. Il faut donc faire en sorte quils ne laient pas. En second lieu, des questions quon nest pas forcé de résoudre nexigent point quon trompe celui qui les fait : il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera peu surpris de cette loi, si lon a pris soin de ly asservir dans les choses indifférentes. Enfin, si lon prend le parti de répondre, que ce soit avec la plus grande simplicité, sans mystère, sans embarras, sans sourire. Il y a beaucoup moins de danger à satisfaire la curiosité de lenfant quà lexciter.
Que vos réponses soient toujours graves, courtes, décidées, et sans jamais paraître hésiter. Je nai pas besoin dajouter quelles doivent être vraies. On ne peut apprendre aux enfants le danger de mentir aux hommes, sans sentir, de la part des hommes, le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du maître à lélève ruinerait à jamais tout le fruit de léducation.
Une ignorance absolue sur certaines matières est peut-être ce qui conviendrait le mieux aux enfants : mais quils apprennent de bonne heure ce quil est impossible de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiosité ne séveille en aucune manière, ou quelle soit satisfaite avant lâge où elle nest plus sans danger. Votre conduite avec votre élève dépend beaucoup en ceci de sa situation particulière, des sociétés qui lenvironnent, des circonstances où lon prévoit quil pourra se trouver, etc. Il importe ici de ne rien donner au hasard ; et si vous nêtes pas sûr de lui faire ignorer jusquà seize ans la différence des sexes, ayez soin quil lapprenne avant dix.
Je naime point quon affecte avec les enfants un langage trop épuré, ni quon fasse de longs détours, dont ils saperçoivent, pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes murs, en ces matières, ont toujours beaucoup de simplicité ; mais des imaginations souillées par le vice rendent loreille délicate, et forcent de raffiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence ; ce sont les idées lascives quil faut écarter.
Quoique la pudeur soit naturelle à lespèce humaine, naturellement les enfants nen ont point. La pudeur ne naît quavec la connaissance du mal : et comment les enfants, qui nont ni ne doivent avoir cette connaissance, auraient-ils le sentiment qui en est leffet ? Leur donner des leçons de pudeur et dhonnêteté, cest leur apprendre quil y a des choses honteuses et déshonnêtes, cest leur donner un désir secret de connaître ces choses-là. Tôt ou tard ils en viennent à bout, et la première étincelle qui touche à limagination accélère à coup sûr lembrasement des sens. Quiconque rougit est déjà coupable ; la vraie innocence na honte de rien.
Les enfants nont pas les mêmes désirs que les hommes ; mais, sujets comme eux à la malpropreté qui blesse les sens, ils peuvent de ce seul assujettissement recevoir les mêmes leçons de bienséance. Suivez lesprit de la nature, qui, plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaisirs secrets et ceux des besoins dégoûtants, nous inspire les mêmes soins à différents âges, tantôt par une idée et tantôt par une autre ; à lhomme par la modestie, à lenfant par la propreté.
Je ne vois quun bon moyen de conserver aux enfants leur innocence ; cest que tous ceux qui les entourent la respectent et laiment. Sans cela, toute la retenue dont on tâche duser avec eux se dément tôt ou tard ; un sourire, un clin dil, un geste échappé, leur disent tout ce quon cherche à leur taire ; il leur suffit, pour lapprendre, de voir quon le leur a voulu cacher. La délicatesse de tours et dexpressions dont se servent entre eux les gens polis, supposant des lumières que les enfants ne doivent pas avoir, est tout à fait déplacée avec eux ; mais quand on honore vraiment leur simplicité, lon prend aisément, en leur parlant, celle des termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui sied et qui plaît à linnocence : voilà le vrai ton qui détourne un enfant dune dangereuse curiosité. En lui parlant simplement de tout, on ne lui laisse pas soupçonner quil reste rien de plus à lui dire. En joignant aux mots grossiers les idées déplaisantes qui leur conviennent, on étouffe le premier feu de limagination : on ne lui défend pas de prononcer ces mots et davoir ces idées ; mais on lui donne, sans quil y songe, de la répugnance à les rappeler. Et combien dembarras cette liberté naïve ne sauve-t-elle point à ceux qui, la tirant de leur propre cur, disent toujours ce quil faut dire, et le disent toujours comme ils lont senti !
Comment se font les enfants ? Question embarrassante qui vient assez naturellement aux enfants, et dont la réponse indiscrète ou prudente décide quelquefois de leurs murs et de leur santé pour toute leur vie. La manière la plus courte quune mère imagine pour sen débarrasser sans tromper son fils, est de lui imposer silence. Cela serait bon, si on ly eût accoutumé de longue main dans des questions indifférentes, et quil ne soupçonnât pas du mystère à ce nouveau ton. Mais rarement elle sen tient là. Cest le secret des gens mariés, lui dira-t-elle ; de petits garçons ne doivent point être si curieux. Voilà qui est fort bien pour tirer dembarras la mère : mais quelle sache que, piqué de cet air de mépris, le petit garçon naura pas un moment de repos quil nait appris le secret des gens mariés, et quil ne tardera pas de lapprendre.
Quon me permette de rapporter une réponse bien différente que jai entendu faire à la même question, et qui me frappa dautant plus, quelle partait dune femme aussi modeste dans ses discours que dans ses manières, mais qui savait au besoin fouler aux pieds, pour le bien de son fils et pour la vertu, la fausse crainte du blâme et les vains propos des plaisants. Il ny avait pas longtemps que lenfant avait jeté par les urines une petite pierre qui lui avait déchiré lurètre ; mais le mal passé était oublié. Maman, dit le petit étourdi, comment se font les enfants ? Mon fils, répond la mère sans hésiter, les femmes les pissent avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie. Que les fous rient, et que les sots soient scandalisés : mais que les sages cherchent si jamais ils trouveront une réponse plus judicieuse et qui aille mieux à ses fins.
Dabord lidée dun besoin naturel et connu de lenfant détourne celle dune opération mystérieuse. Les idées accessoires de la douleur et de la mort couvrent celle-là dun voile de tristesse qui amortit limagination et réprime la curiosité ; tout porte lesprit sur les suites de laccouchement, et non pas sur ses causes. Les infirmités de la nature humaine, des objets dégoûtants, des images de souffrance, voilà les éclaircissements où mène cette réponse, si la répugnance quelle inspire permet à lenfant de les demander. Par où linquiétude des désirs aura-t-elle occasion de naître dans des entretiens ainsi dirigés ? Et cependant vous voyez que la vérité na point été altérée, et quon na point eu besoin dabuser son élève au lieu de linstruire.
Vos enfants lisent ; ils prennent dans leurs lectures des connaissances quils nauraient pas sils navaient point lu. Sils étudient, limagination sallume et saiguise dans le silence du cabinet. Sils vivent dans le monde, ils entendent un jargon bizarre, ils voient des exemples dont ils sont frappés : on leur a si bien persuadé quils étaient hommes, que, dans tout ce que font les hommes en leur présence, ils cherchent aussitôt comment cela peut leur convenir : il faut bien que les actions dautrui leur servent de modèle, quand les jugements dautrui leur servent de loi. Des domestiques quon fait dépendre deux, par conséquent intéressés à leur plaire, leur font leur cour aux dépens des bonnes murs ; des gouvernantes rieuses leur tiennent à quatre ans des propos que la plus effrontée noserait leur tenir à quinze. Bientôt elles oublient ce quelles ont dit ; mais ils noublient pas ce quils ont entendu. Les entretiens polissons préparent les murs libertines : le laquais fripon rend lenfant débauché ; et le secret de lun sert de garant à celui de lautre.
Lenfant élevé selon son âge est seul. Il ne connaît dattachements que ceux de lhabitude ; il aime sa sur comme sa montre, et son ami comme son chien. Il ne se sent daucun sexe, daucune espèce : lhomme et la femme lui sont également étrangers ; il ne rapporte à lui rien de ce quils font ni de ce quils disent : il ne le voit ni ne lentend, ou ny fait nulle attention ; leurs discours ne lintéressent pas plus que leurs exemples : tout cela nest point fait pour lui. Ce nest pas une erreur artificieuse quon lui donne par cette méthode, cest lignorance de la nature. Le temps vient où la même nature prend soin déclairer son élève ; et cest alors seulement quelle la mis en état de profiter sans risque des leçons quelle lui donne. Voilà le principe : le détail des règles nest pas de mon sujet ; et les moyens que je propose en vue dautres objets servent encore dexemple pour celui-ci.
Voulez-vous mettre lordre et la règle dans les passions naissantes, étendez lespace durant lequel elles se développent, afin quelles aient le temps de sarranger à mesure quelles naissent. Alors ce nest pas lhomme qui les ordonne, cest la nature elle-même ; votre soin nest que de la laisser arranger son travail. Si votre élève était seul, vous nauriez rien à faire ; mais tout ce qui lenvironne enflamme son imagination. Le torrent des préjugés lentraîne : pour le retenir, il faut le pousser en sens contraire. Il faut que le sentiment enchaîne limagination, et que la raison fasse taire lopinion des hommes. La source de toutes les passions est la sensibilité, limagination détermine leur pente. Tout être qui sent ses rapports doit être affecté quand ces rapports saltèrent et quil en imagine ou quil en croit imaginer de plus convenables à sa nature. Ce sont les erreurs de limagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés, même des anges, sils en ont ; car il faudrait quils connussent la nature de tous les êtres, pour savoir quels rapports conviennent le mieux à la leur.
Voici donc le sommaire de toute la sagesse humaine dans lusage des passions : 1° sentir les vrais rapports de lhomme tant dans lespèce que dans lindividu ; 2° ordonner toutes les affections de lâme selon ces rapports.
Mais lhomme est-il maître dordonner ses affections selon tels ou tels rapports ? Sans doute, sil est maître de diriger son imagination sur tel ou tel objet, ou de lui donner telle ou telle habitude. Dailleurs, il sagit moins ici de ce quun homme peut faire sur lui-même que de ce que nous pouvons faire sur notre élève par le choix des circonstances où nous le plaçons. Exposer les moyens propres à maintenir dans lordre de la nature, cest dire assez comment il en peut sortir.
Tant que sa sensibilité reste bornée à son individu, il ny a rien de moral dans ses actions ; ce nest que quand elle commence à sétendre hors de lui, quil prend dabord les sentiments, ensuite les notions du bien et du mal, qui le constituent véritablement homme et partie intégrante de son espèce. Cest donc à ce premier point quil faut dabord fixer nos observations.
Elles sont difficiles en ce que, pour les faire, il faut rejeter les exemples qui sont sous nos yeux, et chercher ceux où les développements successifs se font selon lordre de nature.
Un enfant façonné, poli, civilisé, qui nattend que la puissance de mettre en uvre les instructions prématurées quil a reçues, ne se trompe jamais sur le moment où cette puissance lui survient. Loin de lattendre, il laccélère, il donne à son sang une fermentation précoce, il sait quel doit être lobjet de ses désirs, longtemps même avant quil les éprouve. Ce nest pas la nature qui lexcite, cest lui qui la force : elle na plus rien à lui apprendre, en le faisant homme ; il létait par la pensée longtemps avant de lêtre en effet.
La véritable marche de la nature est plus graduelle et plus lente. Peu à peu le sang senflamme, les esprits sélaborent, le tempérament se forme. Le sage ouvrier qui dirige la fabrique a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les mettre en uvre : une longue inquiétude précède les premiers désirs, une longue ignorance leur donne le change ; on désire sans savoir quoi. Le sang fermente et sagite ; une surabondance de vie cherche à sétendre au dehors. Lil sanime et parcourt les autres êtres, on commence à prendre intérêt à ceux qui nous environnent, on commence à sentir quon nest pas fait pour vivre seul : cest ainsi que le cur souvre aux affections humaines, et devient capable dattachement.
Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible nest pas lamour, cest lamitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre quil a des semblables, et lespèce laffecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de linnocence prolongée : cest de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cur du jeune adolescent les premières semences de lhumanité : avantage dautant plus précieux que cest le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.
Jai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels ; la fougue du tempérament les rendait impatient, vindicatifs, furieux ; leur imagination, pleine dun seul objet, se refusait à tout le reste ; ils ne connaissaient ni pitié ni miséricorde ; ils auraient sacrifié père, mère, et lunivers entier au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cur compatissant sémeut sur les peines de ses semblables ; il tressaille daise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes dattendrissement ; il est sensible à la honte de déplaire, au regret davoir offensé. Si lardeur dun sang qui senflamme le rend vif, emporté, colère, on voit le moment daprès toute la bonté de son cur dans leffusion de son repentir ; il pleure, il gémit sur la blessure quil a faite ; il voudrait au prix de son sang racheter celui quil a versé ; tout son emportement séteint, toute sa fierté shumilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même : au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme ; il pardonne les torts dautrui daussi bon cur quil répare les siens. Ladolescence nest lâge ni de la vengeance ni de la haine ; elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens et je ne crains point dêtre démenti par lexpérience, un enfant qui nest pas mal né, et qui a conservé jusquà vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable ; je le crois bien ; vos philosophes, élevés dans toute la corruption des collèges, nont garde de savoir cela.
Cest la faiblesse de lhomme qui le rend sociable ; ce sont nos misères communes qui portent nos curs à lhumanité : nous ne lui devrions rien si nous nétions pas hommes. Tout attachement est un signe dinsuffisance : si chacun de nous navait nul besoin des autres, il ne songerait guère à sunir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire ; Dieu seul jouit dun bonheur absolu ; mais qui de nous en a lidée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui na besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui naime rien puisse être heureux.
Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux lidentité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. Laspect dun homme heureux inspire aux autres moins damour que denvie ; on laccuserait volontiers dusurper un droit quil na pas en se faisant un bonheur exclusif ; et lamour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme na nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux quil voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux sil nen coûtait quun souhait pour cela ? Limagination nous met à la place du misérable plutôt quà celle de lhomme heureux ; on sent que lun de ces états nous touche de plus près que lautre. La pitié est douce, parce quen se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. Lenvie est amère, en ce que laspect dun homme heureux, loin de mettre lenvieux à sa place, lui donne le regret de ny pas être. Il semble que lun nous exempte des maux quil souffre, et que lautre nous ôte les biens dont il jouit.
Voulez-vous donc exciter et nourrir dans le cur dun jeune homme les premiers mouvements de la sensibilité naissante, et tourner son caractère vers la bienfaisance et vers la bonté ; nallez point faire germer en lui lorgueil, la vanité, lenvie, par la trompeuse image du bonheur des hommes ; nexposez point dabord à ses yeux la pompe des cours, le faste des palais, lattrait des spectacles ; ne le promenez point dans les cercles, dans les brillantes assemblées, ne lui montrez lextérieur de la grande société quaprès lavoir mis en état de lapprécier en elle-même. Lui montrer le monde avant quil connaisse les hommes, ce nest pas le former, cest le corrompre ; ce nest pas linstruire, cest le tromper.
Les hommes ne sont naturellement ni rois, ni grands, ni courtisans, ni riches ; tous sont nés nus et pauvres, tous sujets aux misères de la vie, aux chagrins, aux maux, aux besoins, aux douleurs de toute espèce ; enfin, tous sont condamnés à la mort. Voilà ce qui est vraiment de lhomme ; voilà de quoi nul mortel nest exempt. Commencez donc par étudier de la nature humaine ce qui en est le plus inséparable, ce qui constitue le mieux lhumanité.
À seize ans ladolescent sait ce que cest que souffrir ; car il a souffert lui-même ; mais à peine sait-il que dautres êtres souffrent aussi ; le voir sans le sentir nest pas le savoir, et, comme je lai dit cent fois, lenfant nimaginant point ce que sentent les autres ne connaît de maux que les siens : mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de limagination, il commence à se sentir dans ses semblables, à sémouvoir de leurs plaintes et à souffrir de leurs douleurs. Cest alors que le triste tableau de lhumanité souffrante doit porter à son cur le premier attendrissement quil ait jamais éprouvé.
Si ce moment nest pas facile à remarquer dans vos enfants, à qui vous en prenez-vous ? Vous les instruisez de si bonne heure à jouer le sentiment, vous leur en apprenez sitôt le langage, que parlant toujours sur le même ton, ils tournent vos leçons contre vous-même, et ne vous laissent nul moyen de distinguer quand, cessant de mentir, ils commencent à sentir ce quils disent. Mais voyez mon Émile ; à lâge où je lai conduit il na ni senti ni menti. Avant de savoir ce que cest quaimer, il na dit à personne : Je vous aime bien ; on ne lui a point prescrit la contenance quil devait prendre en entrant dans la chambre de son père, de sa mère, ou de son gouverneur malade ; on ne lui a point montré lart daffecter la tristesse quil navait pas. Il na feint de pleurer sur la mort de personne ; car il ne sait ce que cest que mourir. La même insensibilité quil a dans le cur est aussi dans ses manières. Indifférent à tout, hors à lui-même, comme tous les autres enfants, il ne prend intérêt à personne ; tout ce qui le distingue est quil ne veut point paraître en prendre, et quil nest pas faux comme eux.
Émile, ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que cest que souffrir et mourir. Les plaintes et les cris commenceront dagiter ses entrailles ; laspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux ; les convulsions dun animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse avant quil sache doù lui viennent ces nouveaux mouvements. Sil était resté stupide et barbare, il ne les aurait pas ; sil était plus instruit, il en connaîtrait la source : il a déjà trop comparé didées pour ne rien sentir, et pas assez pour concevoir ce quil sent.
Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le cur humain selon lordre de la nature. Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que lenfant sache quil y des êtres semblables à lui qui souffrent ce quil a souffert, qui sentent les douleurs quil a senties, et dautres dont il doit avoir lidée, comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce nest en nous transportant hors de nous et nous identifiant avec lanimal souffrant, en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien ? Nous ne souffrons quautant que nous jugeons quil souffre ; ce nest pas dans nous, cest dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination sanime et commence à le transporter hors de lui.
Pour exciter et nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider ou la suivre dans sa pente naturelle, quavons-nous donc à faire, si ce nest doffrir au jeune homme des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son cur, qui le dilatent, qui létendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui ; décarter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent, et tendent le ressort du moi humain ; cest-à-dire, en dautres termes, dexciter en lui la bonté, lhumanité, la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes et douces qui plaisent naturellement aux hommes, et dempêcher de naître lenvie, la convoitise, la haine, toutes les passions repoussantes et cruelles, qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non seulement nulle, mais négative, et font le tourment de celui qui les éprouve ?
Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précises, claires et faciles à saisir.
Première maxime
Il nest pas dans le cur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.
Si lon trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi lon ne met pas à la place du riche ou du grand auquel on sattache ; même en sattachant sincèrement, on ne fait que sapproprier une partie de son bien-être. Quelquefois on laime dans ses malheurs ; mais, tant quil prospère, il na de véritable ami que celui qui nest pas la dupe des apparences, et qui le plaint plus quil ne lenvie, malgré sa prospérité.
On est touché du bonheur de certains états, par exemple de la vie champêtre et pastorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux nest point empoisonné par lenvie ; on sintéresse à eux véritablement. Pourquoi cela ? Parce quon se sent maître de descendre à cet état de paix et dinnocence, et de jouir de la même félicité ; cest un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu quil suffit den vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaisir à voir ses ressources, à contempler son propre bien, même quand on nen veut pas user.
Il suit de là que, pour porter un jeune homme à lhumanité, loin de lui faire admirer le sort brillant des autres, il faut le lui montrer par les côtés tristes ; il faut le lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente, il doit se frayer une route au bonheur, qui ne soit sur les traces de personne.
Deuxième maxime
On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même.
« Non ignara mali, miseris succurrere disco. »
Je ne connais rien de si beau, de si profond, de si touchant, de si vrai, que ce vers-là.
Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets ? Cest quils comptent de nêtre jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs pour les pauvres ? Cest quils nont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple ? Cest quun noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous ? Cest que, dans leur gouvernement tout à fait arbitraire, la grandeur et la fortune des particuliers étant toujours précaires et chancelantes, ils ne regardent point labaissement et la misère comme un état étranger à eux; chacun peut être demain ce quest aujourdhui celui quil assiste. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi dattendrissant que na point tout lapprêt de notre sèche morale.
Naccoutumez donc pas votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés, les travaux des misérables ; et nespérez pas lui apprendre à les plaindre, sil les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds, que mille événements imprévus et inévitables peuvent ly plonger dun moment à lautre. Apprenez-lui à ne compter ni sur la naissance, ni sur la santé, ni sur les richesses ; montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune ; cherchez-lui les exemples toujours trop fréquents de gens qui, dun état plus élevé que le sien, sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux ; que ce soit par leur faute ou non, ce nest pas maintenant de quoi il est question ; sait-il seulement ce que cest que faute ? Nempiétez jamais sur lordre de ses connaissances, et ne léclairez que par les lumières qui sont à sa portée : il na pas besoin dêtre fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant ; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit ; si dans un mois il sera riche ou pauvre, si dans un an peut-être il ne ramera point sous le nerf de buf dans les galères dAlger. Surtout nallez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme ; quil voie, quil sente les calamités humaines : ébranlez, effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné ; quil voie autour de lui tous ces abîmes, et quà vous les entendre décrire, il se presse contre vous de peur dy tomber. Nous le rendrons timide et poltron, direz-vous. Nous verrons dans la suite ; mais quant à présent, commençons par le rendre humain ; voilà surtout ce qui nous importe.
Troisième maxime
La pitié quon a du mal dautrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment quon prête à ceux qui le souffrent.
On ne plaint un malheureux quautant quon croit quil se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos maux est plus borné quil ne semble ; mais cest par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité, cest par limagination qui les étend sur lavenir, quils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà, je pense, une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux quà ceux des hommes, quoique la sensibilité commune dût également nous identifier avec eux. On ne plaint guère un cheval de charretier dans son écurie, parce quon ne présume pas quen mangeant son foin il songe aux coups quil a reçus et aux fatigues qui lattendent. On ne plaint pas non plus un mouton quon voit paître, quoiquon sache quil sera bientôt égorgé, parce quon juge quil ne prévoit pas son sort. Par extension lon sendurcit ainsi sur le sort des hommes ; et les riches se consolent du mal quils font aux pauvres, en les supposant assez stupides pour nen rien sentir. En général je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas quil paraît faire deux. Il est naturel quon fasse bon marché du bonheur des gens quon méprise. Ne vous étonnez donc plus si les politiques parlent du peuple avec tant de dédain, ni si la plupart des philosophes affectent de faire lhomme si méchant.
Cest le peuple qui compose le genre humain ; ce qui nest pas peuple est si peu de chose que ce nest pas la peine de le compter. Lhomme est le même dans tous les états : si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense, toutes les distinctions civiles disparaissent : il voit les mêmes passions, les mêmes sentiments dans le goujat et dans lhomme illustre ; il ny discerne que leur langage, quun coloris plus ou moins apprêté ; et si quelque différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel quil est, et nest pas aimable : mais il faut bien que les gens du monde se déguisent ; sils se montraient tels quils sont, ils feraient horreur.
Il y a, disent encore nos sages, même dose de bonheur et de peine dans tous les états. Maxime aussi funeste quinsoutenable : car, si tous sont également heureux, quai-je besoin de mincommoder pour personne ? Que chacun reste comme il est : que lesclave soit maltraité, que linfirme souffre, que le gueux périsse ; il ny a rien à gagner pour eux à changer détat. Ils font lénumération des peines du riche, et montrent linanité de ses vains plaisirs : quel grossier sophisme ! les peines du riche ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse. Fût-il plus malheureux que le pauvre même, il nest point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage, et quil ne tient quà lui dêtre heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui sappesantit sur lui. Il ny a point dhabitude qui lui puisse ôter le sentiment physique de la fatigue, de lépuisement, de la faim : le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour lexempter des maux de son état. Que gagne Epictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe ? la lui casse-t-il moins pour cela ? il a par-dessus son mal le mal de la prévoyance. Quand le peuple serait aussi sensé que nous le supposons stupide, que pourrait-il être autre que ce quil est ? que pourrait-il faire autre que ce quil fait ? Etudiez les gens de cet ordre, vous verrez que, sous un autre langage, ils ont autant desprit et plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espèce ; songez quelle est composée essentiellement de la collection des peuples ; que, quand tous les rois et tous les philosophes en seraient ôtés, il ny paraîtrait guère, et que les choses nen iraient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre élève à aimer tous les hommes, et même ceux qui les déprisent ; faites en sorte quil ne se place dans aucune classe, mais quil se retrouve dans toutes ; parlez devant lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point lhomme.
Cest par ces routes et dautres semblables, bien contraires à celles qui sont frayées, quil convient de pénétrer dans le cur dun jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvements de la nature, le développer et létendre sur ses semblables ; à quoi jajoute quil importe de mêler à ces mouvements le moins dintérêt personnel quil est possible ; surtout point de vanité, point démulation, point de gloire, point de ces sentiments qui nous forcent de nous comparer aux autres ; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine contre ceux qui nous disputent la préférence, ne fût-ce que dans notre propre estime. Alors il faut saveugler ou sirriter, être un méchant ou un sot : tâchons déviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard, me dit-on, malgré nous. Je ne le nie pas : chaque chose a son temps et son lieu ; je dis seulement quon ne doit pas leur aider à naître.
Voilà lesprit de la méthode quil faut se prescrire. Ici les exemples et les détails sont inutiles, parce quici commence la division presque infinie des caractères, et que chaque exemple que je donnerais ne conviendrait pas peut-être à un sur cent mille. Cest à cet âge aussi que commence, dans lhabile maître, la véritable fonction de lobservateur et du philosophe, qui sait lart de sonder les curs en travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore à se contrefaire, et ne la point encore appris, à chaque objet quon lui présente on voit dans son air, dans ses yeux, dans son geste, limpression quil en reçoit : on lit sur son visage tous les mouvements de son âme ; à force de les épier, on parvient à les prévoir, et enfin à les diriger.
On remarque en général que le sang, les blessures, les cris, les gémissements, lappareil des opérations douloureuses, et tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, saisit plus tôt et plus généralement tous les hommes. Lidée de destruction, étant plus composée, ne frappe pas de même ; limage de la mort touche plus tard et plus faiblement, parce que nul na par divers soi lexpérience de mourir : il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Mais quand une fois cette image sest bien formée dans notre esprit, il ny a point de spectacle plus horrible à nos yeux, soit à cause de lidée de destruction totale quelle donne alors par les sens, soit parce que, sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté dune situation à laquelle on est sûr de ne pouvoir échapper.
Ces impressions diverses ont leurs modifications et leurs degrés, qui dépendent du caractère particulier de chaque individu et de ses habitudes antérieures ; mais elles sont universelles, et nul nen est tout à fait exempt. Il en est de plus tardives et de moins générales, qui sont plus propres aux âmes sensibles ; ce sont celles quon reçoit des peines morales, des douleurs internes, des afflictions, des langueurs, de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs ; les longs et sourds gémissements dun cur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs ; jamais laspect dune contenance abattue, dun visage hâve et plombé, dun il éteint et qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes, les maux de lâme ne sont rien pour eux : ils sont jugés, la leur ne sent rien ; nattendez deux que rigueur inflexible, endurcissement, cruauté. Ils pourront être intègres et justes, jamais cléments, généreux, pitoyables. Je dis quils pourront être justes, si toutefois un homme peut lêtre quand il nest pas miséricordieux.
Mais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par cette règle, surtout ceux qui, ayant été élevés comme ils doivent lêtre, nont aucune idée des peines morales quon ne leur a jamais fait éprouver, car, encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux quils connaissent ; et cette apparente insensibilité, qui ne vient que de lignorance, se change bientôt en attendrissement, quand ils commencent à sentir quil y a dans la vie humaine mille douleurs quils ne connaissaient pas. Pour mon Émile, sil a eu de la simplicité et du bon sens dans son enfance, je suis bien sûr quil aura de lâme et de la sensibilité dans sa jeunesse ; car la vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées.
Mais pourquoi le rappeler ? Plus dun lecteur me reprochera sans doute loubli de mes premières résolutions et du bonheur constant que javais promis à mon élève. Des malheureux, des mourants, des spectacles de douleur et de misère ! quel bonheur, quelle jouissance pour un jeune cur qui naît à la vie ! Son triste instituteur, qui lui destinait une éducation si douce, ne le fait naître que pour souffrir. Voilà ce quon dira : que mimporte ? jai promis de le rendre heureux, non de faire quil parût lêtre. Est-ce ma faute si, toujours dupe de lapparence, vous la prenez pour la réalité ?
Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation et entrant dans le monde par deux portes directement opposées. Lun monte tout à coup sur lOlympe et se répand dans la plus brillante société ; on le mène à la cour, chez les grands, chez les riches, chez les jolies femmes. Je le suppose fêté partout, et je nexamine pas leffet de cet accueil sur sa raison ; je suppose quelle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui, tous les jours de nouveaux objets lamusent ; il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé, curieux ; sa première admiration vous frappe ; vous lestimez content : mais voyez létat de son âme ; vous croyez quil jouit ; moi, je crois quil souffre.
Quaperçoit-il dabord en ouvrant les yeux ? des multitudes de prétendus biens quil ne connaissait pas, et dont la plupart, nétant quun moment à sa portée, ne semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret den être privé. Se promène-t-il dans un palais, vous voyez à son inquiète curiosité quil se demande pourquoi sa maison paternelle nest pas ainsi. Toutes ses questions vous disent quil se compare sans cesse au maître de cette maison, et tout ce quil trouve de mortifiant pour lui dans ce parallèle aiguise sa vanité en la révoltant. Sil rencontre un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en secret contre lavarice de ses parents. Est-il plus paré quun autre, il a la douleur de voir cet autre leffacer ou par sa naissance ou par son esprit, et toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée, sélève-t-il sur la pointe du pied pour être mieux vu ; qui est-ce qui na pas une disposition secrète à rabaisser lair superbe et vain dun jeune fat ? Tout sunit bientôt comme de concert ; les regards inquiétants dun homme grave, les mots railleurs dun caustique ne tardent pas darriver jusquà lui ; et, ne fût-il dédaigné que dun seul homme, le mépris de cet homme empoisonne à linstant les applaudissements des autres.
Donnons-lui tout, prodiguons-lui les agréments, le mérite ; quil soit bien fait, plein desprit, aimable : il sera recherché des femmes ; mais en le recherchant avant quil les aime, elles le rendront plutôt fou quamoureux : il aura de bonnes fortunes ; mais il naura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs toujours prévenus, nayant jamais le temps de naître, au sein des plaisirs il ne sent que lennui de la gêne : le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte et le rassasie même avant quil l connaisse ; sil continue à le voir, ce nest plus que par vanité ; et quand il sy attacherait par un goût véritable, il ne sera pas seul jeune, seul brillant, seul aimable, et ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges de fidélité.
Je ne dis rien des tracasseries, des trahisons, des noirceurs, des repentirs de toute espèce inséparables dune pareille vie. Lexpérience du monde en dégoûte, on le sait ; je ne parle que des ennuis attachés à la première illusion.
Quel contraste pour celui qui, renfermé jusquici dans le sein de sa famille et de ses amis, sest vu lunique objet de toutes leurs attentions, dentrer tout à coup dans un ordre de choses où il est compté pour si peu ; de se trouver comme noyé dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne ! Que daffronts, que dhumiliations ne faut-il pas quil essuie, avant de perdre, parmi les inconnus, les préjugés de son importance pris et nourris parmi les siens ! Enfant, tout lui cédait, tout sempressait autour de lui : jeune homme, il faut quil cède à tout le monde ; ou pour peu quil soublie et conserve ses anciens airs, que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même ! Lhabitude dobtenir aisément les objets de ses désirs le porte à beaucoup désirer, et lui fait sentir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte le tente ; tout ce que dautres ont, il voudrait lavoir : il convoite tout, il porte envie à tout le monde, il voudrait dominer partout ; la vanité le ronge, lardeur des désirs effrénés enflamme son jeune cur ; la jalousie et la haine y naissent avec eux ; toutes les passions dévorantes y prennent à la fois leur essor ; il en porte lagitation dans le tumulte du monde ; il la rapporte avec lui tous les soirs ; il rentre mécontent de lui et des autres ; il sendort plein de mille vains projets, troublé de mille fantaisies, et son orgueil lui peint jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente, et quil ne possédera de sa vie. Voilà votre élève ! voyons le mien.
Si le premier spectacle qui le frappe est un objet d tristesse, le premier retour sur lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt, il se sent plus heureux quil ne pensait lêtre. Il partage les peines de ses semblables ; mais ce partage est volontaire et doux. Il jouit à la fois de la pitié quil a pour leurs maux, et du bonheur qui len exempte ; il se sent dans cet état de force qui nous étend au delà de nous, et nous fait porter ailleurs lactivité superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal dautrui, sans doute il faut le connaître, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, ou quon craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent ; mais tandis quon souffre, on ne plaint que soi. Or si, tous étant assujettis aux misères de la vie, nul naccorde aux autres que la sensibilité dont il na pas actuellement besoin pour lui-même, il sensuit que la commisération doit être un sentiment très doux, puisquelle dépose en notre faveur, et quau contraire un homme dur est toujours malheureux, puisque létat de son cur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante quil puisse accorder aux peines dautrui.
Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences : nous le supposons où il est le moins ; nous le cherchons où il ne saurait être : la gaieté nen est quun signe très équivoque. Un homme gai nest souvent quun infortuné qui cherche à donner le change aux autres et à sétourdir lui-même. Ces gens si riants, si ouverts, si sereins dans un cercle, sont presque tous tristes et grondeurs chez eux, et leurs domestiques portent la peine de lamusement quils donnent à leurs sociétés. Le vrai contentement nest ni gai ni folâtre ; jaloux dun sentiment si doux, en le goûtant on y pense, on le savoure, on craint de lévaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère et ne rit guère ; il resserre, pour ainsi dire, le bonheur autour de son cur. Les jeux bruyants, la turbulente joie, voilent les dégoûts et lennui. Mais la mélancolie est amie de la volupté : lattendrissement et les larmes accompagnent les plus douces jouissances, et lexcessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des cris.
Si dabord la multitude et la variété des amusements paraissent contribuer au bonheur, si luniformité dune vie égale paraît dabord ennuyeuse, en y regardant mieux, on trouve, au contraire, que la plus douce habitude de lâme consiste dans une modération de jouissance qui laisse peu de prise au désir et au dégoût. Linquiétude des désirs produit la curiosité, linconstance : le vide des turbulents plaisirs produit lennui. On ne sennuie jamais de son état quand on nen connaît point de plus agréable. De tous les hommes du monde, les sauvages sont les moins curieux et les moins ennuyés ; tout leur est indifférent : ils ne jouissent pas des choses, mais deux ; ils passent leur vie à ne rien faire, et ne sennuient jamais.
Lhomme du monde est tout entier dans son masque. Nétant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger, et mal à son aise quand il est forcé dy rentrer. Ce quil est nest rien, ce quil paraît est tout pour lui.
Je ne puis mempêcher de me représenter, sur le visage du jeune homme dont jai parlé ci-devant, je ne sais quoi dimpertinent, de doucereux, daffecté, qui déplaît, qui rebute les gens unis, et sur celui-ci du mien, une physionomie intéressante et simple, qui montre le contentement, la véritable sérénité de lâme, qui inspire lestime, la confiance, et qui semble nattendre que lépanchement de lamitié pour donner la sienne à ceux qui lapprochent. On croit que la physionomie nest quun simple développement de traits déjà marqués par la nature. Pour moi, je penserais quoutre ce développement, les traits du visage dun homme viennent insensiblement à se former et prendre de la physionomie par limpression fréquente et habituelle de certaines affections de lâme. Ces affections se marquent sur le visage, rien nest plus certain ; et quand elles tournent en habitude, elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la physionomie annonce le caractère, et quon peut quelquefois juger de lun par lautre, sans aller chercher des explications mystérieuses qui supposent des connaissances que nous navons pas.
Un enfant na que deux affections bien marquées, la joie et la douleur : il rit ou il pleure ; les intermédiaires ne sont rien pour lui ; sans cesse il passe de lun de ces mouvements à lautre. Cette alternative continuelle empêche quils ne fassent sur son visage aucune impression constante, et quil ne prenne de la physionomie : mais dans lâge où, devenu plus sensible, il est plus vivement, ou plus constamment affecté, les impressions plus profondes laissent des traces plus difficiles à détruire ; et de létat habituel de lâme résulte un arrangement de traits que le temps rend ineffaçables. Cependant il nest pas rare de voir des hommes changer de physionomie à différents âges. Jen ai vu plusieurs dans ce cas ; et jai toujours trouvé que ceux que javais pu bien observer et suivre avaient aussi changé de passions habituelles. Cette seule observation, bien confirmée, me paraîtrait décisive, et nest pas déplacée dans un traité déducation, où il importe dapprendre à juger des mouvements de lâme par les signes extérieurs.
Je ne sais si, pour navoir pas appris à imiter des manières de convention et à feindre des sentiments quil na pas, mon jeune homme sera moins aimable, ce nest pas de cela quil sagit ici : je sais seulement quil sera plus aimant, et jai bien de la peine à croire que celui qui naime que lui puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui tire de son attachement pour les autres un nouveau sentiment de bonheur. Mais, quant à ce sentiment même, je crois en avoir assez dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable, et montrer que je ne me suis pas contredit.
Je reviens donc à ma méthode, et je dis : Quand lâge critique approche, offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, et non des spectacles qui les excitent ; donnez le change à leur imagination naissante par des objets qui, loin denflammer leurs sens, en répriment lactivité. Eloignez-les des grandes villes, où la parure et limmodestie des femmes hâtent et préviennent les leçons de la nature, où tout présente à leurs yeux des plaisirs quils ne doivent connaître que quand ils sauront les choisir. Ramenez-les dans leurs premières habitations, où la simplicité champêtre laisse les passions de leur âge se développer moins rapidement ; ou si leur goût pour les arts les attache encore à la ville, prévenez en eux, par ce goût même, une dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin leurs sociétés, leurs occupations, leurs plaisirs : ne leur montrez que des tableaux touchants, mais modestes, qui les remuent sans les séduire, et qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs sens. Songez aussi quil y a partout quelques excès à craindre, et que les passions immodérées font toujours plus de mal quon nen veut éviter. Il ne sagit pas de faire de votre élève un garde-malade, un frère de la charité, daffliger ses regards par des objets continuels de douleurs et de souffrances, de le promener dinfirme en infirme, dhôpital en hôpital, et de la Grève aux prisons ; il faut le toucher et non lendurcir à laspect des misères humaines. Longtemps frappé des mêmes spectacles, on nen sent plus les impressions ; lhabitude accoutume à tout ; ce quon voit trop on ne limagine plus, et ce nest que limagination qui nous fait sentir les maux dautrui : cest ainsi quà force de voir mourir et souffrir, les prêtres et les médecins deviennent impitoyables. Que votre élève connaisse donc le sort de lhomme et les misères de ses semblables ; mais quil nen soit pas trop souvent le témoin. Un seul objet bien choisi, et montré dans un jour convenable, lui donnera pour un mois dattendrissement et de réflexions. Ce nest pas tant ce quil voit, que son retour sur ce quil a vu, qui détermine le jugement quil en porte ; et limpression durable quil reçoit dun objet lui vient moins de lobjet même que du point de vue sous lequel on le porte à se le rappeler. Cest ainsi quen ménageant les exemples, les leçons, les images, vous émousserez longtemps laiguillon des sens, et donnerez le change à la nature en suivant ses propres directions.
À mesure quil acquiert des lumières, choisissez des idées qui sy rapportent ; à mesure que nos désirs sallument, choisissez des tableaux propres à les réprimer. Un vieux militaire, qui sest distingué par ses murs autant que par son courage, ma raconté que, dans sa première jeunesse, son père, homme de sens, mais très dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes, népargna rien pour le contenir ; mais enfin, malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il savisa de le mener dans un hôpital de vérolés, et, sans le prévenir de rien, le fit entrer dans une salle où une troupe de ces malheureux expiaient, par un traitement effroyable, le désordre qui les y avait exposés. À ce hideux aspect, qui révoltait à la fois tous les sens, le jeune homme faillit se trouver mal. « Va, misérable débauché, lui dit alors le père dun ton véhément, suis le vil penchant qui tentraîne ; bientôt tu seras trop heureux dêtre admis dans cette salle, où, victime des plus infâmes douleurs, tu forceras ton père à remercier Dieu de ta mort. »
Ce peu de mots, joints à lénergique tableau qui frappait le jeune homme, lui firent une impression qui ne seffaça jamais. Condamné par son état à passer sa jeunesse dans les garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses camarades que dimiter leur libertinage. « Jai été homme, me dit-il, jai eu des faiblesses ; mais parvenu jusquà mon âge, je nai jamais pu voir une fille publique sans horreur. » Maître, peu de discours ; mais apprenez à choisir les lieux, les temps, les personnes, puis donnez toutes vos leçons en exemples, et soyez sûr de leur effet.
Lemploi de lenfance est peu de chose : le mal qui sy glisse nest point sans remède ; et le bien qui sy fait peut venir plus tard. Mais il nen est pas ainsi du premier âge où lhomme commence véritablement à vivre. Cet âge ne dure jamais assez pour lusage quon en doit faire, et son importance exige une attention sans relâche : voilà pourquoi jinsiste sur lart de le prolonger. Un des meilleurs préceptes de la bonne culture est de tout retarder tant quil est possible. Rendez les progrès lents et sûrs ; empêchez que ladolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croît, les esprits destinés à donner du baume au sang et de la force aux fibres se forment et sélaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, et que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation dun autre, tous deux restent dans un état de faiblesse, et louvrage de la nature demeure imparfait. Les opérations de lesprit se sentent à leur tour de cette altération ; et lâme, aussi débile que le corps, na que des fonctions faibles et languissantes. Des membres gros et robustes ne font ni le courage ni le génie ; et je conçois que la force de lâme naccompagne pas celle du corps, quand dailleurs les organes de la communication des deux substances sont mal disposés. Mais, quelque bien disposés quils puissent être, ils agiront toujours faiblement, sils nont pour principe quun sang épuisé, appauvri, et dépourvu de cette substance qui donne de la force et du jeu à tous les ressorts de la machine. Généralement on aperçoit plus de vigueur dâme dans les hommes dont les jeunes ans ont été préservés dune corruption prématurée, que dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de sy livrer ; et cest sans doute une des raisons pourquoi les peuples qui ont des murs surpassent ordinairement en bon sens et en courage les peuples qui nen ont pas. Ceux-ci brillent uniquement par je ne sais quelles petites qualités déliées, quils appellent esprit, sagacité, finesse ; mais ces grandes et nobles fonctions de sagesse et de raison, qui distinguent et honorent lhomme par de belles actions, par des vertus, par des soins véritablement utiles, ne se trouvent guère que dans les premiers.
Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeunesse indisciplinable, et je le vois : mais nest-ce pas leur faute ? Sitôt quils ont laissé prendre à ce feu son cours par les sens, ignorent-ils quon ne peut plus lui en donner un autre ? Les longs et froids sermons dun pédant effaceront-ils dans lesprit de son élève limage des plaisirs quil a conçus ? banniront-ils de son cur les désirs qui le tourmentent ? amortiront-ils lardeur dun tempérament dont il sait lusage ? ne sirritera-t-il pas contre les obstacles qui sopposent au seul bonheur dont il ait lidée ? Et, dans la dure loi quon lui prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il, sinon le caprice et la haine dun homme qui cherche à le tourmenter ? Est-il étrange quil se mutine et le haïsse à son tour ?
Je conçois bien quen se rendant facile on peut se rendre plus supportable, et conserver une apparente autorité. Mais je ne vois pas trop à quoi sert lautorité quon ne garde sur son élève quen fomentant les vices quelle devrait réprimer ; cest comme si, pour calmer une cheval fougueux, lécuyer le faisait sauter dans un précipice.
Loin que ce feu de ladolescent soit un obstacle à léducation, cest par lui quelle se consomme et sachève ; cest lui qui vous donne une prise sur le cur dun jeune homme, quand il cesse dêtre moins fort que vous. Ses premières affections sont les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements : il était libre, et je le vois asservi. Tant quil naimait rien, il ne dépendait que de lui-même et de ses besoins ; sitôt quil aime, il dépend de ses attachements. Ainsi se forment les premiers liens qui lunissent à son espèce. En dirigeant sur elle sa sensibilité naissante, ne croyez pas quelle embrassera dabord tous les hommes, et que ce mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non, cette sensibilité se bornera premièrement à ses semblables ; et ses semblables ne seront point pour lui des inconnus, mais ceux avec lesquels il a des liaisons, ceux que lhabitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux quil voit évidemment avoir avec lui des manières de penser et de sentir communes, ceux quil voit exposés aux peines quil a souffertes et sensibles aux plaisirs quil a goûtés, ceux, en un mot, en qui lidentité de nature plus manifestée lui donne une plus grande disposition à saimer. Ce ne sera quaprès avoir cultivé son naturel en mille manières, après bien des réflexions sur ses propres sentiments et sur ceux quil observera dans les autres, quil pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles sous lidée abstraite dhumanité, et joindre à ses affections particulières celles qui peuvent lidentifier avec son espèce.
En devenant capable dattachement, il devient sensible à celui des autres, et par là même attentif aux signes de cet attachement. Voyez-vous quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui ? Que de chaînes vous avez mises autour de son cur avant quil sen aperçût ! Que ne sentira-t-il point quand, ouvrant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous avez fait pour lui ; quand il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge, et vous comparer aux autres gouverneurs ! Je dis quand il le verra, mais gardez-vous de le lui dire ; si vous le lui dites, il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de lobéissance en retour des soins que vous lui avez rendus, il croira que vous lavez surpris : il se dira quen feignant de lobliger gratuitement, vous avez prétendu le charger dune dette, et le lier par un contrat auquel il na point consenti. En vain vous ajouterez que ce que vous exigez de lui nest que pour lui-même : vous exigez enfin, et vous exigez en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu. Quand un malheureux prend largent quon feint de lui donner, et se trouve enrôlé malgré lui, vous criez à linjustice : nêtes-vous pas plus injuste encore de demander à votre élève le prix des soins quil na point acceptés ?
Lingratitude serait plus rare si les bienfaits à usure étaient moins connus. On aime ce qui nous fait du bien ; cest un sentiment si naturel ! Lingratitude nest pas dans le cur de lhomme, mais lintérêt y est : il y a moins dobligés ingrats que de bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons, je marchanderai sur le prix ; mais si vous feignez de donner pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de fraude : cest dêtre gratuits qui les rend inestimables. Le cur ne reçoit de lois que de lui-même ; en voulant lenchaîner on le dégage ; on lenchaîne en le laissant libre.
Quand le pêcheur amorce leau, le poisson vient, et reste autour de lui sans défiance ; mais quand, pris à lhameçon caché sous lappât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaiteur ? le poisson est-il lingrat ? Voit-on jamais quun homme oublié par son bienfaiteur loublie ? Au contraire, il en parle toujours avec plaisir, il ny songe point sans attendrissement : sil trouve occasion de lui montrer par quelque service inattendu quil se ressouvient des siens, avec quel contentement intérieur il satisfait alors sa gratitude ! Avec quelle douce joie il se fait reconnaître ! Avec quel transport il lui dit : Mon tour est venu ! Voilà vraiment la voix de nature ; jamais un vrai bienfait ne fit dingrat.
Si donc la reconnaissance est un sentiment naturel, et que vous nen détruisiez pas leffet par votre faute, assurez-vous que votre élève, commençant à voir le prix de vos soins, y sera sensible, pourvu que vous ne les ayez point mis vous-même à prix, et quils vous donneront dans son cur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais, avant de vous être bien assuré de cet avantage, gardez de vous lôter en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services, cest les lui rendre insupportables ; les oublier, cest len faire souvenir. Jusquà ce quil soit temps de le traiter en homme, quil ne soit jamais question de ce quil vous doit, mais de ce quil se doit. Pour le rendre docile, laissez-lui toute sa liberté ; dérobez-vous pour quil vous cherche ; élevez son âme au noble sentiment de la reconnaissance, en ne lui parlant jamais que de son intérêt. Je nai point voulu quon lui dît que ce quon faisait était pour son bien, avant quil fût en état de lentendre ; dans ce discours il neût vu que votre dépendance, et il ne vous eût pris que pour son valet. Mais maintenant quil commence à sentir ce que cest quaimer, il sent aussi quel doux lien peut unir un homme à ce quil aime ; et, dans le zèle qui vous fait occuper de lui sans cesse, il ne voit plus lattachement dun esclave, mais laffection dun ami. Or rien na tant de poids sur le cur humain que la voix de lamitié bien reconnue ; car on sait quelle ne nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut croire quun ami se trompe, mais non quil veuille nous tromper. Quelquefois on résiste à ses conseils, mais jamais on ne les méprise.
Nous entrons enfin dans lordre moral : nous venons de faire un second pas dhomme. Si cen était ici le lieu, jessayerais de montrer comment des premiers mouvements du cur sélèvent les premières voix de la conscience, et comment des sentiments damour et de haine naissent les premières notions du bien et du mal : je ferais voir que justice et bonté ne sont point seulement des mots abstraits, de purs êtres moraux formés par lentendement, mais de véritables affections de lâme éclairée par la raison, et qui ne sont quun progrès ordonné de nos affections primitives ; que, par la raison seule, indépendamment de la conscience, on ne peut établir aucune loi naturelle ; et que tout le droit de la nature nest quune chimère, sil nest fondé sur un besoin naturel au cur humain. Mais je songe que je nai point à faire ici des traités de métaphysique et de morale, ni des cours détude daucune espèce ; il me suffit de marquer lordre et le progrès de nos sentiments et de nos connaissances relativement à notre constitution. Dautres démontreront peut-être ce que je ne fais quindiquer ici.
Mon Émile nayant jusquà présent regardé que lui-même, le premier regard quil jette sur ses semblables le porte à se comparer avec eux ; et le premier sentiment quexcite en lui cette comparaison est de désirer la première place. Voilà le point où lamour de soi se change en amour-propre, et où commencent à naître toutes les passions qui tiennent à celle-là. Mais pour décider si celles de ces passions qui domineront dans son caractère seront humaines et douces, ou cruelles et malfaisantes, si ce seront des passions de bienveillance et de commisération, ou denvie et de convoitise, il faut savoir à quelle place il se sentira parmi les hommes, et quels genres dobstacles il pourra croire avoir à vaincre pour parvenir à celle quil veut occuper.
Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les accidents communs à lespèce, il faut maintenant les lui montrer par leurs différences. Ici vient la mesure de linégalité naturelle et civile, et le tableau de tout lordre social.
Il faut étudier la société par les hommes, et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale nentendront jamais rien à aucune des deux. En sattachant dabord aux relations primitives, on voit comment les hommes en doivent être affectés, et quelles passions en doivent naître : on voit que cest réciproquement par le progrès des passions que ces relations se multiplient et se resserrent. Cest moins la force des bras que la modération des curs qui rend les hommes indépendants et libres. Quiconque désire peu de chose tient à peu de gens ; mais confondant toujours nos vains désirs avec nos besoins physiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondements de la société humaine ont toujours pris les effets pour les causes, et nont fait que ségarer dans tous leurs raisonnements.
Il y a dans létat de nature une égalité de fait réelle et indestructible, parce quil est impossible dans cet état que la seule différence dhomme à homme soit assez grande pour rendre lun dépendant de lautre. Il y a dans létat civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible rompt lespèce déquilibre que la nature avait mis entre eux. De cette première contradiction découlent toutes celles quon remarque dans lordre civil entre lapparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et lintérêt public à lintérêt particulier ; toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront dinstruments à la violence et darmes à liniquité : doù il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles quà eux-mêmes aux dépens des autres ; par où lon doit juger de la considération qui leur est due selon la justice et la raison. Reste à voir si le rang quils se sont donné est plus favorable au bonheur de ceux qui loccupent, pour savoir quel jugement chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant létude qui nous importe ; mais pour la bien faire, il faut commencer par connaître le cur humain.
Sil ne sagissait que de montrer aux jeunes gens lhomme par son masque, on naurait pas besoin de le leur montrer, ils le verraient toujours de reste ; mais, puisque le masque nest pas lhomme, et quil ne faut pas que son vernis le séduise, en leur peignant les hommes, peignez-les leur tels quils sont, non pas afin quils les haïssent, mais afin quils les plaignent et ne leur veuillent pas ressembler. Cest, à mon gré, le sentiment le mieux entendu que lhomme puisse avoir sur son espèce.
Dans cette vue, il importe ici de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusquà présent, et dinstruire plutôt le jeune homme par lexpérience dautrui que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine ; mais si, respecté deux, il les voit se tromper mutuellement, il en aura pitié. Le spectacle du monde, disait Pythagore, ressemble à celui des jeux olympiques : les uns y tiennent boutique et ne songent quà leur profit ; les autres y payent de leur personne et cherchent la gloire ; dautres se contentent de voir les jeux, et ceux-ci ne sont pas les pires.
Je voudrais quon choisît tellement les sociétés dune jeune homme, quil pensât bien de ceux qui vivent avec lui ; et quon lui apprît à si bien connaître le monde, quil pensât mal de tout ce qui sy fait. Quil sache que lhomme est naturellement bon, quil le sente, quil juge de son prochain par lui-même ; mais quil voie comment la société déprave et pervertit les hommes ; quil trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices ; quil soit porté à estimer chaque individu, mais quil méprise la multitude ; quil voie que tous les hommes portent à peu près le même masque, mais quil sache aussi quil y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre.
Cette méthode, il faut lavouer, a ses inconvénients et nest pas facile dans la pratique ; car, sil devient observateur de trop bonne heure, si vous lexercez à épier de trop près les actions dautrui, vous le rendrez médisant et satirique, décisif et prompt à juger ; il se fera un odieux plaisir de chercher à tout de sinistres interprétations, et à ne voir en bien rien même de ce qui est bien. Il saccoutumera du moins au spectacle du vice, et à voir les méchants sans horreur, comme on saccoutume à voir les malheureux sans pitié. Bientôt la perversité générale lui servira moins de leçon que dexcuse : il se dira que si lhomme est ainsi, il ne doit pas vouloir être autrement.
Que si vous voulez linstruire par principe et lui faire connaître avec la nature du cur humain lapplication des causes externes qui tournent nos penchants en vices, en le transportant ainsi tout dun coup des objets sensibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphysique quil nest point en état de comprendre ; vous retombez dans linconvénient, évité si soigneusement jusquici, de lui donner des leçons qui ressemblent à des leçons, de substituer dans son esprit lexpérience et lautorité du maître à sa propre expérience et au progrès de sa raison.
Pour lever à la fois ces deux obstacles et pour mettre le cur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien, je voudrais lui montrer les hommes au loin, les lui montrer dans dautres temps ou dans dautres lieux, et de sorte quil pût voir la scène sans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de lhistoire ; cest par elle quil lira dans les curs sans les leçons de la philosophie ; cest par elle quil les verra, simple spectateur, sans intérêt et sans passion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur accusateur.
Pour connaître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler ; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions : mais dans lhistoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier ; car, comparant ce quils font à ce quils disent, on voit à la fois ce quils sont et ce quils veulent paraître : plus ils se déguisent, mieux on les connaît.
Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus dune espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue doù lon puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de lhistoire est quelle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle nest intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant quun peuple croît et prospère dans le calme dun paisible gouvernement, elle nen dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne lillustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour quelle nait rien à dire deux : et en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il ny a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : et voilà comment lhistoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.
De plus, il sen faut bien que les faits décrits dans lhistoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels quils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de lhistorien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel quil sest passé ? Lignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui sy rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien naura changé que lil du spectateur. Suffit-il, pour lhonneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement quil nest arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de lévénement dun combat sans que personne sen soit aperçu ! Cela empêche-t-il que lhistorien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant dassurance que sil eût été partout ? Or que mimportent les faits en eux-mêmes, quand la raison men reste inconnue ? et quelles leçons puis-je tirer dun événement dont jignore la vraie cause ? Lhistorien men donne une, mais il la controuve ; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, nest quun art de conjecturer, lart de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité.
Navez-vous jamais lu Cléopâtre ou Cassandre, ou dautres livres de cette espèce ? Lauteur choisit un événement connu, puis, laccommodant à ses vues, lornant de détails de son invention, de personnages qui nont jamais existé, et de portraits imaginaires, entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable. Je vois peu de différence entre ces romans et vos histoires, si ce nest que le romancier se livre davantage à sa propre imagination, et que lhistorien sasservit plus à celle dautrui : à quoi jajouterai, si lon veut, que le premier se propose un objet moral, bon ou mauvais, dont lautre ne se soucie guère.
On me dira que la fidélité de lhistoire intéresse moins que la vérité des murs et des caractères ; pourvu que le cur humain soit bien peint, il importe peu que les événements soient fidèlement rapportés : car, après tout, ajoute-t-on, que nous font des faits arrivés il y a deux mille ans ? On a raison si les portraits sont bien rendus daprès nature ; mais si la plupart nont leur modèle que dans limagination de lhistorien, nest-ce pas retomber dans linconvénient que lon voulait fuir, et rendre à lautorité des écrivains ce quon veut ôter à celle du maître ? Si mon élève ne doit voir que des tableaux de fantaisie, jaime mieux quils soient tracés de ma main que dune autre ; ils lui seront du moins mieux appropriés.
Les pires historiens pour un jeune homme sont ceux qui jugent. Les faits ! les faits ! et quil juge lui-même ; cest ainsi quil apprend à connaître les hommes. Si le jugement de lauteur le guide sans cesse, il ne fait que voir par lil dun autre ; et quand cet il lui manque, il ne voit plus rien.
Je laisse à part lhistoire moderne, non seulement parce quelle na plus de physionomie et que nos hommes se ressemblent tous, mais parce que nos historiens, uniquement attentifs à briller, ne songent quà faire des portraits fortement coloriés, et qui souvent ne représentent rien. Généralement les anciens font moins de portraits, mettent moins desprit et plus de sens dans leurs jugements ; encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire, et il ne faut pas dabord prendre les plus judicieux, mais les plus simples. Je ne voudrais mettre dans la main dun jeune homme ni Polybe ni Salluste ; Tacite est le livre des vieillards ; les jeunes gens ne sont pas faits pour lentendre : il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cur de lhomme, avant den vouloir sonder les profondeurs ; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La philosophie en maximes ne convient quà lexpérience. La jeunesse ne doit rien généraliser : toute son instruction doit être en règles particulières.
Thucydide est, à mon gré, le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger ; mais il nomet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce quil raconte sous les yeux du lecteur ; loin de sinterposer entre les événements et les lecteurs, il se dérobe ; on ne croit plus lire, on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre, et lon ne voit presque dans ses récits que la chose du monde la moins instructive, savoir les combats. La Retraite des Dix mille et les Commentaires de César ont à peu près la même sagesse et le même défaut. Le bon Hérodote, sans portraits, sans maximes, mais coulant, naïf, plein de détails les plus capables dintéresser et de plaire, serait peut-être le meilleur des historiens, si ces mêmes détails ne dégénéraient souvent en simplicités puériles, plus propres à gâter le goût de la jeunesse quà le former : il faut déjà du discernement pour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live, son tour viendra ; mais il est politique, il et rhéteur, il est tout ce qui ne convient pas à cet âge.
Lhistoire en général est défectueuse, en ce quelle ne tient registre que de fais sensibles et marqués, quon peut fixer par des noms, des lieux, des dates ; mais les causes lentes et progressives de ces faits, lesquelles ne peuvent sassigner de même, restent toujours inconnues. On trouve souvent dans une bataille gagnée ou perdue la raison dune révolution qui, même avant cette bataille, était déjà devenue inévitable. La guerre ne fait guère que manifester des événements déjà déterminés par des causes morales que les historiens savent rarement voir.
Lesprit philosophique a tourné de ce côté les réflexions de plusieurs écrivains de ce siècle ; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des systèmes sétant emparée deux tous, nul ne cherche à voir les choses comme elles sont, mais comme elles saccordent avec son système.
Ajoutez à toutes ces réflexions que lhistoire montre bien plus les actions que les hommes, parce quelle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade ; elle nexpose que lhomme public qui sest arrangé pour être vu : elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis ; elle ne le peint que quand il représente : cest bien plus son habit que sa personne quelle peint.
Jaimerais mieux la lecture des vies particulières pour commencer létude du cur humain ; car alors lhomme a beau se dérober, lhistorien le poursuit partout ; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter lil perçant du spectateur ; et cest quand lun croit mieux se cacher, que lautre le fait mieux connaître. « Ceux, dit Montaigne, qui écrivent les vies, dautant quils samusent plus aux conseils quaux événements, plus à ce qui part du dedans quà ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres : voilà pourquoi, en toutes sortes, cest mon homme que Plutarque. »
Il est vrai que le génie des hommes assemblés ou des peuples est fort différent du caractère de lhomme en particulier, et que ce serait connaître très imparfaitement le cur humain que de ne pas lexaminer aussi dans la multitude ; mais il nest pas moins vrai quil faut commencer par étudier lhomme pour juger les hommes, et que qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.
Il faut encore ici recourir aux anciens par les raisons que jai déjà dites, et de plus, parce que tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques, étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce quelle permet dy faire, et, comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fois la vie des rois, nous naurons plus de Suétones.
Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous nosons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses ; et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra lItalie ; Agésilas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi ; César, traversant un pauvre village et causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir quêtre légal de Pompée ; Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot : cest le plus beau moment de sa vie ; Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom ; Philopmen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions ; cest dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et cest presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de sarrêter.
Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaître et aimer ; mais combien sest-on vu forcé den supprimer qui lauraient fait connaître et aimer davantage ! Je nen citerai quun, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque neût eu garde domettre, mais que Ramsai neût eu garde décrire quand il laurait su.
Un jour dété quil faisait fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche et en bonnet, était à la fenêtre dans son antichambre : un de ses gens survient, et, trompé par lhabillement, le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique était familier. Il sapproche doucement par derrière, et dune main qui nétait pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. Lhomme frappé se retourne à linstant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu : Monseigneur, jai cru que cétait George. Et quand ceût été George, sécrie Turenne en se frottant le derrière, il ne fallait pas frapper si fort. Voilà donc ce que vous nosez dire, misérables ? Soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles ; trempez, durcissez vos curs de fer dans votre vile décence ; rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme qui lis ce trait, et qui sens avec attendrissement toute la douceur dâme quil montre, même dans le premier mouvement, ils aussi les petitesses de ce grand homme, dès quil était question de sa naissance et de son nom. Songe que cest le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin quon vît bien que cet enfant était le chef dune maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la nature, méprise lopinion, et connais lhomme.
Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures ainsi dirigées peuvent opérer sur lesprit tout neuf dun jeune homme. Appesantis sur des livres dès notre enfance, accoutumés à lire sans penser, ce que nous lisons nous frappe dautant moins que, portant déjà dans nous-mêmes les passions et les préjugés qui remplissent lhistoire et les vies des hommes, tout ce quils font nous paraît naturel, parce que nous sommes hors de la nature, et que nous jugeons des autres par nous. Mais quon se représente un jeune homme élevé selon mes maximes, quon se figure mon Émile, auquel dix-huit ans de soins assidus nont eu pour objet que de conserver un jugement intègre et un cur sain ; quon se le figure, au lever de la toile, jetant pour la première fois les yeux sur la scène du monde, ou plutôt, placé derrière le théâtre, voyant les acteurs prendre et poser leurs habits, et comptant les cordes et les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs : bientôt à sa première surprise succéderont des mouvements de honte et de dédain pour son espèce ; il sindignera de voir ainsi tout le genre humain, dupe de lui-même, savilir à ces jeux denfants ; il saffligera de voir ses frères sentre-déchirer pour des rêves, et se changer en bêtes féroces pour navoir pas su se contenter dêtre hommes.
Certainement, avec les dispositions naturelles de lélève, pour peu que le maître apporte de prudence et de choix dans ses lectures, pour peu quil le mette sur la voie des réflexions quil en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours de philosophie pratique, meilleur sûrement et mieux entendu que toutes les vaines spéculations dont on brouille lesprit des jeunes gens dans nos écoles. Quaprès avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de tourments ; nous ne voyons là quun bon mot qui passe. Mais Émile y verra une réflexion très sage, quil eût faite le premier, et qui ne seffacera jamais de son esprit, parce quelle ny trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher limpression. Quand ensuite, en lisant la vie de cet insensé, il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à saller faire tuer par la main dune femme, au lieu dadmirer cet héroïsme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits dun si grand capitaine, dans toutes les intrigues dun si grand politique, si ce nest autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devait terminer sa vie et ses projets par une mort déshonorante ?
Tous les conquérants nont pas été tués ; tous les usurpateurs nont pas échoué dans leurs entreprises, plusieurs paraîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires : mais celui qui, sans sarrêter aux apparences, ne juge du bonheur des hommes que par létat de leurs curs, verra leurs misères dans leurs succès mêmes ; il verra leurs désirs et leurs soucis rongeants sétendre et saccroître avec leur fortune ; il les verra perdre haleine en avançant, sans jamais parvenir à leurs termes, il les verra semblables à ces voyageurs inexpérimentés qui, sengageant pour la première fois dans les Alpes, pensent les franchir à chaque montagne, et, quand ils sont au sommet, trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant deux.
Auguste, après avoir soumis ses concitoyens et détruit ses rivaux, régit durant quarante ans le plus grand empire qui ait existé : mais tout cet immense pouvoir lempêchait-il de frapper les murs de sa tête et de remplir son vaste palais de ses cris, en redemandant à Varus ses légions exterminées ? Quand il aurait vaincu tous ses ennemis, de quoi lui auraient servi ses vains triomphes, tandis que les peines de toute espèce naissaient sans cesse autour de lui, tandis que ses plus chers amis attentaient à sa vie et quil était réduit à pleurer la honte ou la mort de tous ses proches ? Linfortuné voulut gouverner le monde, et ne sut pas gouverner sa maison ! Quarriva-t-il de cette négligence ? Il vit périr à la fleur de lâge son neveu, son fils adoptif, son gendre ; son petit-fils réduit à manger la bourre de son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie ; sa fille et sa petite-fille, après lavoir couvert de leur infamie, moururent lune de misère et de faim dans une île déserte, lautre en prison par la main dun archer. Lui-même enfin, dernier reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser après lui quun monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde tant célébré pour sa gloire et son bonheur. Croirai-je quun seul de ceux qui les admirent les voulût acquérir au même prix ?
Jai pris lambition pour exemple ; mais le jeu de toutes les passions humaines offre de semblables leçons à qui veut étudier lhistoire pour se connaître et se rendre sage aux dépens des morts. Le temps approche où la vie dAntoine aura pour le jeune homme une instruction plus prochaine que celle dAuguste. Émile ne se reconnaîtra guère dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses nouvelles études ; mais il saura davance écarter lillusion des passions avant quelles naissent ; et, voyant que de tous les temps elles ont aveuglé les hommes, il sera prévenu de la manière dont elles pourront laveugler à son tour, si jamais il sy livre. Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées ; peut-être au besoin seront-elles tardives, insuffisantes : mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que jai voulu tirer de cette étude. En la commençant, je me proposais un autre objet ; et sûrement, si cet objet est mal rempli, ce sera la faute du maître.
Songez quaussitôt que lamour-propre est développé, le moi relatif se met en jeu sans cesse, et que jamais le jeune homme nobserve les autres sans revenir sur lui-même et se comparer avec eux. Il sagit donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables après les avoir examinés. Je vois, à la manière dont on fait lire lhistoire aux jeunes gens, quon les transforme, pour ainsi dire, dans tous les personnages quils voient, quon sefforce de les faire devenir tantôt Cicéron, tantôt Trajan, tantôt Alexandre ; de les décourager lorsquils rentrent dans eux-mêmes ; de donner à chacun le regret de nêtre que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas ; mais, quant à mon Émile, sil arrive une seule fois, dans ces parallèles, quil aime mieux être un autre que lui, cet autre, fût-il Socrate, fût-il Caton, tout est manqué : celui qui commence à se rendre étranger à lui-même ne tarde pas à soublier tout à fait.
Ce ne sont point les philosophes qui connaissent le mieux les hommes ; ils ne les voient quà travers les préjugés de la philosophie ; et je ne sache aucun état où lon en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un philosophe. Celui-ci sent ses vices, sindigne des nôtres, et dit en lui-même : Nous sommes tous méchants ; lautre nous regarde sans sémouvoir, et dit : Vous êtes des fous. Il a raison, car nul ne fait le mal pour le mal. Mon élève est ce sauvage, avec cette différence quÉmile, ayant plus réfléchi, plus comparé didées, vu nos erreurs de plus près, se tient plus en garde contre lui-même et ne juge que de ce quil connaît.
Ce sont nos passions qui nous irritent contre celles des autres ; cest notre intérêt qui nous fait haïr les méchants ; sils ne nous faisaient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants nous fait oublier celui quils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nous pouvions connaître combien leur propre cur les en punit. Nous sentons loffense et nous ne voyons pas le châtiment ; les avantages sont apparents, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices nest pas moins tourmenté que sil neût point réussi ; lobjet est changé, linquiétude est la même ; ils ont beau montrer leur fortune et cacher leur cur, leur conduite le montre en dépit deux : mais pour le voir, il nen faut pas avoir un semblable.
Les passions que nous partageons nous séduisent ; celles qui choquent nos intérêts nous révoltent, et, par une inconséquence qui nous vient delles, nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. Laversion et lillusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part dautrui le mal quon ferait si lon était à sa place.
Que faudrait-il donc pour bien observer les hommes ? Un grand intérêt à les connaître, une grande impartialité à les juger, un cur assez sensible pour concevoir toutes les passions humaines, et assez calme pour ne les pas éprouver. Sil est dans la vie un moment favorable à cette étude, cest celui que jai choisi pour Émile : plus tôt ils lui eussent été étrangers, plus tard il leur eût été semblable. Lopinion dont il voit le jeu na point encore acquis sur lui dempire ; les passions dont il sent leffet nont point agité son cur. Il est homme, il sintéresse à ses frères ; il est équitable, il juge ses pairs. Or, sûrement, sil les juge bien, il ne voudra être à la place daucun deux ; car le but de tous les tourments quils se donnent, étant fondé sur des préjugés quil na pas, lui paraît un but en lair. Pour lui, tout ce quil désire est à sa portée. De qui dépendrait-il, se suffisant à lui-même et libre de préjugés ? Il a des bras, de la santé, de la modération, peu de besoins et de quoi les satisfaire. Nourri dans la plus absolue liberté, le plus grand des maux quil conçoit est la servitude. Il plaint ces misérables rois, esclaves de tout ce qui leur obéit ; il plaint ces faux sages enchaînés à leur vaine réputation ; il plaint ces riches sots, martyrs de leur faste ; il plaint ces voluptueux de parade qui livrent leur vie entière à lennui, pour paraître avoir du plaisir. Il plaindrait lennemi qui lui ferait du mal à lui-même ; car, dans ses méchancetés, il verrait sa misère. Il se dirait : En se donnant le besoin de me nuire, cet homme a fait dépendre son sort du mien.
Encore un pas et nous touchons au but. Lamour-propre est un instrument utile, mais dangereux ; souvent il blesse la main qui sen sert, et fait rarement du bien sans mal. Émile, en considérant son rang dans lespèce humaine et sy voyant si heureusement placé, sera tenté de faire honneur à sa raison de louvrage de la vôtre, et dattribuer à son mérite leffet de son bonheur. Il se dira : Je suis sage, et les hommes sont fous. En les plaignant il les méprisera, en se félicitant il sestimera davantage ; et, se sentant plus heureux queux, il se croira plus digne de lêtre. Voilà lerreur la plus à craindre, parce quelle est la plus difficile à détruire. Sil restait dans cet état il aurait peu gagné à tous nos soins : et sil fallait opter, je ne sais si je naimerais pas mieux encore lillusion des préjugés que celle de lorgueil.
Les grands hommes ne sabusent point sur leur supériorité ; ils la voient, la sentent, et nen sont pas moins modestes. Plus ils ont, plus ils connaissent tout ce qui leur manque. Ils sont moins vains de leur élévation sur nous quhumiliés du sentiment de leur misère ; et, dans les biens exclusifs quils possèdent, ils sont trop sensés pour tirer vanité dun don quils ne se sont pas fait. Lhomme de bien peut être fier de sa vertu, parce quelle est à lui ; mais de quoi lhomme desprit est-il fier ? Qua fait Racine pour nêtre pas Pradon ? Qua fait Boileau pour nêtre pas Cotin ?
Ici cest tout autre chose encore. Restons toujours dans lordre commun. Je nai supposé dans mon élève ni un génie transcendant, ni un entendement bouché. Je lai choisi parmi les esprits vulgaires pour montrer ce que peut léducation sur lhomme. Tous les cas rares sont hors des règles. Quand donc, en conséquence de mes soins, Émile préfère sa manière dêtre, de voir, de sentir, à celle des autres hommes, Émile a raison ; mais quand il se croit pour cela dune nature plus excellente, et plus heureusement né queux, Émile a tort : il se trompe ; il faut le détromper, ou plutôt prévenir lerreur, de peur quil ne soit trop tard ensuite pour la détruire.
Il ny a point de folie dont on ne puisse guérir un homme qui nest pas fou, hors la vanité ; pour celle-ci, rien nen corrige que lexpérience, si toutefois quelque chose en peut corriger ; à sa naissance, au moins, on peut lempêcher de croître. Nallez donc pas vous perdre en beaux raisonnements, pour prouver à ladolescent quil est homme comme les autres et sujet aux mêmes faiblesses. Faites-le lui sentir, ou jamais il ne le saura. Cest encore ici un cas dexception à mes propres règles ; cest le cas dexposer volontairement mon élève à tous les accidents qui peuvent lui prouver quil nest pas plus sage que nous. Laventure du bateleur serait répétée en mille manières, je laisserais aux flatteurs prendre tout leur avantage avec lui : si des étourdis lentraînaient dans quelque extravagance, je lui en laisserais courir le danger : si des filous lattaquaient au jeu, je le leur livrerais pour en faire leur dupe; je le laisserais encenser, plumer, dévaliser par eux ; et quand, layant mis à sec, ils finiraient par se moquer de lui, je les remercierais encore en sa présence des leçons quils ont bien voulu lui donner. Les seuls pièges dont je le garantirais avec soin seraient ceux des courtisanes. Les seuls ménagements que jaurais pour lui seraient de partager tous les dangers que je lui laisserais courir et tous les affronts que je lui laisserais recevoir. Jendurerais tout en silence, sans plainte, sans reproche, sans jamais lui en dire un seul mot, et soyez sûr quavec cette discrétion bien soutenue, tout ce quil maura vu souffrir pour lui fera plus dimpression sur son cur que ce quil aura souffert lui-même.
Je ne puis mempêcher de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui, pour jouer sottement les sages, rabaissent leurs élèves, affectent de les traiter toujours en enfants, et de se distinguer toujours deux dans tout ce quils leur font faire. Loin de ravaler ainsi leurs jeunes courages, népargnez rien pour leur élever lâme ; faites-en vos égaux afin quils le deviennent ; et, sils ne peuvent encore sélever à vous, descendez à eux sans honte, sans scrupule. Songez que votre honneur nest plus dans vous, mais dans votre élève ; partagez ses fautes pour len corriger ; chargez-vous de sa honte pour leffacer ; imitez ce brave Romain qui, voyant fuir son armée et ne pouvant la rallier, se mit à fuir à la tête de ses soldats, en criant : ils ne fuient pas, ils suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela ? Tant sen faut : en sacrifiant ainsi sa gloire, il laugmenta. La force du devoir, la beauté de la vertu entraînent malgré nous nos suffrages et renversent nos insensés préjugés. Si je recevais un soufflet en remplissant mes fonctions auprès dÉmile, loin de me venger de ce soufflet, jirais partout men vanter ; et je doute quil y eût dans le monde un homme assez vil pour ne pas men respecter davantage.
Ce nest pas que lélève doive supposer dans le maître des lumières aussi bornées que les siennes et la même facilité à se laisser séduire. Cette opinion est bonne pour un enfant, qui, ne sachant rien voir, rien comparer, met tout le monde à sa portée, et ne donne sa confiance quà ceux qui savent sy mettre en effet. Mais un jeune homme de lâge dÉmile, et aussi sensé que lui, nest plus assez sot pour prendre ainsi le change, et il ne serait pas bon quil le prit. La confiance quil doit avoir en son gouverneur est dune autre espèce : elle doit porter sur lautorité de la raison, sur la supériorité des lumières, sur les avantages que le jeune homme est en état de connaître, et dont il sent lutilité pour lui. Une longue expérience la convaincu quil est aimé de son conducteur ; que ce conducteur est un homme sage, éclairé, qui, voulant son bonheur, sait ce qui peut le lui procurer. Il doit savoir que, pour son propre intérêt, il lui convient découter ses avis. Or, si le maître se laissait tromper comme le disciple, il perdrait le droit den exiger de la déférence et de lui donner des leçons. Encore moins lélève doit-il supposer que le maître le laisse à dessein tomber dans des pièges, et tend des embûches à sa simplicité. Que faut-il donc faire pour éviter à la fois ces deux inconvénients ? Ce quil y a de meilleur et de plus naturel : être simple et vrai comme lui ; lavertir des périls auxquels il sexpose ; les lui montrer clairement, sensiblement, mais sans exagération, sans humeur, sans pédantesque étalage, surtout sans lui donner vos avis pour des ordres, jusquà ce quils le soient devenus, et que ce ton impérieux soit absolument nécessaire. Sobstine-t-il après cela, comme il fera très souvent ? alors ne lui dites plus rien ; laissez-le en liberté, suivez-le, imitez-le, et cela gaiement, franchement ; livrez-vous, amusez-vous autant que lui, sil est possible. Si les conséquences deviennent trop fortes, vous êtes toujours là pour les arrêter ; et cependant combien le jeune homme, témoin de votre prévoyance et de votre complaisance, ne doit-il pas être à la fois frappé de lune et touché de lautre ! Toutes ses fautes sont autant de liens, quil vous fournit pour le retenir au besoin. Or, ce qui fait ici le plus grand art du maître, cest damener les occasions et de diriger les exhortations de manière quil sache davance quand le jeune homme cédera, et quand il sobstinera, afin de lenvironner partout des leçons de lexpérience, sans jamais lexposer à de trop grands dangers.
Avertissez-le de ses fautes avant quil y tombe : quand il y est tombé, ne les lui reprochez point ; vous ne feriez quenflammer et mutiner son amour-propre. Une leçon qui révolte ne profite pas. Je ne connais rien de plus inepte que ce mot : Je vous lavais bien dit. Le meilleur moyen de faire quil se souvienne de ce quon lui a dit est de paraître lavoir oublié. Tout au contraire, quand vous le verrez honteux de ne vous avoir pas cru, effacez doucement cette humiliation par de bonnes paroles. Il saffectionnera sûrement à vous en voyant que vous vous oubliez pour lui, et quau lieu dachever de lécraser, vous le consolez. Mais si à son chagrin vous ajoutez
des reproches, il vous prendra en haine, et se fera une loi de ne vous plus écouter, comme pour vous prouver quil ne pense pas comme vous sur limportance de vos avis.
Le tour de vos consolations peut encore être pour lui une instruction dautant plus utile quil ne sen défiera pas. En lui disant, je suppose, que mille autres font les mêmes fautes, vous le mettez loin de son compte ; vous le corrigez en ne paraissant que le plaindre : car, pour celui qui croit valoir mieux que les autres hommes, cest une excuse bien mortifiante que de se consoler par leur exemple ; cest concevoir que le plus quil peut prétendre est quils ne valent pas mieux que lui.
Le temps des fautes est celui des fables. En censurant le coupable sous un masque étranger, on linstruit sans loffenser ; et il comprend alors que lapologue nest pas un mensonge, par la vérité dont il se fait lapplication. Lenfant quon na jamais trompé par des louanges nentend rien à la fable que jai ci-devant examinée, mais létourdi qui vient dêtre la dupe dun flatteur conçoit à merveille que le corbeau nétait quun sot. Ainsi, dun fait il tire une maxime ; et lexpérience quil eût bientôt oubliée se grave, au moyen de la fable, dans son jugement. Il ny a point de connaissance morale quon ne puisse acquérir par lexpérience dautrui ou par la sienne. Dans les cas où cette expérience est dangereuse, au lieu de la faire soi-même, on tire sa leçon de lhistoire. Quand lépreuve est sans conséquence, il est bon que le jeune homme y reste exposé ; puis, au moyen de lapologue, on rédige en maximes les cas particuliers qui lui sont connus.
Je nentends pas pourtant que ces maximes doivent être développées, ni même énoncées. Rien nest si vain, si mal entendu, que la morale par laquelle on termine la plupart des fables ; comme si cette morale nétait pas ou ne devait pas être étendue dans la fable même, de manière à la rendre sensible au lecteur ! Pourquoi donc, en ajoutant cette morale à la fin, lui ôter le plaisir de la trouver de son chef ? Le talent dinstruire est de faire que le disciple se plaise à linstruction. Or, pour quil sy plaise, il ne faut pas que son esprit reste tellement passif à tout ce que vous lui dites, quil nait absolument rien à faire pour vous entendre. Il faut que lamour-propre du maître laisse toujours quelque prise au sien ; il faut quil se puisse dire : Je conçois, je pénètre, jagis, je minstruis. Une des choses qui rendent ennuyeux le Pantalon de la comédie italienne, est le soin quil prend dinterpréter au parterre des platises quon nentend déjà que trop. Je ne veux point quun gouverneur soit Pantalon, encore moins un auteur. Il faut toujours se faire entendre ; mais il ne faut pas toujours tout dire : celui qui dit tout dit peu de choses, car à la fin on ne lécoute plus. Que signifient ces quatre vers que La Fontaine ajoute à la fable de la grenouille qui senfle ? A-t-il peur quon ne lait pas compris ? A-t-il besoin, ce grand peintre, décrire les noms au-dessous des objets quil peint ? Loin de généraliser par là sa morale, il la particularise, il la restreint en quelque sorte aux exemples cités, et empêche quon ne lapplique à dautres. Je voudrais quavant de mettre les fables de cet auteur inimitable entre les mains dun jeune homme, on en retranchât toutes ces conclusions par lesquelles il prend la peine dexpliquer ce quil vient de dire aussi clairement quagréablement. Si votre élève nentend la fable quà laide de lexplication, soyez sûr quil ne lentendra pas même ainsi.
Il importerait encore de donner à ces fables un ordre plus didactique et plus conforme aux progrès des sentiments et des lumières du jeune adolescent. Conçoit-on rien de moins raisonnable que daller suivre exactement lordre numérique du livre, sans égard au besoin ni à loccasion ? Dabord le corbeau, puis la cigale, puis la grenouille, puis les deux mulets, etc. Jai sur le cur ces deux mulets, parce que je me souviens davoir vu un enfant élevé pour la finance, et quon étourdissait de lemploi quil allait remplir, lire cette fable, lapprendre, la dire, la redire cent et cent fois, sans en tirer jamais la moindre objection contre le métier auquel il était destiné. Non seulement je nai jamais vu denfants faire aucune application solide des fables quils apprenaient, mais je nai jamais vu que personne se souciât de leur faire faire cette application. Le prétexte de cette étude est linstruction morale ; mais le véritable objet de la mère et de lenfant nest que doccuper de lui toute une compagnie, tandis quil récite ses fables ; aussi les oublie-t-il toutes en grandissant, lorsquil nest plus question de les réciter, mais den profiter. Encore une fois, il nappartient quaux hommes de sinstruire dans les fables ; et voici pour Émile le temps de commencer.
Je montre de loin, car je ne veux pas non plus tout dire, les routes qui détournent de la bonne, afin quon apprenne à les éviter. Je crois quen suivant celle que jai marquée, votre élève achètera la connaissance des hommes et de soi-même au meilleur marché quil est possible ; que vous le mettrez au point de contempler les jeux de la fortune sans envier le sort de ses favoris, et dêtre content de lui sans se croire plus sage que les autres. Vous avez aussi commencé à le rendre acteur pour le rendre spectateur : il faut achever ; car du parterre on voit les objets tels quils paraissent, mais de la scène on les voit tels quils sont. Pour embrasser le tout, il faut se mettre dans le point de vue ; il faut approcher pour voir les détails. Mais à quel titre un jeune homme entrera-t-il dans les affaires du monde ? Quel droit a-t-il dêtre initié dans ces mystères ténébreux ? Des intrigues de plaisir bornent les intérêts de son âge ; il ne dispose encore que de lui-même ; cest comme sil ne disposait de rien. Lhomme est la plus vile des marchandises, et, parmi nos importants droits de propriété, celui de la personne est toujours le moindre de tous.
Quand je vois que, dans lâge de la plus grande activité, lon borne les jeunes gens à des études purement spéculatives, et quaprès, sans la moindre expérience, ils sont tout dun coup jetés dans le monde et dans les affaires, je trouve quon ne choque pas moins la raison que la nature, et je ne suis plus surpris que si peu de gens sachent se conduire. Par quel bizarre tour desprit nous apprend-on tant de choses inutiles, tandis que lart dagir est compté pour rien ? On prétend nous former pour la société, et lon nous instruit comme si chacun de nous devait passer sa vie à penser seul dans sa cellule, ou à traiter des sujets en lair avec des indifférents. Vous croyez apprendre à vivre à vos enfants, en leur enseignant certaines contorsions du corps et certaines formules de paroles qui ne signifient rien. Moi aussi, jai appris à vivre à mon Émile ; car je lui ai appris à vivre avec lui-même, et, de plus, à savoir gagner son pain. Mais ce nest pas assez. Pour vivre dans le monde, il faut savoir traiter avec les hommes, il faut connaître les instruments qui donnent prise sur eux ; il faut calculer laction et réaction de lintérêt particulier dans la société civile, et prévoir si juste les événements, quon soit rarement trompé dans ses entreprises, ou quon ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour réussir. Les lois ne permettent pas aux jeunes gens de faire leurs propres affaires, et de disposer de leur propre bien : mais que leur serviraient ces précautions, si, jusquà lâge prescrit, ils ne pouvaient acquérir aucune expérience ? Ils nauraient rien gagné dattendre, et seraient tout aussi neufs à vingt-cinq ans quà quinze. Sans doute il faut empêcher quun jeune homme, aveuglé par son ignorance, ou trompé pas ses passions, ne se fasse du mal à lui-même ; mais à tout âge il est permis dêtre bienfaisant, à tout âge on peut protéger, sous la direction dun homme sage, les malheureux qui nont besoin que dappui.
Les nourrices, les mères sattachent aux enfants par les soins quelles leur rendent ; lexercice des vertus sociales porte au fond des curs lamour de lhumanité : cest en faisant le bien quon devient bon ; je ne connais point de pratique plus sûre. Occupez votre élève à toutes les bonnes actions qui sont à sa portée ; que lintérêt des indigents soit toujours le sien ; quil ne les assiste pas seulement de sa bourse, mais de ses soins ; quil les serve, quil les protège, quil leur consacre sa personne et son temps ; quil se fasse leur homme daffaires : il ne remplira de sa vie un si noble emploi. Combien dopprimés, quon neût jamais écoutés, obtiendront justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne lexercice de la vertu ; quand il forcera les portes des grands et des riches, quand il ira, sil le faut, jusquau pied du trône faire entendre la voix des infortunés, à qui tous les abords sont fermés par leur misère, et que la crainte dêtre punis des maux quon leur fait empêche même doser sen plaindre !
Mais ferons-nous dÉmile un chevalier errant, un redresseur de torts, un paladin ? Ira-t-il singérer dans les affaires publiques, faire le sage et le défenseur des lois chez les grands, chez les magistrats, chez le prince, faire le solliciteur chez les juges et lavocat dans les tribunaux ? Je ne sais rien de tout cela. Les noms badins et ridicules ne changent rien à la nature des choses. Il fera tout ce quil sait être utile et bon. Il ne fera rien de plus, et il sait que rien nest utile et bon pour lui de ce qui ne convient pas à son âge ; il sait que son premier devoir est envers lui-même ; que les jeunes gens doivent se défier deux, être circonspects dans leur conduite, respectueux devant les gens plus âgés, retenus et discrets à parler sans sujet, modestes dans les choses indifférentes, mais hardis à bien faire, et courageux à dire la vérité. Tels étaient ces illustres Romains qui, avant dêtre admis dans les charges, passaient leur jeunesse à poursuivre le crime et à défendre linnocence, sans autre intérêt que celui de sinstruire en servant la justice et protégeant les bonnes murs.
Émile naime ni le bruit ni les querelles, non seulement entre les hommes, pas même entre les animaux. Il nexcita jamais deux chiens à se battre ; jamais il ne fit poursuivre un chat par un chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation, qui nayant point fomenté lamour-propre et la haute opinion de lui-même, la détourné de chercher ses plaisirs dans la domination et dans le malheur dautrui. Il souffre quand il voit souffrir ; cest un sentiment naturel. Ce qui fait quun jeune homme sendurcit et se complaît à voir tourmenter un être sensible, cest quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité. Celui quon a garanti de ce tour desprit ne saurait tomber dans le vice qui en est louvrage. Émile aime donc la paix. Limage du bonheur le flatte, et quand il peut contribuer à le produire, cest un moyen de plus de le partager. Je nai pas supposé quen voyant des malheureux il naurait pour eux que cette pitié stérile et cruelle qui se contente de plaindre les maux quelle peut guérir. Sa bienfaisance active lui donne bientôt des lumières quavec un cur plus dur il neût point acquises, ou quil eût acquises beaucoup plus tard. Sil voit régner la discorde entre ses camarades, il cherche à les réconcilier ; sil voit des affligés, il sinforme du sujet de leurs peines ; sil voit deux hommes se haïr, il veut connaître la cause de leur inimitié ; sil voit un opprimé gémir des vexations du puissant et du riche, il cherche de quelles manuvres se couvrent ces vexations ; et, dans lintérêt quil prend à tous les misérables, les moyens de finir leurs maux ne sont jamais indifférents pour lui. Quavons-nous donc à faire pour tirer parti de ces dispositions dune manière convenable à son âge ? De régler ses soins et ses connaissances, et demployer son zèle à les augmenter.
Je ne me lasse point de le redire : mettez toutes les leçons des jeunes gens en actions plutôt quen discours ; quils napprennent rien dans les livres de ce que lexpérience peut leur enseigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler, sans sujet de rien dire ; de croire leur faire sentir, sur les bancs dun collège, lénergie du langage des passions et toute la force de lart de persuader, sans intérêt de rien persuader à personne ! Tous les préceptes de la rhétorique ne semblent quun pur verbiage à quiconque nen sent pas lusage pour son profit. Quimporte à un écolier de savoir comment sy prit Annibal pour déterminer ses soldats à passer les Alpes ? Si, au lieu de ces magnifiques harangues, vous lui disiez comment il doit sy prendre pour porter son préfet à lui donner congé, soyez sûr quil serait plus attentif à vos règles.
Si je voulais enseigner la rhétorique à un jeune homme dont toutes les passions fussent déjà développées, je lui présenterais sans cesse des objets propres à flatter ses passions, et jexaminerais avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes pour les engager à favoriser ses désirs. Mais mon Émile nest pas dans une situation si avantageuse à lart oratoire ; borné presque au seul nécessaire physique, il a moins besoin des autres que les autres nont besoin de lui ; et nayant rien à leur demander pour lui-même, ce quil veut leur persuader ne le touche pas dassez près pour lémouvoir excessivement. Il suit de là quen général il doit avoir un langage simple et peu figuré. Il parle ordinairement au propre et seulement pour être entendu. Il est peu sentencieux, parce quil na pas appris à généraliser ses idées : il a peu dimages, parce quil est rarement passionné.
Ce nest pas pourtant quil soit tout à fait flegmatique et froid ; ni son âge, ni ses murs, ni ses goûts ne le permettent : dans le feu de ladolescence, les esprits vivifiants, retenus, et cohobés dans son sang, portent à son jeune cur une chaleur qui brille dans ses regards, quon sent dans ses discours, quon voit dans ses actions. Son langage a pris de laccent, et quelquefois de la véhémence. Le noble sentiment qui linspire lui donne de la force et de lélévation : pénétré du tendre amour de lhumanité, il transmet en parlant les mouvements de son âme ; sa généreuse franchise a je ne sais quoi de plus enchanteur que lartificieuse éloquence des autres ; ou plutôt lui seul est véritablement éloquent, puisquil na quà montrer ce quil sent pour le communiquer à ceux qui lécoutent.
Plus jy pense, plus je trouve quen mettant ainsi la bienfaisance en action et tirant de nos bons ou mauvais succès des réflexions sur leurs causes, il y a peu de connaissances utiles quon ne puisse cultiver dans lesprit dun jeune homme, et quavec tout le vrai savoir quon peut acquérir dans les collèges, il acquerra de plus une science plus importante encore, qui est lapplication de cet acquis aux usages de la vie. Il nest pas possible que, prenant tant dintérêt à ses semblables, il napprenne de bonne heure à peser et apprécier leurs actions, leurs goûts, leurs plaisirs, et à donner en général une plus juste valeur à ce qui peut contribuer ou nuire au bonheur des hommes, que ceux qui, ne sintéressant à personne, ne font jamais rien pour autrui. Ceux qui ne traitent jamais que leurs propres affaires se passionnent trop pour juger sainement des choses. Rapportant tout à eux seuls, et réglant sur leur seul intérêt les idées du bien et du mal, ils se remplissent lesprit de mille préjugés ridicules, et dans tout ce qui porte atteinte à leur moindre avantage, ils voient aussitôt le bouleversement de tout lunivers.
Etendons lamour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, et il ny a point de cur dhomme dans lequel cette vertu nait sa racine. Moins lobjet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins lillusion de lintérêt particulier est à craindre ; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable ; et lamour du genre humain nest autre chose en nous que lamour de la justice. Voulons-nous donc quÉmile aime la vérité, voulons-nous quil la connaisse ; dans les affaires tenons-le toujours loin de lui. Plus ses soins seront consacrés au bonheur dautrui, plus ils seront éclairés et sages, et moins il se trompera sur ce qui est bien ou mal ; mais ne souffrons jamais en lui de préférence aveugle, fondée uniquement sur des acceptions de personnes ou sur dinjustes préventions. Et pourquoi nuirait-il à lun pour servir lautre ? Peu lui importe à qui tombe un plus grand bonheur en partage, pourvu quil concoure au plus grand bonheur de tous : cest là le premier intérêt du sage après lintérêt privé ; car chacun est partie de son espèce et non dun autre individu.
Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut donc la généraliser et létendre sur tout le genre humain. Alors on ne sy livre quautant quelle est daccord avec la justice, parce que, de toutes les vertus, la justice est celle qui concourt le plus au bien commun des hommes. Il faut par raison, par amour pour nous, avoir pitié de notre espèce encore plus que de notre prochain ; et cest une très grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchants.
Au reste, il faut se souvenir que tous ces moyens, par lesquels je jette ainsi mon élève hors de lui-même, ont cependant toujours un rapport direct à lui, puisque non seulement il en résulte une jouissance intérieure, mais quen le rendant bienfaisant au profit des autres, je travaille à sa propre instruction.
Jai dabord donné les moyens, et maintenant jen montre leffet. Quelles grandes vues je vois sarranger peu à peu dans sa tête ! Quels sentiments sublimes étouffent dans son cur le germe des petites passions ! Quelle netteté de judiciaire, quelle justesse de raison je vois se former en lui de ses penchants cultivés, de lexpérience qui concentre les vux dune âme grande dans létroite borne des possibles, et fait quun homme supérieur aux autres, ne pouvant les élever à sa mesure, sait sabaisser à la leur ! Les vrais principes du juste, les vrais modèles du beau, tous les rapports moraux des êtres, toutes les idées de lordre, se gravent dans son entendement ; il voit la place de chaque chose et la cause qui len écarte : il voit ce qui peut faire le bien et ce qui lempêche. Sans avoir éprouvé les passions humaines, il connaît leurs illusions et leur jeu.
Javance, attiré par la force des choses, mais sans men imposer sur les jugements des lecteurs. Depuis longtemps ils me voient dans le pays des chimères ; moi, je les vois toujours dans le pays des préjugés. En mécartant si fort des opinions vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes à mon esprit : je les examine, je les médite, non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fois quil me force à mécarter delles, instruit par lexpérience, je me tiens déjà pour dit quils ne mimiterons pas : je sais que, sobstinant à nimaginer possible que ce quils voient, ils prendront le jeune homme que je figure pour un être imaginaire et fantastique, parce quil diffère de ceux auxquels ils le comparent ; sans songer quil faut bien quil en diffère, puisque, élevé tout différemment, affecté de sentiments tout contraires, instruit tout autrement queux, il serait beaucoup plus surprenant quil leur ressemblât que dêtre tel que je le suppose. Ce nest pas lhomme de lhomme, cest lhomme de la nature. Assurément il doit être fort étranger à leurs yeux.
En commençant cet ouvrage, je ne supposais rien que tout le monde ne pût observer ainsi que moi, parce quil est un point, savoir, la naissance de lhomme, duquel nous partons tous également : mais plus nous avançons, moi pour cultiver la nature, et vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon élève, à six ans, différait peu des vôtres, que vous naviez pas encore eu le temps de défigurer ; maintenant ils nont plus rien de semblable ; et lâge de lhomme fait, dont il approche, doit le montrer sous une forme absolument, différente, si je nai pas perdu tous mes soins. La quantité dacquis est peut-être assez égale de part et dautre ; mais les choses acquises ne se ressemblent point. Vous êtes étonnés de trouver à lun des sentiments sublimes dont les autres nont pas le moindre germe ; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous philosophes et théologiens, avant quÉmile sache seulement ce que cest que philosophie et quil ait même entendu parler de Dieu.
Si donc on venait me dire : Rien de ce que vous supposez nexiste ; les jeunes gens ne sont point faits ainsi ; ils ont telle ou telle passion ; ils font ceci ou cela : cest comme si lon niait que jamais poirier fût un grand arbre, parce quon nen voit que de nains dans nos jardins.
Je prie ces juges, si prompts à la censure, de considérer que ce quils disent là, je le sais tout aussi bien queux, que jy ai probablement réfléchi plus longtemps, et que, nayant nul intérêt à leur en imposer, jai droit dexiger quils se donnent au moins le temps de chercher en quoi je me trompe. Quils examinent bien la constitution de lhomme, quils suivent les premiers développements du cur dans telle ou telle circonstance, afin de voir combien un individu peut différer dun autre par la force de léducation ; quensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne ; et quils disent en quoi jai mal raisonné : je naurai rien à répondre.
Ce qui me rend plus affirmatif, et, je crois, plus excusable de lêtre, cest quau lieu de me livrer à lesprit de système, je donne le moins quil est possible au raisonnement et ne me fie quà lobservation. Je ne me fonde point sur ce que jai imaginé, mais sur ce que jai vu. Il est vrai que je nai pas renfermé mes expériences dans lenceinte des murs dune ville ni dans un seul ordre de gens ; mais, après avoir comparé tout autant de rangs et de peuples que jen ai pu voir dans une vie passée à les observer, jai retranché comme artificiel ce qui était dun peuple et non pas dun autre, dun état et non pas dun autre, et nai regardé comme appartenant incontestablement à lhomme, que ce qui était commun à tous, à quelque âge, dans quelque rang, et dans quelque nation que ce fût.
Or, si, selon cette méthode, vous suivez dès lenfance un jeune homme qui naura point reçu de forme particulière, et qui tiendra le moins quil est possible à lautorité et à lopinion dautrui, à qui, de mon élève ou des vôtres, pensez-vous quil ressemblera le plus ? Voilà, ce me semble, la question quil faut résoudre pour savoir si je me suis égaré.
Lhomme ne commence pas aisément à penser, mais sitôt quil commence, il ne cesse plus. Quiconque a pensé pensera toujours, et lentendement une fois exercé à la réflexion ne peut plus rester en repos. On pourrait donc croire que jen fais trop ou trop peu, que lesprit humain nest point naturellement si prompt à souvrir, et quaprès lui avoir donné des facilités quil na pas, je le tiens trop longtemps inscrit dans un cercle didées quil doit avoir franchi.
Mais considérez premièrement que, voulant former lhomme de la nature, il ne sagit pas pour cela den faire un sauvage et de le reléguer au fond des bois ; mais quenfermé dans le tourbillon social, il suffit quil ne sy laisse entraîner ni par les passions ni par les opinions des hommes ; quil voie par ses yeux, quil sente par son cur ; quaucune autorité ne le gouverne, hors celle de sa propre raison. Dans cette position, il est clair que la multitude dobjets qui le frappent, les fréquents sentiments dont il est affecté, les divers moyens de pourvoir à ses besoins réels, doivent lui donner beaucoup didées quil naurait jamais eues, ou quil eût acquises plus lentement. Le progrès naturel à lesprit est accéléré, mais non renversé. Le même homme qui doit rester stupide dans les forêts doit devenir raisonnable et sensé dans les villes, quand il y sera simple spectateur. Rien nest plus propre à rendre sage que les folies quon voit sans les partager ; et celui même qui les partage sinstruit encore, pourvu quil nen soit pas la dupe et quil ny porte pas lerreur de ceux qui les font.
Considérez aussi que, bornés par nos facultés aux choses sensibles, nous noffrons presque aucune prise aux notions abstraites de la philosophie et aux idées purement intellectuelles. Pour y atteindre il faut, ou nous dégager du corps auquel nous sommes si fortement attachés, ou faire dobjet en objet un progrès graduel et lent, ou enfin franchir rapidement et presque dun saut lintervalle par un pas de géant dont lenfance nest pas capable, et pour lequel il faut même aux hommes bien des échelons faits exprès pour eux. La première idée abstraite est le premier de ces échelons ; mais jai bien de la peine à voir comment on savise de les construire.
LEtre incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde et forme tout le système des êtres, nest ni visible à nos yeux, ni palpable à nos mains ; il échappe à tous nos sens : louvrage se montre, mais louvrier se cache. Ce nest pas une petite affaire de connaître enfin quil existe, et quand nous sommes parvenus là, quand nous nous demandons : quel est-il ? où est-il ? notre esprit se confond, ségare, et nous ne savons plus que penser.
Locke veut quon commence par létude des esprits, et quon passe ensuite à celle des corps. Cette méthode est celle de la superstition, des préjugés, de lerreur : ce nest point celle de la raison, ni même de la nature bien ordonnée ; cest se boucher les yeux pour apprendre à voir. Il faut avoir longtemps étudié les corps pour se faire une véritable notion des esprits, et soupçonner quils existent. Lordre contraire ne sert quà établir le matérialisme.
Puisque nos sens sont les premiers instruments de nos connaissances, les êtres corporels et sensibles sont les seuls dont nous ayons immédiatement lidée. Ce mot esprit na aucun sens pour quiconque na pas philosophé. Un esprit nest quun corps pour le peuple et pour les enfants. Nimaginent-ils pas des esprits qui crient, qui parlent, qui battent, qui font du bruit ? Or on mavouera que des esprits qui ont des bras et des langues ressemblent beaucoup à des corps. Voilà pourquoi tous les peuples du monde, sans excepter les Juifs, se sont fait des dieux corporels. Nous-mêmes, avec nos termes dEsprit, de Trinité, de Personnes, sommes pour la plupart de vrais anthropomorphites. Javoue quon nous apprend à dire que Dieu est partout : mais nous croyons aussi que lair est partout, au moins dans notre atmosphère ; et le mot esprit, dans son origine, ne signifie lui-même que souffle et vent. Sitôt quon accoutume les gens à dire des mots sans les entendre, il est facile après cela de leur faire dire tout ce quon veut.
Le sentiment de notre action sur les autres corps a dû dabord nous faire croire que, quand ils agissaient sur nous, cétait dune manière semblable à celle dont nous agissons sur eux. Ainsi lhomme a commencé par animer tous les êtres dont il sentait laction. Se sentant moins fort que la plupart de ces êtres, faute de connaître les bornes de leurs puissance, il la supposée illimitée, et il en fit des dieux aussitôt quil en fit des corps. Durant les premiers âges, les hommes, effrayés de tout, nont rien vu de mort dans la nature. Lidée de la matière na pas été moins lente à se former en eux que celle de lesprit, puisque cette première idée est une abstraction elle-même. Ils ont ainsi rempli lunivers de dieux sensibles. Les astres, les vents, les montagnes, les fleuves, les arbres, les villes, les maisons même, tout avait son âme, son dieu, sa vie. Les marmousets de Laban, les manitous des sauvages, les fétiches des Nègres, tous les ouvrages de la nature et des hommes ont été les premières divinités des mortels ; le polythéisme a été leur première religion, lidolâtrie leur premier culte. Ils nont pu reconnaître un seul Dieu que quand, généralisant de plus en plus leurs idées, ils ont été en état de remonter à une première cause, de réunir le système total des êtres sous une seule idée, et de donner un sens au mot substance, lequel est au fond la plus grande des abstractions. Tout enfant qui croit en Dieu est donc nécessairement idolâtre, ou du moins anthropomorphite ; et quand une fois limagination a vu Dieu, il est bien rare que lentendement le conçoive. Voilà précisément lerreur où mène lordre de Locke.
Parvenu, je ne sais comment, à lidée abstraite de la substance, on voit que, pour admettre une substance unique, il lui faudrait supposer des qualités incompatibles qui sexcluent mutuellement, telles que la pensée et létendue, dont lune est essentiellement divisible, et dont lautre exclut toute divisibilité. On conçoit dailleurs que la pensée, ou si lon veut le sentiment, est une qualité primitive et inséparable de la substance à laquelle elle appartient ; quil en est de même de létendue par rapport à sa substance. Doù lon conclut que les êtres qui perdent une de ces qualités perdent la substance à laquelle elle appartient, que par conséquent la mort nest quune séparation de substances, et que les êtres où ces deux qualités sont réunies sont composés de deux substances auxquelles ces deux qualités appartiennent.
Or considérez maintenant quelle distance reste encore entre la notion des deux substances et celle de la nature divine ; entre lidée incompréhensible de laction de notre âme sur notre corps et lidée de laction de Dieu sur tous les êtres. Les idées de création, dannihilation, dubiquité, déternité, de toute-puissance, celle des attributs divins, toutes ces idées quil appartient à si peu dhommes de voir aussi confuses et aussi obscures quelles le sont, et qui nont rien dobscur pour le peuple, parce quil ny comprend rien du tout, comment se présenteront-elles dans toute leur force, cest-à-dire dans toute leur obscurité, à de jeunes esprits encore occupés aux premières opérations des sens et qui ne conçoivent que ce quils touchent ? Cest en vain que les abîmes de linfini sont ouverts tout autour de nous ; un enfant nen sait point être épouvanté ; ses faibles yeux nen peuvent sonder la profondeur. Tout est infini pour les enfants ; ils ne savent mettre de bornes à rien ; non quils fassent la mesure fort longue, mais parce quils ont lentendement court. Jai même remarqué quils mettent linfini moins au delà quen deçà des dimensions qui leur sont connues. Ils estimeront un espace immense bien plus par leurs pieds que par leurs yeux ; il ne sétendra pas pour eux plus loin quils ne pourront voir, mais plus loin quils ne pourront aller. Si on leur parle de la puissance de Dieu, ils lestimeront presque aussi fort que leur père. En toute chose, leur connaissance étant pour eux la mesure des possibles, ils jugent ce quon leur dit toujours moindre que ce quils savent. Tels sont les jugements naturels à lignorance et à la faiblesse desprit. Ajax eût craint de se mesurer avec Achille, et défie Jupiter au combat, parce quil connaît Achille et ne connaît pas Jupiter. Un paysan suisse qui se croyait le plus riche des hommes, et à qui lon tâchait dexpliquer ce que cétait quun roi, demandait dun air fier si le roi pourrait bien avoir cent vaches à la montagne.
Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon élève sans lui parler de religion. À quinze ans il ne savait sil avait une âme, et peut-être à dix-huit nest-il pas encore temps quil lapprenne ; car, sil lapprend plus tôt quil ne faut, il court risque de ne le savoir jamais.
Si javais à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrais un pédant enseignant le catéchisme à des enfants ; si je voulais rendre un enfant fou, je lobligerais dexpliquer ce quil dit en disant son catéchisme. On mobjectera que, la plupart des dogmes du christianisme étant des mystères, attendre que lesprit humain soit capable de les concevoir, ce nest pas attendre que lenfant soit homme, cest attendre que lhomme ne soit plus. À cela je réponds premièrement quil y a des mystères quil est non seulement impossible à lhomme de concevoir, mais de croire, et que je ne vois pas ce quon gagne à les enseigner aux enfants, si ce nest de leur apprendre à mentir de bonne heure. Je dis de plus que, pour admettre les mystères, il faut comprendre au moins quils sont incompréhensibles ; et les enfants ne sont pas même capables de cette conception-là. Pour lâge où tout est mystère, il ny a pas de mystères proprement dits.
Il faut croire en Dieu pour être sauvé. Ce dogme mal entendu est le principe de la sanguinaire intolérance, et la cause de toutes ces vaines instructions qui portent le coup mortel à la raison humaine en laccoutumant à se payer de mots. Sans doute il ny a pas un moment à perdre pour mériter le salut éternel : mais si, pour lobtenir, il suffit de répéter certaines paroles, je ne vois pas ce qui nous empêche de peupler le ciel de sansonnets et de pies, tout aussi bien que denfants.
Lobligation de croire en suppose la possibilité. Le philosophe qui ne croit pas a tort, parce quil use mal de la raison quil a cultivée, et quil est en état dentendre les vérités quil rejette. Mais lenfant qui professe la religion chrétienne, que croit-il ? ce quil conçoit ; et il conçoit si peu ce quon lui fait dire, que si vous lui dites le contraire, il ladoptera tout aussi volontiers. La foi des enfants et de beaucoup dhommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés dêtre nés à Rome plutôt quà la Mecque ? On dit à lun que Mahomet est le prophète de Dieu, et il dit que Mahomet est le prophète de Dieu ; on dit à lautre que Mahomet est un fourbe, et il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun des deux eût affirmé ce quaffirme lautre, sils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables pour envoyer lun en paradis, lautre en enfer ? Quand un enfant dit quil croit en Dieu, ce nest pas en Dieu quil croit, cest à Pierre ou à Jacques qui lui disent quil y a quelque chose quon appelle Dieu ; et il le croit à la manière dEuripide :
O Jupiter ! car de toi rien sinon
Je ne connais seulement que le nom
Nous tenons que nul enfant mort avant lâge de raison ne sera privé du bonheur éternel ; les catholiques croient la même chose de tous les enfants qui ont reçu le baptême, quoiquils naient jamais entendu parler de Dieu. Il y a donc des cas où lon peut être sauvé sans croire en Dieu, et ces cas ont lieu, soit dans lenfance, soit dans la démence, quand lesprit humain est incapable des opérations nécessaires pour reconnaître la Divinité. Toute la différence que je vois ici entre vous et moi est que vous prétendez que les enfants ont à sept ans cette capacité, et que je ne la leur accorde pas même à quinze. Que jaie tort ou raison, il ne sagit pas ici dun article de foi, mais dune simple observation dhistoire naturelle.
Par le même principe, il est clair que tel homme, parvenu jusquà la vieillesse sans croire en Dieu, ne sera pas pour cela privé de sa présence dans lautre vie si son aveuglement na pas été volontaire ; et je dis quil ne lest pas toujours. Vous en convenez pour les insensés quune maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais non de leur qualité dhomme, ni par conséquent du droit aux bienfaits de leur Créateur. Pourquoi donc nen pas convenir pour ceux qui, séquestrés de toute société dès leur enfance, auraient mené une vie absolument sauvage, privés des lumières quon nacquiert que dans le commerce des hommes ? Car il est dune impossibilité démontrée quun pareil sauvage pût jamais élever ses réflexions jusquà la connaissance du vrai Dieu. La raison nous dit quun homme nest punissable que par les fautes de sa volonté, et quune ignorance invincible ne lui saurait être imputée à crime. Doù il suit que, devant la justice éternelle, tout homme qui croirait, sil avait des lumières nécessaires, est réputé croire, et quil ny aura dincrédules punis que ceux dont le cur se ferme à la vérité.
Gardons-nous dannoncer la vérité à ceux qui ne sont pas en état de lentendre, car cest vouloir y substituer lerreur. Il vaudrait mieux navoir aucune idée de la Divinité que den avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes delle ; cest un moindre mal de la méconnaître que de loutrager. Jaimerais mieux, dit le bon Plutarque, quon crût quil ny a point de Plutarque au monde, que si lon disait que Plutarque est injuste, envieux, jaloux, et si tyran, quil exige plus quil ne laisse le pouvoir de faire.
Le grand mal des images difformes de la divinité quon trace dans lesprit des enfants est quelles y restent toute leur vie, et quils ne conçoivent plus, étant hommes, dautre Dieu que celui des enfants. Jai vu en Suisse une bonne et pieuse mère de famille tellement convaincue de cette maxime, quelle ne voulut point instruire son fils de la religion dans le premier âge, de peur que, content de cette instruction grossière, il nen négligeât une meilleure à lâge de raison. Cet enfant nentendait jamais parler de Dieu quavec recueillement et révérence, et, sitôt quil en voulait parler lui-même, on lui imposait silence, comme sur un sujet trop sublime et trop grand pour lui. Cette réserve excitait sa curiosité, et son amour-propre aspirait au moment de connaître ce mystère quon lui cachait avec tant de soin. Moins on lui parlait de Dieu, moins on souffrait quil en parlât lui-même, et plus il sen occupait : cet enfant voyait Dieu partout. Et ce que je craindrais de cet air de mystère indiscrètement affecté, serait quen allumant trop limagination dun jeune homme on laltérât sa tête, et quenfin lon nen fît un fanatique, au lieu den faire un croyant.
Mais ne craignons rien de semblable pour mon Émile, qui, refusant constamment son attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée, écoute avec la plus profonde indifférence les choses quil nentend pas. Il y en a tant sur lesquelles il est habitué à dire : Cela nest pas de mon ressort, quune de plus ne lembarrasse guère ; et, quand il commence à sinquiéter de ces grandes questions, ce nest pas pour les avoir entendu proposer, mais cest quand le progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de ce côté-là.
Nous avons vu par quel chemin lesprit humain cultivé sapproche de ces mystères ; et je conviendrai volontiers quil ny parvient naturellement, au sein de la société même, que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré, si lon naccélérait de même le progrès des lumières qui servent à régler ces passions, cest alors quon sortirait véritablement de lordre de la nature, et que léquilibre serait rompu. Quand on nest pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre ; en sorte que lordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne soit point séparé, et que lhomme, tout entier à tous les moments de sa vie, ne soit pas à tel point par une de ses facultés, et à tel autre point par les autres.
Quelle difficulté je vois sélever ici ! difficulté dautant plus grande quelle est moins dans les choses que dans la pusillanimité de ceux qui nosent la résoudre. Commençons au moins par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la religion de son père : on lui prouve toujours très bien que cette religion, quelle quelle soit, est la seule véritable : que toutes les autres ne sont quextravagance et absurdité. La force des arguments dépend absolument sur ce point du pays où lon les propose. Quun Turc, qui trouve le christianisme si ridicule à Constantinople, aille voir comment on trouve le mahométisme à Paris ! Cest surtout en matière de religion que lopinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose, nous qui ne voulons rien donner à lautorité, nous qui ne voulons rien enseigner à notre Émile quil ne pût apprendre de lui-même par tout pays, dans quelle religion lélèverons-nous ? à quelle secte agrégerons-nous lhomme de la nature ? La réponse est fort simple, ce me semble ; nous ne lagrégerons ni à celle-ci ni à celle-là, mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire.
Incedo per ignes
Suppositos cineri doloso.
Nimporte : le zèle et la bonne foi mont jusquici tenu lieu de prudence : jespère que ces garants ne mabandonneront point au besoin. Lecteurs, ne craignez pas de moi des précautions indignes dun ami de la vérité : je noublierai jamais ma devise ; mais il mest trop permis de me défier de mes jugements. Au lieu de vous dire ici de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensait un homme qui valait mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés, ils sont réellement arrivés à lauteur du papier que je vais transcrire : cest à vous de voir si lon peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il sagit. Je ne vous propose point le sentiment dun autre ou le mien pour règle ; je vous loffre à examiner.
« Il y a trente ans que, dans une ville dItalie, un jeune homme expatrié se voyait réduit à la dernière misère. Il était né calviniste ; mais, par les suites dune étourderie, se trouvant fugitif, en pays étranger, sans ressource, il changea de religion pour avoir du pain. Il y avait dans cette ville un hospice pour les prosélytes : il y fut admis. En linstruisant sur la controverse, on lui donna des doutes quil navait pas, et on lui apprit le mal quil ignorait : il entendit des dogmes nouveaux, il vit des murs encore plus nouvelles ; il les vit, et faillit en être la victime. Il voulut fuir, on lenferma ; il se plaignit, on le punit de ses plaintes : à la merci de ses tyrans, il se vit traiter en criminel pour navoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien la première épreuve de la violence et de linjustice irrite un jeune cur sans expérience se figurent létat du sien. Des larmes de rage coulaient de ses yeux, lindignation létouffait : il implorait le ciel et les hommes, il se confiait à tout le monde, et nétait écouté de personne. Il ne voyait que de vils domestiques soumis à linfâme qui loutrageait, ou des complices du même crime qui se raillaient de sa résistance et lexcitaient à les imiter. Il était perdu sans un honnête ecclésiastique qui vint à lhospice pour quelque affaire, et quil trouva le moyen de consulter en secret. Lecclésiastique était pauvre et avait besoin de tout le monde : mais lopprimé avait encore plus besoin de lui ; et il nhésita pas à favoriser son évasion, au risque de se faire un dangereux ennemi.
« Echappé au vice pour rentrer dans lindigence, le jeune homme luttait sans succès contre sa destinée : un moment il se crut au-dessus delle. À la première lueur de fortune ses maux et son protecteur furent oubliés. Il fut bientôt puni de cette ingratitude : toutes ses espérances sévanouirent ; sa jeunesse avait beau le favoriser, ses idées romanesques gâtaient tout. Nayant ni assez de talents, ni assez dadresse pour se faire un chemin facile, ne sachant être ni modéré ni méchant, il prétendit à tant de choses quil ne sut parvenir à rien. Retombé dans sa première détresse, sans pain, sans asile, prêt à mourir de faim, il se ressouvint de son bienfaiteur.
« Il y retourne, il le trouve, il en est bien reçu : sa vue rappelle à lecclésiastique une bonne action quil avait faite ; un tel souvenir réjouit toujours lâme. Cet homme était naturellement humain, compatissant ; il sentait les peines dautrui par les siennes, et le bien-être navait point endurci son cur ; enfin les leçons de la sagesse et une vertu éclairée avaient affermi son bon naturel. Il accueille le jeune homme, lui cherche un gîte, ly recommande ; il partage avec lui son nécessaire, à peine suffisant pour deux. Il fait plus, il linstruit, le console, il lui apprend lart difficile de supporter patiemment ladversité. Gens à préjugés, est-ce dun prêtre, est-ce en Italie que vous eussiez espéré tout cela ?
« Cet honnête ecclésiastique était un pauvre vicaire savoyard, quune aventure de jeunesse avait mis mal avec son évêque, et qui avait passé les monts pour chercher les ressources qui lui manquaient dans son pays. Il nétait ni sans esprit ni sans lettres ; et avec une figure intéressante il avait trouvé des protecteurs qui le placèrent chez un ministre pour élever son fils. Il préférait la pauvreté à la dépendance, et il ignorait comment il faut se conduire chez les grands. Il ne resta pas longtemps chez celui-ci ; en le quittant, il ne perdit point son estime, et comme il vivait sagement et se faisait aimer de tout le monde, il se flattait de rentrer en grâce auprès de son évêque, et den obtenir quelque petite cure dans les montagnes pour y passer le reste de ses jours. Tel était le dernier terme de son ambition.
« Un penchant naturel lintéressait au jeune fugitif, et le lui fit examiner avec soin. Il vit que la mauvaise fortune avait déjà flétri son cur, que lopprobre et le mépris avaient abattu son courage, et que sa fierté, changée en dépit amer, ne lui montrait dans linjustice et la dureté des hommes que le vice de leur nature et la chimère de la vertu. Il avait vu que la religion ne sert que de masque à lintérêt, et le culte sacré de sauvegarde à lhypocrisie : il avait vu, dans la subtilité des vaines disputes, le paradis et lenfer mis pour prix à des jeux de mots ; il avait vu la sublime et primitive idée de la Divinité défigurée par les fantasques imaginations des hommes ; et, trouvant que pour croire en Dieu il fallait renoncer au jugement quon avait reçu de lui, il prit dans le même dédain nos ridicules rêveries et lobjet auquel nous les appliquons. Sans rien savoir de ce qui est, sans rien imaginer sur la génération des choses, il se plongea dans sa stupide ignorance avec un profond mépris pour tous ceux qui pensaient en savoir plus que lui.
« Loubli de toute religion conduit à loubli des devoirs de lhomme. Ce progrès était déjà plus dà moitié fait dans le cur du libertin. Ce nétait pas pourtant un enfant mal né ; mais lincrédulité, la misère, étouffant peu à peu le naturel, lentraînement rapidement à sa perte, et ne lui préparaient que les murs dun gueux et la morale dun athée.
« Le mal, presque inévitable, nétait pas absolument consommé. Le jeune homme avait des connaissances, et son éducation navait pas été négligée. Il était dans cet âge heureux où le sang en fermentation commence déchauffer lâme sans lasservir aux fureurs des sens. La sienne avait encore tout son ressort. Une honte native, un caractère timide suppléaient à la gêne et prolongeaient pour lui cette époque dans laquelle vous maintenez votre élève avec tant de soins. Lexemple odieux dune dépravation brutale et dun vice sans charme, loin danimer son imagination, lavait amortie. Longtemps le dégoût lui tint lieu de vertu pour conserver son innocence ; elle ne devait succomber quà de plus douces séductions.
« Lecclésiastique vit le danger et les ressources. Les difficultés ne le rebutèrent point : il se complaisait dans son ouvrage ; il résolut de lachever, et de rendre à la vertu la victime quil avait arrachée à linfamie. Il sy prit de loin pour exécuter son projet : la beauté du motif animait son courage et lui inspirait des moyens dignes de son zèle. Quel que fût le succès, il était sûr de navoir pas perdu son temps. On réussit toujours quand on ne veut que bien faire.
« Il commença par gagner la confiance du prosélyte en ne lui vendant point ses bienfaits, en ne se rendant point importun, en ne lui faisant point de sermons, en se mettant toujours à sa portée, en se faisant petit pour ségaler à lui. Cétait, ce me semble, un spectacle assez touchant de voir un homme grave devenir le camarade dun polisson, et la vertu se prêter au ton de la licence pour en triompher plus sûrement. Quand létourdi venait lui faire ses folles confidences, et sépancher avec lui, le prêtre lécoutait, le mettait à son aise ; sans approuver le mal il sintéressait à tout : jamais une indiscrète censure ne venait arrêter son babil et resserrer son cur ; le plaisir avec lequel il se croyait écouté augmentait celui quil prenait à tout dire. Ainsi se fit sa confession générale sans quil songeât à rien confesser.
« Après avoir bien étudié ses sentiments et son caractère, le prêtre vit clairement que, sans être ignorant pour son âge, il avait oublié tout ce quil lui importait de savoir, et que lopprobre où lavait réduit la fortune étouffait en lui tout vrai sentiment du bien et du mal. Il est un degré dabrutissement qui ôte la vie à lâme ; et la voix intérieure ne sait point se faire entendre à celui qui ne songe quà se nourrir. Pour garantir le jeune infortuné de cette mort morale dont il était si près, il commença par réveiller en lui lamour-propre et lestime de soi-même : il lui montrait un avenir plus heureux dans le bon emploi de ses talents ; il ranimait dans son cur une ardeur généreuse par le récit des belles actions dautrui ; en lui faisant admirer ceux qui les avaient faites, il lui rendait le désir den faire de semblables. Pour le détacher insensiblement de sa vie oisive et vagabonde, il lui faisait faire des extraits de livres choisis ; et, feignant davoir besoin de ces extraits, il nourrissait en lui le noble sentiment de la reconnaissance. Il linstruisait indirectement par ces livres ; il lui faisait reprendre assez bonne opinion de lui-même pour ne pas se croire un être inutile à tout bien, et pour ne vouloir plus se rendre méprisable à ses propres yeux.
« Une bagatelle fera juger de lart quemployait cet homme bienfaisant pour élever insensiblement le cur de son disciple au-dessus de la bassesse, sans paraître songer à son instruction. Lecclésiastique avait une probité si bien reconnue et un discernement si sûr, que plusieurs personnes aimaient mieux faire passer leurs aumônes par ses mains que par celles des riches curés des villes. Un jour quon lui avait donné quelque argent à distribuer aux pauvres, le jeune homme eut, à ce titre, la lâcheté de lui en demander. Non, dit-il, nous sommes frères, vous mappartenez, et je ne dois pas toucher à ce dépôt pour mon usage. Ensuite il lui donna de son propre argent autant quil en avait demandé. Des leçons de cette espèce sont rarement perdues dans le cur des jeunes gens qui ne sont pas tout à fait corrompus.
« Je me lasse de parler en tierce personne ; et cest un soin fort superflu ; car vous sentez bien, cher concitoyen, que ce malheureux fugitif cest moi-même : je me crois assez loin des désordres de ma jeunesse pour oser les avouer, et la main qui men tira mérite bien quaux dépens dun peu de honte je rende au moins quelque honneur à ses bienfaits.
« Ce qui me frappait le plus était de voir, dans la vie privée de mon digne maître, la vertu sans hypocrisie, lhumanité sans faiblesse, des discours toujours droits et simples, et une conduite toujours conforme à ces discours. Je ne le voyais point sinquiéter si ceux quil aidait allaient à vêpres, sils se confessaient souvent, sils jeûnaient les jours prescrits, sils faisaient maigre, ni leur imposer dautres conditions semblables, sans lesquelles, dût-on mourir de misère, on na nulle assistance à espérer des dévots.
Encouragé par ses observations, loin détaler moi-même à ses yeux le zèle affecté dun nouveau converti, je ne lui cachais point trop mes manières de penser, et ne len voyais pas plus scandalisé. Quelquefois jaurais pu me dire : il me passe mon indifférence pour le culte que jai embrassé en faveur de celle quil me voit aussi pour le culte dans lequel je suis né ; il sait que mon dédain nest plus une affaire de parti. Mais que devais-je penser quand je lentendais quelquefois approuver des dogmes contraires à ceux de lEglise romaine, et paraître estimer médiocrement toutes ses cérémonies ? Je laurais cru protestant déguisé si je lavais vu moins fidèle à ces mêmes usages dont il semblait faire assez peu de cas ; mais, sachant quil sacquittait sans témoin de ses devoirs de prêtre aussi ponctuellement que sous les yeux du public, je ne savais plus que juger de ces contradictions. Au défaut près qui jadis avait attiré sa disgrâce et dont il nétait pas trop bien corrigé, sa vie était exemplaire, ses murs étaient irréprochables, ses discours honnêtes et judicieux. En vivant avec lui dans la plus grande intimité, japprenais à le respecter chaque jour davantage ; et tant de bontés mayant tout à fait gagné le cur, jattendais avec une curieuse inquiétude le moment dapprendre sur quel principe il fondait luniformité dune vie aussi singulière.
« Ce moment ne vint pas sitôt. Avant de souvrir à son disciple, il sefforça de faire germer les semences de raison et de bonté quil jetait dans son âme. Ce quil y avait en moi de plus difficile à détruire était une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre les riches et les heureux du monde, comme sils leussent été à mes dépens, et que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. La folle vanité de la jeunesse, qui regimbe contre lhumiliation, ne me donnait que trop de penchant à cette humeur colère, et lamour-propre, que mon mentor tâchait de réveiller en moi, me portant à la fierté, rendait les hommes encore plus vils à mes yeux, et ne faisait quajouter pour eux le mépris à la haine.
« Sans combattre directement cet orgueil, il lempêcha de se tourner en dureté dâme ; et sans môter lestime de moi-même, il la rendit moins dédaigneuse pour mon prochain. En écartant toujours la vaine apparence et me montrant les maux réels quelle couvre, il mapprenait à déplorer les erreurs de mes semblables, à mattendrir sur leurs misères, et à les plaindre plus quà les envier. Emu de compassion sur les faiblesses humaines par le profond sentiment des siennes, il voyait partout les hommes victimes de leurs propres vices et de ceux dautrui ; il voyait les pauvres gémir sous le joug des riches, et les riches sous le joug des préjugés. Croyez-moi, disait-il, nos illusions, loin de nous cacher nos maux, les augmentent, en donnant un prix à ce qui nen a point, et nous rendant sensibles à mille fausses privations que nous ne sentirions pas sans elles. La paix de lâme consiste dans le mépris de tout ce qui peut la troubler : lhomme qui fait le plus cas de la vie est celui qui sait le moins en jouir, et celui qui aspire le plus avidement au bonheur est toujours le plus misérable.
« Ah ! quels tristes tableaux ! mécriais-je avec amertume : sil faut se refuser à tout, que nous a donc servi de naître ? et sil faut mépriser le bonheur même, qui est-ce qui sait être heureux ? Cest moi, répondit un jour le prêtre dun ton dont je fus frappé. Heureux, vous ! si peu fortuné, si pauvre, exilé, persécuté, vous êtes heureux ! Et quavez-vous fait pour lêtre ? Mon enfant, reprit-il, je vous le dirai volontiers.
« Là-dessus il me fit entendre quaprès avoir reçu mes confessions il voulait me faire les siennes. Jépancherai dans votre sein, me dit-il en membrassant, tous les sentiments de mon cur. Vous me verrez, sinon tel que je suis, au moins tel que je me vois moi-même. Quand vous aurez reçu mon entière profession de foi, quand vous connaîtrez bien létat de mon âme, vous saurez pourquoi je mestime heureux, et, si vous pensez comme moi, ce que vous avez à faire pour lêtre. Mais ces aveux ne sont pas laffaire dun moment ; il faut du temps pour vous exposer tout ce que je pense sur le sort de lhomme et sur le vrai prix de la vie : prenons une heure, un lieu commode pour nous livrer paisiblement à cet entretien.
« Je marquai de lempressement à lentendre. Le rendez-vous ne fut pas renvoyé plus tard quau lendemain matin. On était en été, nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives quil baigne ; dans léloignement, limmense chaîne des Alpes couronnait le paysage ; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont lil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là quaprès avoir quelque temps contemplé ces objets en silence, lhomme de paix me parla ainsi : »
Profession de foi du vicaire savoyard
Mon enfant, nattendez de moi ni des discours savants ni de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand philosophe, et je me soucie peu de lêtre. Mais jai quelquefois du bon sens, et jaime toujours la vérité. Je ne veux pas argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre ; il me suffit de vous exposer ce que je pense dans la simplicité de mon cur. Consultez le vôtre durant mon discours ; cest tout ce que je vous demande. Si je me trompe, cest de bonne foi ; cela suffit pour que mon erreur ne me soit point imputée à crime : quand vous vous tromperiez de même, il y aurait peu de mal à cela. Si je pense bien, la raison nous est commune, et nous avons le même intérêt à lécouter ; pourquoi ne penseriez-vous pas comme moi ?
Je suis né pauvre et paysan, destiné par mon état à cultiver la terre ; mais on crut plus beau que japprisse à gagner mon pain dans le métier de prêtre, et lon trouva le moyen de me faire étudier. Assurément ni mes parents ni moi ne songions guère à chercher en cela ce qui était bon, véritable, utile, mais ce quil fallait savoir pour être ordonné. Jappris ce quon voulait que japprisse, je dis ce quon voulait que je disse, je mengageai comme on voulut, et je fus fait prêtre. Mais je ne tardai pas à sentir quen mobligeant de nêtre pas homme javais promis plus que je ne pouvais tenir.
On nous dit que la conscience est louvrage des préjugés ; cependant, je sais par mon expérience quelle sobstine à suivre lordre de la nature contre toutes les lois des hommes. On a beau nous défendre ceci ou cela, le remords nous reproche toujours faiblement ce que nous permet la nature bien ordonnée, à plus forte raison ce quelle nous prescrit. O bon jeune homme, elle na rien dit encore à vos sens : vivez longtemps dans létat heureux où sa voix est celle de linnocence. Souvenez-vous quon loffense encore plus quand on la prévient que quand on la combat ; il faut commencer par apprendre à résister pour savoir quand on peut céder sans crime.
Dès ma jeunesse jai respecté le mariage comme la première et la plus sainte institution de la nature. Métant ôté le droit de my soumettre, je résolus de ne le point profaner ; car, malgré mes classes et mes études, ayant toujours mené une vie uniforme et simple, javais conservé dans mon esprit toute la clarté des lumières primitives : les maximes du monde ne les avaient point obscurcies, et ma pauvreté méloignait des tentations qui dictent les sophismes du vice.
Cette résolution fut précisément ce qui me perdit ; mon respect pour le lit dautrui laissa mes fautes à découvert. Il fallut expier le scandale : arrêté, interdit, chassé, je fus bien plus la victime de mes scrupules que de mon incontinence ; et jeus lieu de comprendre, aux reproches dont ma disgrâce fut accompagnée, quil ne faut souvent quaggraver la faute pour échapper au châtiment.
Peu dexpériences pareilles mènent loin un esprit qui réfléchit. Voyant par de tristes observations renverser les idées que javais du juste, de lhonnête, et de tous les devoirs de lhomme, je perdais chaque jour quelquune des opinions que javais reçues ; celles qui me restaient ne suffisant plus pour faire ensemble un corps qui pût se soutenir par lui-même, je sentis peu à peu sobscurcir dans mon esprit lévidence des principes, et, réduit enfin à ne savoir plus que penser, je parvins au même point où vous êtes ; avec cette différence, que mon incrédulité, fruit tardif dun âge plus mûr, sétait formée avec plus de peine, et devait être plus difficile à détruire.
Jétais dans ces dispositions dincertitude et de doute que Descartes exige pour la recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer, il est inquiétant et pénible ; il ny a que lintérêt du vice ou la paresse de lâme qui nous y laisse. Je navais point le cur assez corrompu pour my plaire ; et rien ne conserve mieux lhabitude de réfléchir que dêtre plus content de soi que de sa fortune.
Je méditais donc sur le triste sort des mortels flottant sur cette mer des opinions humaines, sans gouvernail, sans boussole, et livrés à leurs passions orageuses, sans autre guide quun pilote inexpérimenté qui méconnaît sa route, et qui ne sait ni doù il vient ni où il va. Je me disais : Jaime la vérité, je la cherche, et ne puis la reconnaître ; quon me la montre et jy demeure attaché : pourquoi faut-il quelle se dérobe à lempressement dun cur fait pour ladorer ?
Quoique jaie souvent éprouvé de plus grands maux, je nai jamais mené une vie aussi constamment désagréable que dans ces temps de trouble et danxiétés, où, sans cesse errant de doute en doute, je ne rapportais de mes longues méditations quincertitude, obscurité, contradictions sur la cause de mon être et sur la règle de mes devoirs.
Comment peut-on être sceptique par système et de bonne foi ? je ne saurais le comprendre. Ces philosophes, ou nexistent pas, ou sont les plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses quil nous importe de connaître est un état trop violent pour lesprit humain : il ny résiste pas longtemps ; il se décide malgré lui de manière ou dautre, et il aime mieux se tromper que ne rien croire.
Ce qui redoublait mon embarras, était quétant né dans une Eglise qui décide tout, qui ne permet aucun doute, un seul point rejeté me faisait rejeter tout le reste, et que limpossibilité dadmettre tant de décisions absurdes me détachait aussi de celles qui ne létaient pas. En me disant : Croyez tout, on mempêchait de rien croire, et je ne savais plus où marrêter.
Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, jexaminai leurs diverses opinions ; je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu, nignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres ; et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphants quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons, ils nen ont que pour détruire ; si vous comptez les voies, chacun est réduit à la sienne ; ils ne saccordent que pour disputer ; les écouter nétait pas le moyen de sortir de mon incertitude.
Je conçus que linsuffisance de lesprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité de sentiments, et que lorgueil est la seconde. Nous navons point la mesure de cette machine immense, nous nen pouvons calculer les rapports ; nous nen connaissons ni les premières lois ni la cause finale ; nous nous ignorons nous-mêmes ; nous ne connaissons ni notre nature ni notre principe actif ; à peine savons-nous si lhomme est un être simple ou composé : des mystères impénétrables nous environnent de toutes parts ; ils sont au-dessus de la région sensible ; pour les percer nous croyons avoir de lintelligence, et nous navons que de limagination. Chacun se fraye, à travers ce monde imaginaire, une route quil croit la bonne ; nul ne peut savoir si la sienne mène au but. Cependant nous voulons tout pénétrer, tout connaître. La seule chose que nous ne savons point, est dignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux nous déterminer au hasard, et croire ce qui nest pas, que davouer quaucun de nous ne peut voir ce qui est. Petite partie dun grand tout dont les bornes nous échappent, et que son auteur livre à nos folles disputes, nous sommes assez vains pour vouloir décider ce quest ce tout en lui-même, et ce que nous sommes par rapport à lui.
Quand les philosophes seraient en état de découvrir la vérité, qui dentre eux prendrait intérêt à elle ? Chacun sait bien que son système nest pas mieux fondé que les autres ; mais il le soutient parce quil est à lui. Il ny en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge quil a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le philosophe qui, pour sa gloire, ne tromperait pas volontiers le genre humain ? Où est celui qui, dans le secret de son cur, se propose un autre objet que de se distinguer ? Pourvu quil sélève au-dessus du vulgaire, pourvu quil efface léclat de ses concurrents, que demande-t-il de plus ? Lessentiel est de penser autrement que les autres. Chez les croyants il est athée, chez les athées il serait croyant.
Le premier fruit que je tirai de ces réflexions fut dapprendre à borner mes recherches à ce qui mintéressait immédiatement, à me reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste, et à ne minquiéter, jusquau doute, que des choses quil mimportait de savoir.
Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les philosophes ne feraient que multiplier ceux qui me tourmentaient et nen résoudraient aucun. Je pris donc un autre guide et je me dis : Consultons la lumière intérieure, elle mégarera moins quils ne mégarent, ou, du moins, mon erreur sera la mienne, et je me dépraverai moins en suivant mes propres illusions quen me livrant à leurs mensonges.
Alors, repassant dans mon esprit les diverses opinions qui mavaient tour à tour entraîné depuis ma naissance, je vis que, bien quaucune delles ne fût assez évidente pour produire immédiatement la conviction, elles avaient divers degrés de vraisemblance, et que lassentiment intérieur sy prêtait ou sy refusait à différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la première et la plus commune était aussi la plus simple et la plus raisonnable, et quil ne lui manquait, pour réunir tous les suffrages, que davoir été proposée la dernière. Imaginez tous vos philosophes anciens et modernes ayant dabord épuisé leurs bizarres systèmes de force, de chances, de fatalité, de nécessité, datomes, de monde animé, de matière vivante, de matérialisme de toute espèce, et après eux tous, lillustre Clarke éclairant le monde, annonçant enfin lEtre des êtres et le dispensateur des choses : avec quelle universelle admiration, avec quel applaudissement unanime neût point été reçu ce nouveau système, si grand, si consolant, si sublime, si propre à élever lâme, à donner une base à la vertu, et en même temps si frappant, si lumineux, si simple, et, ce me semble, offrant moins de choses incompréhensibles à lesprit humain quil nen trouve dabsurdes en tout autre système ! Je me disais : Les objections insolubles sont communes à tous, parce que lesprit de lhomme est trop borné pour les résoudre ; elles ne prouvent donc contre aucun par préférence : mais quelle différence entre les preuves directes ! celui-là seul qui explique tout ne doit-il pas être préféré quand il na pas plus de difficulté que les autres ?
Portant donc en moi lamour de la vérité pour toute philosophie, et pour toute méthode une règle facile et simple qui me dispense de la vaine subtilité des arguments, je reprends sur cette règle lexamen des connaissances qui mintéressent, résolu dadmettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la sincérité de mon cur, je ne pourrai refuser mon consentement, pour vraies toutes celles qui me paraîtront avoir une liaison nécessaire avec ces premières, et de laisser toutes les autres dans lincertitude, sans les rejeter ni les admettre, et sans me tourmenter à les éclaircir quand elles ne mènent à rien dutile pour la pratique.
Mais qui suis-je ? quel droit ai-je de juger les choses ? et quest-ce qui détermine mes jugements ? Sils sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches, elles ne se feront point, ou se feront delles-mêmes sans que je me mêle de les diriger. Il faut donc tourner dabord mes regards sur moi pour connaître linstrument dont je veux me servir, et jusquà quel point je puis me fier à son usage.
Jexiste, et jai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe et à laquelle je suis forcé dacquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations ? Voilà mon premier doute, quil mest, quant à présent, impossible de résoudre. Car, étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et sil peut être indépendant delles ?
Mes sensations se passent en moi, puisquelles me font sentir mon existence ; mais leur cause mest étrangère, puisquelles maffectent malgré que jen aie, et quil ne dépend de moi ni de les produire ni de les anéantir. Je conçois donc clairement que ma sensation qui est en moi, et sa cause ou son objet qui est hors de moi, ne sont pas la même chose.
Ainsi, non seulement jexiste, mais il existe dautres êtres, savoir, les objets de mes sensations ; et quand ces objets ne seraient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi.
Or, tout ce que je sens hors de moi et qui agit sur mes sens, je lappelle matière ; et toutes les portions de matière que je conçois réunies en êtres individuels, je les appelle des corps. Ainsi toutes les disputes des idéalistes et des matérialistes ne signifient rien pour moi : leurs distinctions sur lapparence et la réalité des corps sont des chimères.
Me voici déjà tout aussi sûr de lexistence de lunivers que de la mienne. Ensuite je réfléchis sur les objets de mes sensations ; et, trouvant en moi la faculté de les comparer, je me sens doué dune force active que je ne savais pas avoir auparavant.
Apercevoir, cest sentir ; comparer, cest juger ; juger et sentir ne sont pas la même chose. Par la sensation, les objets soffrent à moi séparés, isolés, tels quils sont dans la nature ; par la comparaison, je les remue, je les transporte pour ainsi dire, je les pose lun sur lautre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude, et généralement sur tous leurs rapports. Selon moi la faculté distinctive de lêtre actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot est. Je cherche en vain dans lêtre purement sensitif cette force intelligente qui superpose et puis qui prononce ; je ne la saurais voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira lobjet total formé des deux ; mais, nayant aucune force pour les replier lun sur lautre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point.
Voir deux objets à la fois, ce nest pas voir leurs rapports ni juger de leurs différences ; apercevoir plusieurs objets les uns hors des autres nest pas les nombrer. Je puis avoir au même instant lidée dun grand bâton et dun petit bâton sans les comparer, sans juger que lun est plus petit que lautre, comme je puis voir à la fois ma main entière, sans faire le compte de mes doigts. Ces idées comparatives, plus grand, plus petit, de même que les idées numériques dun, de deux, etc., ne sont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les produise quà loccasion de mes sensations.
On nous dit que lêtre sensitif distingue les sensations les unes des autres par les différences quont entre elles ces mêmes sensations : ceci demande explication. Quand les sensations sont différentes, lêtre sensitif les distingue par leurs différences : quand elles sont semblables, il les distingue parce quil sent les unes hors des autres. Autrement, comment dans une sensation simultanée distinguerait-il deux objets égaux ? il faudrait nécessairement quil confondît ces deux objets et les prît pour le même, surtout dans un système où lon prétend que les sensations représentatives de létendue ne sont point étendues.
Quand les deux sensations à comparer sont aperçues, leur impression est faite, chaque objet est senti, les deux sont sentis, mais leur rapport nest pas senti pour cela. Si le jugement de ce rapport nétait quune sensation, et me venait uniquement de lobjet, mes jugements ne me tromperaient jamais, puisquil nest jamais faux que je sente ce que je sens.
Pourquoi donc est-ce que je me trompe sur le rapport de ces deux bâtons, surtout sils ne sont pas parallèles ? Pourquoi, dis-je, par exemple, que le petit bâton est le tiers du grand, tandis quil nen est que le quart ? Pourquoi limage, qui est la sensation, nest-elle pas conforme à son modèle, qui est lobjet ? Cest que je suis actif quand je juge, que lopération qui compare est fautive, et que mon entendement, qui juge les rapports, mêle ses erreurs à la vérité des sensations qui ne montrent que les objets.
Ajoutez à cela une réflexion qui vous frappera, je massure, quand vous y aurez pensé ; cest que, si nous étions purement passifs dans lusage de nos sens, il ny aurait entre eux aucune communication ; il nous serait impossible de connaître que le corps que nous touchons et lobjet que nous voyons sont le même. Ou nous ne sentirions jamais rien hors de nous, ou il y aurait pour nous cinq substances sensibles, dont nous naurions nul moyen dapercevoir lidentité.
Quon donne tel ou tel nom à cette force de mon esprit qui rapproche et compare mes sensations ; quon lappelle attention, méditation, réflexion, ou comme on voudra ; toujours est-il vrai quelle est en moi et non dans les choses, que cest moi seul qui la produis, quoique je ne la produise quà loccasion de limpression que font sur moi les objets. Sans être maître de sentir ou de ne pas sentir, je le suis dexaminer plus ou moins ce que je sens.
Je ne suis donc pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent, et, quoi quen dise la philosophie, joserai prétendre à lhonneur de penser. Je sais seulement que la vérité est dans les choses et non pas dans mon esprit qui les juge, et que moins je mets du mien dans les jugements que jen porte, plus je suis sûr dapprocher de la vérité : ainsi ma règle de me livrer au sentiment plus quà la raison est confirmée par la raison même.
Métant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence à regarder hors de moi, et je me considère avec une sorte de frémissement, jeté, perdu dans ce vaste univers, et comme noyé dans limmensité des êtres, sans rien savoir de ce quils sont, ni entre eux, ni par rapport à moi. Je les étudie, je les observe ; et, le premier objet qui se présente à moi pour les comparer, cest moi-même.
Tout ce que japerçois par les sens est matière, et je déduis toutes les propriétés essentielles de la matière des qualités sensibles qui me la font apercevoir, et qui en sont inséparables. Je la vois tantôt en mouvement et tantôt en repos, doù jinfère que ni le repos ni le mouvement ne lui sont essentiels ; mais le mouvement étant une action, est leffet dune cause dont le repos nest que labsence. Quand donc rien nagit sur la matière, elle ne se meut point, et, par cela même quelle est indifférente au repos et au mouvement, son état naturel est dêtre en repos.
Japerçois dans les corps deux sortes de mouvements, savoir, mouvement communiqué, et mouvement spontané ou volontaire. Dans le premier, la cause motrice est étrangère au corps mû, et dans le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de là que le mouvement dune montre, par exemple, est spontané ; car si rien détranger au ressort nagissait sur lui, il ne tendrait point à se redresser, et ne tirerait pas la chaîne. Par la même raison, je naccorderai point non plus la spontanéité aux fluides, ni au feu même qui fait leur fluidité.
Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont spontanés ; je vous dirai que je nen sais rien, mais que lanalogie est pour laffirmative. Vous me demanderez encore comment je sais donc quil y a des mouvements spontanés ; je vous dira que je le sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bras et je le meus, sans que ce mouvement ait dautre cause immédiate que ma volonté. Cest en vain quon voudrait raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute évidence ; autant vaudrait me prouver que je nexiste pas.
Sil ny avait aucune spontanéité dans les actions des hommes, ni dans rien de ce qui se fait sur la terre, on nen serait que plus embarrassé à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuadé que létat naturel de la matière est dêtre en repos, et quelle na par elle-même aucune force pour agir, quen voyant un corps en mouvement je juge aussitôt, ou que cest un corps animé, ou que ce mouvement lui a été communiqué. Mon esprit refuse tout acquiescement à lidée de la matière non organisée se mouvant delle-même, ou produisant quelque action.
Cependant cet univers visible est matière, matière éparse et morte, qui na rien dans son tout de lunion, de lorganisation, du sentiment commun des parties dun corps animé, puisquil est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même univers est en mouvement, et dans ses mouvements réglés, uniformes, assujettis à des lois constantes, il na rien de cette liberté qui paraît dans les mouvements spontanés de lhomme et des animaux. Le monde nest donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même ; il y a donc de ses mouvements quelque cause étrangère à lui, laquelle je naperçois pas ; mais la persuasion intérieure me rend cette cause tellement sensible, que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que ; si la terre tourne, je crois sentir une main qui la fait tourner.
Sil faut admettre des lois générales dont je naperçois point les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-je avancé ? Ces lois, nétant point des êtres réels, des substances, ont donc quelque autre fondement qui mest inconnu. Lexpérience et lobservation nous ont fait connaître les lois du mouvement ; ces lois déterminent les effets sans montrer les causes ; elles ne suffisent point pour expliquer le système du monde et la marche de lunivers. Descartes avec des dés fermait le ciel et la terre ; mais il ne put donner le premier branle à ces dés, ni mettre en jeu sa force centrifuge quà laide dun mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de lattraction ; mais lattraction seule réduirait bientôt lunivers en une masse immobile : à cette loi il a fallu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons ; que Newton nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites.
Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière ; elle reçoit le mouvement et le communique, mais elle ne le produit pas. Plus jobserve laction et réaction des forces de la nature agissant les unes sur les autres, plus je trouve que, deffets en effets, il faut toujours remonter à quelque volonté pour première cause ; car supposer un progrès de causes à linfini, cest nen point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui nest pas produit par un autre ne peut venir que dun acte spontané, volontaire ; les corps inanimés nagissent que par le mouvement, et il ny a point de véritable action sans volonté. Voilà mon premier principe. Je crois donc quune volonté meut lunivers et anime la nature. Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi.
Comment une volonté produit-elle une action physique et corporelle ? je nen sais rien, mais jéprouve en moi quelle la produit. Je veux agir, et jagis ; je veux mouvoir mon corps, et mon corps se meut ; mais quun corps inanimé et en repos vienne à se mouvoir de lui-même ou produise le mouvement, cela est incompréhensible et sans exemple. La volonté mest connue par ses actes, non par sa nature. Je connais cette volonté comme cause motrice ; mais concevoir la matière productrice du mouvement, cest clairement concevoir un effet sans cause, cest ne concevoir absolument rien.
Il ne mest pas plus possible de concevoir comment ma volonté meut mon corps, que comment mes sensations affectent mon âme. Je ne sais pas même pourquoi lun de ces mystères a paru plus explicable que lautre. Quant à moi, soit quand je suis passif, soit quand je suis actif, le moyen dunion des deux substances me paraît absolument incompréhensible. Il est bien étrange quon parte de cette incompréhensibilité même pour confondre les deux substances, comme si des opérations de natures si différentes sexpliquaient mieux dans un seul sujet que dans deux.
Le dogme que je viens détablir est obscur, il est vrai ; mais enfin il offre un sens, et il na rien qui répugne à la raison ni à lobservation : en peut-on dire autant du matérialisme ? Nest-il pas clair que si le mouvement était essentiel à la matière, il en serait inséparable, il y serait toujours en même degré, toujours le même dans chaque portion de matière, il serait incommunicable, il ne pourrait ni augmenter ni diminuer, et lon ne pourrait pas même concevoir la matière en repos ? Quand on me dit que le mouvement ne lui est pas essentiel, mais nécessaire, on veut me donner le change par des mots qui seraient plus aisés à réfuter sils avaient un peu plus de sens. Car, ou le mouvement de la matière lui vient delle-même, et alors il lui est essentiel, ou, sil lui vient dune cause étrangère, il nest nécessaire à la matière quautant que la cause motrice agit sur elle : nous rentrons dans la première difficulté.
Les idées générales et abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes ; jamais le jargon de la métaphysique na fait découvrir une seule vérité, et il a rempli la philosophie dabsurdités dont on a honte, sitôt quon les dépouille de leurs grands mots. Dites-moi, mon ami, si, quand on vous parle dune force aveugle répandue dans toute la nature, on porte quelque véritable idée à votre esprit. On croit dire quelque chose par ces mots vagues de force universelle, de mouvement nécessaire, et lon ne dit rien du tout. Lidée du mouvement nest autre chose que lidée du transport dun lieu à un autre : il ny a point de mouvement sans quelque direction ; car un être individuel ne saurait se mouvoir à la fois dans tous les sens. Dans quel sens donc la matière se meut-elle nécessairement ? Toute la matière en corps a-t-elle un mouvement uniforme, ou chaque atome a-t-elle un mouvement propre ? Selon la première idée, lunivers entier doit former une masse solide et indivisible ; selon la seconde, il ne doit former quun fluide épars et incohérent, sans quil soit jamais possible que deux atomes se réunissent. Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de toute la matière ? Sera-ce en droite ligne, en haut, en bas, à droite ou à gauche ? Si chaque molécule de matière a sa direction particulière, quelles seront les causes de toutes ces directions et de toutes ces différences ? Si chaque atome ou molécule de matière ne faisait que tourner sur son propre centre, jamais rien ne sortirait de sa place, et il ny aurait point de mouvement communiqué ; encore même faudrait-il que ce mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens. Donner à la matière le mouvement par abstraction, cest dire des mots qui ne signifient rien ; et lui donner un mouvement déterminé, cest supposer une cause qui le détermine. Plus je multiplie les forces particulières, plus jai de nouvelles causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des éléments, je nen puis pas même imaginer le combat, et le chaos de lunivers mest plus inconcevable que son harmonie. Je comprends que le mécanisme du monde peut nêtre pas intelligible à lesprit humain ; mais sitôt quun homme se mêle de lexpliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent.
Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois me montre une intelligence : cest mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont les opérations dun être actif et pensant : donc cet être existe. Où le voyez-vous exister ? mallez-vous dire. Non seulement dans les cieux qui roulent, dans lastre qui nous éclaire ; non seulement dans moi-même, mais dans la brebis qui paît, dans loiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, dans la feuille quemporte le vent.
Je juge de lordre du monde quoique jen ignore la fin, parce que pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entre elles, détudier leur concours, leurs rapports, den remarquer le concert. Jignore pourquoi lunivers existe ; mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié : je ne laisse pas dapercevoir lintime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verrait pour la première fois une montre ouverte, et qui ne laisserait pas den admirer louvrage, quoiquil ne connût pas lusage de la machine et quil neût point vu le cadran. Je ne sais, dirait-il, à quoi le tout est bon ; mais je vois que chaque pièce est faite pour les autres ; jadmire louvrier dans le détail de son ouvrage, et je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent ainsi de concert que pour une fin commune quil mest impossible dapercevoir.
Comparons les fins particulières, les moyens, les rapports ordonnés de toute espèce, puis écoutons le sentiment intérieur ; quel esprit sain peut se refuser à son témoignage ? À quels yeux non prévenus lordre sensible de lunivers nannonce-t-il pas une suprême intelligence ? Et que de sophismes ne faut-il point entasser pour méconnaître lharmonie des êtres et ladmirable concours de chaque pièce pour la conservation des autres ? Quon me parle tant quon voudra de combinaisons et de chances ; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez mamener à la persuasion ? Et comment môterez-vous le sentiment involontaire qui vous dément toujours malgré moi ? Si les corps organisés se sont combinés fortuitement de mille manières avant de prendre des formes constantes, sil sest formé dabord des estomacs sans bouches, des pieds sans têtes, des mains sans bras, des organes imparfaits de toute espèce qui sont péris faute de pouvoir se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards ? Pourquoi la nature sest-elle enfin prescrit des lois auxquelles elle nétait pas dabord assujettie ? Je ne dois point être surpris quune chose arrive lorsquelle est possible, et que la difficulté de lévénement est compensée par la quantité des jets ; jen conviens. Cependant, si lon venait me dire que des caractères dimprimerie projetés au hasard ont donné lEnéide tout arrangée, je ne daignerais pas faire un pas pour aller vérifier le mensonge. Vous oubliez, me dira-t-on, la quantité des jets. Mais de ces jets-là combien faut-il que jen suppose pour rendre la combinaison vraisemblable ? Pour moi, qui nen vois quun seul, jai linfini à parier contre un que son produit nest point leffet du hasard. Ajoutez que des combinaisons et des chances ne donneront jamais que des produits de même nature que les éléments combinés, que lorganisation et la vie ne résulteront point dun jet datomes, et quun chimiste combinant des mixtes ne les fera point sentir et penser dans son creuset.
Jai lu Nieuwentit avec surprise, et presque avec scandale. Comment cet homme a-t-il pu vouloir faire un livre des merveilles de la nature, qui montent la sagesse de son auteur ? Son livre serait aussi gros que le monde, quil naurait pas épuisé son sujet ; et sitôt quon veut entrer dans les détails, la plus grande merveille échappe, qui est lharmonie et laccord du tout. La seule génération des corps vivants et organisés est labîme de lesprit humain ; la barrière insurmontable que la nature a mise entre les diverses espèces, afin quelles ne se confondissent pas, montre ses intentions avec la dernière évidence. Elle ne sest pas contentée détablir lordre, elle a pris des mesures certaines pour que rien ne pût le troubler.
Il ny a pas un être dans lunivers quon ne puisse, à quelque égard, regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés, en sorte quils sont tous réciproquement fins et moyens les uns relativement aux autres. Lesprit se confond et se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un nest confondu ni perdu dans la foule. Que dabsurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de laveugle mécanisme de la matière mue fortuitement ! Ceux qui nient lunité dintention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce grand tout, ont beau couvrir leur galimatias dabstractions, de coordinations, de principes généraux, de termes emblématiques ; quoi quils fassent, il mest impossible de concevoir un système dêtres si constamment ordonnés, que je ne conçoive une intelligence qui lordonne. Il ne dépend pas de moi de croire que la matière passive et morte a pu produire des êtres vivants et sentants, quune fatalité aveugle a pu produire des êtres intelligents, que ce qui ne pense point a pu produire des êtres qui pensent.
Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage ; je le vois, ou plutôt je le sens, et cela mimporte à savoir. Mais ce même monde est-il éternel ou créé ? Y a-t-il un principe unique des choses ? Y en a-t-il deux ou plusieurs ? Et quelle est leur nature ? Je nen sais rien, et que mimporte. À mesure que ces connaissances me deviendront intéressantes, je mefforcerai de les acquérir ; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma conduite et supérieures à ma raison.
Souvenez-vous toujours que je nenseigne point mon sentiment, je lexpose. Que la matière soit éternelle ou créée, quil y ait un principe passif ou quil ny en ait point ; toujours est-il certain que le tout est un, et annonce une intelligence unique ; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système, et qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans lordre établi. Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel quil soit, qui meut lunivers et ordonne toutes choses, je lappelle Dieu. Je joins à ce nom les idées dintelligence, de puissance, de volonté, que jai rassemblées, et celle de bonté qui en est une suite nécessaire ; mais je nen connais pas mieux lêtre auquel je lai donné ; il se dérobe également à mes sens et à mon entendement ; plus jy pense, plus je me confonds ; je sais très certainement quil existe, et quil existe par lui-même : je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. Japerçois Dieu partout dans ses uvres ; je le sens en moi, je le vois tout autour de moi ; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce quil est, quelle est sa substance, il méchappe et mon esprit troublé naperçoit plus rien.
Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu, que je ny sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements sont toujours téméraires, un homme sage ne doit sy livrer quen tremblant et sûr quil nest pas fait pour les approfondir : car ce quil y a de plus injurieux à la Divinité nest pas de ny point penser, mais den mal penser.
Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels je conçois mon existence, je reviens à moi, et je cherche quel rang joccupe dans lordre des choses quelle gouverne, et que je puis examiner. Je me trouve incontestablement au premier par mon espèce ; car, par ma volonté et par les instruments qui sont en mon pouvoir pour lexécuter, jai plus de force pour agir sur tous les corps qui menvironnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action, quaucun deux nen a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique ; et, par mon intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas, hors lhomme, sait observer tous les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs mouvements, leurs effets, et joindre, pour ainsi dire, le sentiment de lexistence commune à celui de son existence individuelle ? Quy a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si je suis le seul qui sache tout rapporter à lui ?
Il est donc vrai que lhomme est le roi de la terre quil habite ; car non seulement il dompte tous les animaux, non seulement il dispose des éléments par son industrie, mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il sapproprie encore, par la contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher. Quon me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi ! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports ? je puis sentir ce que cest quordre, beauté, vertu ; je puis contempler lunivers, mélever à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien, le faire ; et je me comparerais aux bêtes ! Ame abjecte, cest ta triste philosophie qui te rend semblable à elles : ou plutôt tu veux en vain tavilir, ton génie dépose contre tes principes, ton cur bienfaisant dément ta doctrine, et labus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.
Pour moi qui nai point de système à soutenir, moi, homme simple et vrai, que la fureur daucun parti nentraîne et qui naspire point à lhonneur dêtre chef de secte, content de la place où Dieu ma mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mon espèce ; et si javais choisir ma place dans lordre des êtres, que pourrais-je choisir de plus que dêtre homme ?
Cette réflexion menorgueillit moins quelle ne me touche ; car cet état nest point de mon choix, et il nétait pas dû au mérite dun être qui nexistait pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui my a placé ? De mon premier retour sur moi naît dans mon cur un sentiment de reconnaissance et de bénédiction pour lauteur de mon espèce, et de ce sentiment mon premier hommage à la Divinité bienfaisante. Jadore la puissance suprême et je mattendris sur ses bienfaits. Je nai pas besoin quon menseigne ce culte, il mest dicté par la nature elle-même. Nest-ce pas une conséquence naturelle de lamour de soi, dhonorer ce qui nous protège, et daimer ce qui nous veut du bien ?
Mais quand, pour connaître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, jen considère les divers rangs et les hommes qui les remplissent, que deviens-je ? Quel spectacle ! Où est lordre que javais observé ? Le tableau de la nature ne moffrait quharmonie et proportions, celui du genre humain ne moffre que confusion, désordre ! Le concert règne entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos ! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable ! O sagesse, où sont tes lois ? O Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde ? Etre bienfaisant, quest devenu ton pouvoir ? Je vois le mal sur la terre.
Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de lâme, qui navaient point jusque-là résulté de mes recherches ? En méditant sur la nature de lhomme, jy crus découvrir deux principes distincts, dont lun lélevait à létude des vérités éternelles, à lamour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, et dont lautre le ramenait bassement en lui-même, lasservissait à lempire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirait le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires je me disais : Non, lhomme nest point un : je veux et je ne veux pas, je me sens à la fois esclave et libre ; je vois le bien, je laime, et je fais le mal ; je suis actif quand jécoute la raison, passif quand mes passions mentraînent ; et mon pire tourment quand je succombe est de sentir que jai pu résister.
Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi. Si la conscience est louvrage des préjugés, jai tort, sans doute, et il ny a point de morale démontrée ; mais si se préférer à tout est un penchant naturel à lhomme, et si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cur humain, que celui qui fait de lhomme un être simple lève ces contradictions, et je ne reconnais plus quune substance.
Vous remarquerez que, par ce mot de substance, jentends en général lêtre doué de quelque qualité primitive, et abstraction faite de toutes modifications particulières ou secondaires. Si donc toutes les qualités primitives qui nous sont connues peuvent se réunir dans un même être, on ne doit admettre quune substance ; mais sil y en a qui sexcluent mutuellement, il y a autant de diverses substances quon peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela ; pour moi, je nai besoin, quoi quen dise Locke, de connaître la matière que comme étendue et divisible, pour être assuré quelle ne peut penser ; et quand un philosophe viendra me dire que les arbres sentent et que les roches pensent, il aura beau membarrasser dans ses arguments subtils, je ne puis voir en lui quun sophiste de mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres que daccorder une âme à lhomme.
Supposons un sourd qui nie lexistence des sons, parce quils nont jamais frappé son oreille. Je mets sous ses yeux un instrument à corde, dont je fais sonner lunisson par un autre instrument caché : le sourd voit frémir la corde ; je lui dis : Cest le son qui fait cela. Point du tout, répond-il ; la cause du frémissement de la corde est en elle-même ; cest une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi. Montrez-moi donc, reprends-je, ce frémissement dans les autres corps, ou du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique le sourd ; mais, parce que je ne conçois pas comment frémit cette corde, pourquoi faut-il que jaille expliquer cela par vos sons, dont je nai pas la moindre idée ? Cest expliquer un fait obscur par une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles, ou je dis quils nexistent pas.
Plus je réfléchis sur la pensée et sur la nature de lesprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie dun ton difficile à méconnaître : Une machine ne pense point, il ny a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment ; lespace nest pas ta mesure, lunivers entier nest pas assez grand pour toi : tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.
Nul être matériel nest actif par lui-même, et moi je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. Jai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux ; cette action réciproque nest pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens ; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que jai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. Jai toujours la puissance de vouloir, non la force dexécuter. Quand je me livre aux tentations, jagis selon limpulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse, je nécoute que ma volonté ; je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne sefface en moi que quand je me déprave, et que jempêche enfin la voix de lâme de sélever contre la loi du corps.
Je ne connais la volonté que par le sentiment de la mienne, et lentendement ne mest pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mon jugement : car il est clair que ces deux causes nen font quune ; et si lon comprend bien que lhomme est actif dans ses jugements, que son entendement nest que le pouvoir de comparer et de juger, on verra que sa fierté nest quun pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là ; il choisit le bon comme il a jugé le vrai ; sil juge faux, il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté ? Cest son jugement. Et quelle est la cause qui détermine son jugement ? Cest sa faculté intelligente, cest sa puissance de juger ; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je nentends plus rien.
Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas libre de vouloir mon mal ; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis vouloir que ce qui mest convenable, ou que jestime tel, sans que rien détranger à moi me détermine. Sensuit-il que je ne sois pas mon maître, parce que je ne suis pas le maître dêtre un autre que moi ?
Le principe de toute action est dans la volonté dun être libre ; on ne saurait remonter au delà. Ce nest pas le mot de liberté qui ne signifie rien, cest celui de nécessité. Supposer quelque acte, quelque effet qui ne dérive pas dun principe actif, cest vraiment supposer des effets sans cause, cest tomber dans le cercle vicieux. Ou il ny a point de première impulsion, ou toute première impulsion na nulle cause antérieure, et il ny a point de véritable volonté sans liberté. Lhomme est donc libre dans ses actions, et, comme tel, animé dune substance immatérielle, cest mon troisième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres, sans que je continue à les compter.
Si lhomme est actif et libre, il agit de lui-même ; tout ce quil fait librement nentre point dans le système ordonné de la Providence, et ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait lhomme, en abusant de la liberté quelle lui donne ; mais elle ne lempêche pas de le faire, soit que de la part dun être si faible ce mal soit nul à ses yeux, soit quelle ne pût lempêcher sans gêner sa liberté et faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle la fait libre afin quil fît non le mal, mais le bien par choix. Elle la mis en état de faire ce choix en usant bien des facultés dont elle la doué ; mais elle a tellement borné ses forces, que labus de la liberté quelle lui laisse ne peut troubler lordre général. Le mal que lhomme fait retombe sur lui sans rien changer au système du monde, sans empêcher que lespèce humaine elle-même ne se conserve malgré quelle en ait. Murmurer de ce que Dieu ne lempêche pas de faire le mal, cest murmurer de ce quil la fit dune nature excellente, de ce quil mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce quil lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est dans le contentement de soi-même ; cest pour mériter ce contentement que nous sommes placés sur la terre et doués de la liberté, que nous sommes tentés par les passions et retenus par la conscience. Que pouvait de plus en notre faveur la puissance divine elle-même ? Pouvait-elle mettre de la contradiction dans notre nature et donner le prix davoir bien fait à qui neut pas le pouvoir de mal faire ? Quoi ! pour empêcher lhomme dêtre méchant, fallait-il le borner à linstinct et le faire bête ? Non, Dieu de mon âme, je ne te reprocherai jamais de lavoir faite à ton image, afin que je pusse être libre, bon et heureux comme toi.
Cest labus de nos facultés qui nous rend malheureux et méchants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines, nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne serait rien sans nos vices, qui nous lont rendu sensible. Nest-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du corps nest-elle pas un signe que la machine se dérange, et un avertissement dy pourvoir ? La mort... Les méchants nempoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre ? Qui est-ce qui voudrait toujours vivre ? La mort est le remède aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien lhomme vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu de maux ! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, et ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable : dès lors elle nest plus un mal pour lui. Si nous nous contentions dêtre ce que nous sommes, nous naurions point à déplorer notre sort ; mais pour chercher un bien-être imaginaire, nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit sattendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée, on la veut rétablir par des remèdes ; au mal quon sent on ajoute celui quon craint ; la prévoyance de la mort la rend horrible et laccélère ; plus on la veut fuir, plus on la sent ; et lon meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la nature des maux quon sest faits en loffensant.
Homme, ne cherche plus lauteur du mal ; cet auteur, cest toi-même. Il nexiste point dautre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et lun et lautre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre, et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier nest que dans le sentiment de lêtre qui souffre ; et ce sentiment, lhomme ne la pas reçu de la nature, il se lest donné. La douleur a peu de prise sur quiconque, ayant peu réfléchi, na ni souvenir ni prévoyance. Otez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs et nos vices, ôtez louvrage de lhomme, et tout est bien.
Où tout est bien, rien nest injuste. La justice est inséparable de la bonté ; or la bonté est leffet nécessaire dune puissance sans borne et de lamour de soi, essentiel à tout être qui se sent. Celui qui peut tout étend, pour ainsi dire, son existence avec celle des êtres. Produire et conserver sont lacte perpétuel de la puissance ; elle nagit point sur ce qui nest pas ; Dieu nest pas le Dieu des morts, il ne pourrait être destructeur et méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien. Donc lEtre souverainement bon parce quil est souverainement puissant, doit être aussi souverainement juste, autrement il se contredirait lui-même ; car lamour de lordre qui le produit sappelle bonté, et lamour de lordre qui le conserve sappelle justice.
Dieu, dit-on, ne doit rien à ses créatures. Je crois quil leur doit tout ce quil leur promit en leur donnant lêtre. Or cest leur promettre un bien que de leur en donner lidée et de leur en faire sentir le besoin. Plus je rentre en moi, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois juste, et tu seras heureux. Il nen est rien pourtant, à considérer létat présent des choses ; le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation sallume en nous quand cette attente est frustrée ! La conscience sélève et murmure contre son auteur ; elle lui crie en gémissant : Tu mas trompé !
Je tai trompé, téméraire ! et qui te la dit ? Ton âme est-elle anéantie ? As-tu cessé dexister ? O Brutus, ô mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant ; ne laisse point ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu : La vertu nest rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne ? Tu vas mourir, penses-tu : non, tu vas vivre, et cest alors que je tiendrai tout ce que je tai promis.
On dirait, aux murmures des impatients mortels, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite, et quil est obligé de payer leur vertu davance. Oh ! soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. Nexigeons pas le prix avant la victoire, ni le salaire avant le travail. Ce nest point dans la lice, disait Plutarque, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, cest après quils lont parcourue.
Si lâme est immatérielle, elle peut survivre au corps ; et si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je naurais dautre preuve de limmatérialité de lâme que le triomphe du méchant et loppression du juste en ce monde, cela seul mempêcherait den douter. Une si choquante dissonance dans lharmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais : Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans lordre à la mort. Jaurais, à la vérité, lembarras de me demander où est lhomme, quand tout ce quil avait de sensible est détruit. Cette question nest plus une difficulté pour moi, sitôt que jai reconnu deux substances. Il est très simple que, durant ma vie corporelle, napercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est point soumis méchappe. Quand lunion du corps et de lâme est rompue, je conçois que lun peut se dissoudre, et lautre se conserver. Pourquoi la destruction de lun entraînerait-elle la destruction de lautre ? Au contraire, étant de natures si différentes, ils étaient, par leur union, dans un état violent ; et quand cette union cesse, ils rentrent tous deux dans leur état naturel : la substance active et vivante regagne toute la force quelle employait à mouvoir la substance passive et morte. Hélas ! je le sens trop par mes vices, lhomme ne vit quà moitié durant sa vie, et la vie de lâme ne commence quà la mort du corps.
Mais quelle est cette vie ? et lâme est-elle immortelle par sa nature ? Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes : tout ce quon appelle infini méchappe. Que puis-je nier, affirmer ? quels raisonnements puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir ? Je crois que lâme survit au corps assez pour le maintien de lordre : qui sait si cest assez pour durer toujours ? Toutefois je conçois comment le corps suse et se détruit par la division des parties : mais je ne puis concevoir une destruction pareille de lêtre pensant ; et nimaginant point comment il peut mourir, je présume quil ne meurt pas. Puisque cette présomption me console et na rien de déraisonnable, pourquoi craindrais-je de my livrer ?
Je sens mon âme, je la connais par le sentiment et par la pensée, je sais quelle est, sans savoir quelle est son essence ; je ne puis raisonner sur des idées que je nai pas. Ce que je sais bien, cest que lidentité du moi ne se prolonge que par la mémoire, et que, pour être le même en effet, il faut que je me souvienne davoir été. Or, je ne saurais me rappeler, après ma mort, ce que jai été durant ma vie, que je ne me rappelle aussi ce que jai senti, par conséquent ce que jai fait ; et je ne doute point que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des bons et le tourment des méchants. Ici-bas, mille passions ardentes absorbent le sentiment interne, et donnent le change aux remords. Les humiliations, les disgrâces quattire lexercice des vertus, empêchent den sentir tous les charmes. Mais quand, délivrés des illusions que nous font le corps et les sens, nous jouirons de la contemplation de lEtre suprême et des vérités éternelles dont il est la source, quand la beauté de lordre frappera toutes les puissances de notre âme, et que nous serons uniquement occupés à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous avons dû faire, cest alors que la voix de la conscience reprendra sa force et son empire, cest alors que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, et le regret amer de sêtre avili, distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera préparé. Ne me demandez point, ô mon bon ami, sil y aura dautres sources de bonheur et de peines ; je lignore ; et cest assez de celles que jimagine pour me consoler de cette vie, et men faire espérer une autre. Je ne dis point que les bons seront récompensés ; car quel autre bien peut attendre un être excellent que dexister selon sa nature ? Mais je dis quils seront heureux, parce que leur auteur, lauteur de toute justice, les ayant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir ; et que, nayant point abusé de leur liberté sur la terre, ils nont pas trompé leur destination par leur faute : ils ont souffert pourtant dans cette vie, ils seront donc dédommagés dans une autre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de lhomme que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de lessence divine. Je ne fais que supposer les lois de lordre observées, et Dieu constant à lui-même.
Ne me demandez pas non plus si les tourments des méchants seront éternels ; je lignore encore, et nai point la vaine curiosité déclaircir des questions inutiles. Que mimporte ce que deviendront les méchants ? Je prends peu dintérêt à leur sort. Toutefois jai peine à croire quils soient condamnés à des tourments sans fin. Si la suprême justice se venge, elle se venge dès cette vie. Vous et vos erreurs, ô nations ! êtes ses ministres. Elle emploie les maux que vous vous faites à punir les crimes qui les ont attirés. Cest dans vos curs insatiables, rongés denvie, davarice et dambition, quau sein de vos fausses prospérités les passions vengeresses punissent vos forfaits. Quest-il besoin daller chercher lenfer dans lautre vie ? il est dès celle-ci dans le cur des méchants.
Où finissent nos besoins périssables, où cessent nos désirs insensés doivent cesser aussi nos passions et nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seraient-ils susceptibles ? Nayant besoin de rien, pourquoi seraient-ils méchants ? Si, destitués de nos sens grossiers, tout leur bonheur est dans la contemplation des êtres, ils ne sauraient vouloir que le bien ; et quiconque cesse dêtre méchant peut-il être à jamais misérable ? Voilà ce que jai du penchant à croire, sans prendre peine à me décider là-dessus. O Etre clément et bon ! quels que soient tes décrets, je les adore ; si tu punis les méchants, janéantis ma faible raison devant ta justice. Mais si les remords de ces infortunés doivent séteindre avec le temps, si leurs maux doivent finir, et si la même paix nous attend tous également un jour, je ten loue. Le méchant nest-il pas mon frère ? Combien de fois jai été tenté de lui ressembler ! Que, délivré de sa misère, il perde aussi la malignité qui laccompagne ; quil soit heureux ainsi que moi : loin dexciter ma jalousie, son bonheur ne fera quajouter au mien.
Cest ainsi que, contemplant Dieu dans ses uvres, et létudiant par ceux de ses attributs quil mimportait de connaître, je suis parvenu à étendre et augmenter par degrés lidée, dabord imparfaite et bornée, que je me faisais de cet être immense. Mais si cette idée est devenue plus noble et plus grande, elle est aussi moins proportionnée à la raison humaine. À mesure que japproche en esprit de léternelle lumière, son éclat méblouit, me trouble, et je suis forcé dabandonner toutes les notions terrestres qui maidaient à limaginer. Dieu nest plus corporel et sensible ; la suprême Intelligence qui régit le monde nest plus le monde même : jélève et fatigue en vain mon esprit à concevoir son essence. Quand je pense que cest elle qui donne la vie et lactivité à la substance vivante et active qui régit les corps animés ; quand jentends dire que mon âme est spirituelle et que Dieu est un esprit, je mindigne contre cet avilissement de lessence divine ; comme si Dieu et mon âme étaient de même nature ; comme si Dieu nétait pas le seul être absolu, le seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, et duquel nous tenons la pensée, le sentiment, lactivité, la volonté, la liberté, lêtre ! Nous ne sommes libres que parce quil veut que nous le soyons, et sa substance inexplicable est à nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps. Sil a créé la matière, les corps, les esprits, le monde, je nen sais rien. Lidée de création me confond et passe ma portée : je la crois autant que je la puis concevoir ; mais je sais quil a formé lunivers et tout ce qui existe, quil a tout fait, tout ordonné. Dieu est éternel, sans doute ; mais mon esprit peut-il embrasser lidée de léternité ? Pourquoi me payer de mots sans idée ? Ce que je conçois, cest quil est avant les choses, quil sera tant quelles subsisteront, et quil serait même au delà, si tout devait finir un jour. Quun être que je ne conçois pas donne lexistence à dautres êtres, cela nest quobscur et incompréhensible ; mais que lêtre et le néant se convertissent deux-mêmes lun dans lautre, cest une contradiction palpable, cest une claire absurdité.
Dieu est intelligent ; mais comment lest-il ? lhomme est intelligent quand il raisonne, et la suprême Intelligence na pas besoin de raisonner ; il ny a pour elle ni prémisses ni conséquences, il ny a pas même de proposition : elle est purement intuitive, elle voit également tout ce qui est et tout ce qui peut être ; toutes les vérités ne sont pour elle quune seule idée, comme tous les lieux un seul point, et tous les temps un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens, la puissance divine agit par elle-même. Dieu peut parce quil veut ; sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon ; rien nest plus manifeste : mais la bonté dans lhomme est lamour de ses semblables, et la bonté de Dieu est lamour de lordre ; car cest par lordre quil maintient ce qui existe, et lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste ; jen suis convaincu, cest une suite de sa bonté ; linjustice des hommes est leur uvre et non pas la sienne ; le désordre moral, qui dépose contre la Providence aux yeux des philosophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de lhomme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, et la justice de Dieu, de demander compte à chacun de ce quil lui a donné.
Que si je viens à découvrir successivement ces attributs dont je nai nulle idée absolue, cest par des conséquences forcées, cest par le bon usage de ma raison ; mais je les affirme sans les comprendre, et, dans le fond, cest naffirmer rien. Jai beau me dire : Dieu est ainsi, je le sens, je me le prouve ; je nen conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi.
Enfin, plus je mefforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois ; mais elle est, cela me suffit ; moins je la conçois, plus je ladore. Je mhumilie, et lui dis : Etre des êtres, je suis parce que tu es ; cest mélever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de sanéantir devant toi : cest mon ravissement desprit, cest le charme de ma faiblesse, de me sentir accablé de ta grandeur.
Après avoir ainsi, de limpression des objets sensibles et du sentiment intérieur qui me porte à juger des causes selon mes lumières naturelles, déduit les principales vérités quil mimportait de connaître, il me reste à chercher quelles maximes jen dois tirer pour ma conduite, et quelles règles je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon lintention de celui qui my a placé. En suivant toujours ma méthode, je ne tire point ces règles des principes dune haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cur écrites par la nature en caractères ineffaçables. Je nai quà me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience ; et ce nest que quand on marchande avec elle quon a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même : cependant combien de fois la voix intérieure nous dit quen faisant notre bien aux dépens dautrui nous faisons mal ! Nous croyons suivre limpulsion de la nature, et nous lui résistons ; en écoutant ce quelle dit à nos sens, nous méprisons ce quelle dit à nos curs ; lêtre actif obéit, lêtre passif commande. La conscience est la voix de lâme, les passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent ? et alors lequel faut-il écouter ? Trop souvent la raison nous trompe, nous navons que trop acquis le droit de la récuser ; mais la conscience ne trompe jamais ; elle est le vrai guide de lhomme : elle est à lâme ce que linstinct est au corps; qui la suit obéit à la nature, et ne craint point de ségarer. Ce point est important, poursuivit mon bienfaiteur, voyant que jallais linterrompre : souffrez que je marrête un peu plus à léclaircir.
Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. Sil est vrai que le bien soit bien, il doit lêtre au fond de nos curs comme dans nos uvres, et le premier prix de la justice est de sentir quon la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, lhomme ne saurait être sain desprit ni bien constitué quautant quil est bon. Si elle ne lest pas, et que lhomme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de lêtre sans se corrompre, et la bonté nest en lui quun vice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain serait un animal aussi dépravé quun loup pitoyable ; et la vertu seule nous laisserait des remords.
Rentrons en nous-mêmes, ô mon jeune ami ! examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchants nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourments ou du bonheur dautrui ? Quest-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression plus agréable après lavoir fait, dun acte de bienfaisance ou dun acte de méchanceté ? Pour qui vous intéressez-vous sur vos théâtres ? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir ? est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes ? Tous nous est indifférent, disent-ils, hors notre intérêt : et, tout au contraire, les douceurs de lamitié, de lhumanité, nous consolent dans nos peines : et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous navions avec qui les partager. Sil ny a rien de moral dans le cur de lhomme, doù lui viennent donc ces transports dadmiration pour les actions héroïques, ces ravissements damour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé ? Pourquoi voudrais-je être Caton qui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant ? Otez de nos cur cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son âme étroite ces sentiments délicieux ; celui qui, à force de se concentrer au dedans de lui, vient à bout de naimer que lui-même, na plus de transports, son cur glacé ne palpite plus d joie ; un doux attendrissement nhumecte jamais ses yeux ; il ne jouit plus de rien ; le malheureux ne sent plus, ne vit plus ; il est déjà mort.
Mais, quel que soit le nombre des méchants sur la terre, il est peu de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles, hors leur intérêt, à tout ce qui est juste et bon. Liniquité ne plaît quautant quon en profite ; dans tout le reste on veut que linnocent soit protégé. Voit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence et dinjustice ; à linstant un mouvement de colère et dindignation sélève au fond du cur, et nous porte à prendre la défense de lopprimé : mais un devoir plus puissant nous retient, et les lois nous ôtent le droit de protéger linnocence. Au contraire, si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux, quelle admiration, quel amour il nous inspire ! Qui est-ce qui ne se dit pas : Jen voudrais avoir fait autant ? Il nous importe sûrement fort peu quun homme ait été méchant ou juste il y a deux mille ans ; et cependant le même intérêt nous affecte dans lhistoire ancienne, que si tout cela sétait passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina ? ai-je peur dêtre sa victime ? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que sil était mon contemporain ? Nous ne haïssons pas seulement les méchants parce quils nous nuisent, mais parce quils sont méchants. Non seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur dautrui, et quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il laugmente. Enfin lon a, malgré soi, pitié des infortunés ; quand on est témoin de leur mal, on en souffre. Les plus pervers ne sauraient perdre tout à fait ce penchant ; souvent il les met en contradiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passants couvre encore la nudité du pauvre ; et le plus féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance.
On parle du cri des remords, qui punit en secret les crimes cachés et les met si souvent en évidence. Hélas ! qui de nous nentendit jamais cette importune voix ? On parle par expérience ; et lon voudrait étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la nature, nous connaîtrons avec quelle douceur elle règne, et quel charme on trouve, après lavoir écoutée, à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint et se fuit ; il ségaye en se jetant hors de lui-même ; il tourne autour de lui des yeux inquiets, et cherche un objet qui lamuse ; sans la satire amère, sans la raillerie insultante, il serait toujours triste ; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire, la sérénité du juste est intérieure ; son ris nest point de malignité, mais de joie ; il en porte la source en lui-même ; il est aussi gai seul quau milieu dun cercle ; il ne tire pas son consentement de ceux qui lapprochent, il le leur communique.
Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de murs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et dhonnêteté, partout les mêmes notions de bien et de mal. Lancien paganisme enfanta des dieux abominables, quon eût punis ici-bas comme des scélérats, et qui noffraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice, armé dune autorité sacrée, descendait en vain du séjour éternel, linstinct moral le repoussait du cur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admirait la continence de Xénocrate ; la chaste Lucrèce adorait limpudique Vénus ; lintrépide Romain sacrifiait à la Peur ; il invoquait le dieu qui mutila son père et mourait sans murmure de la main du sien. Les plus méprisables divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.
Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles dautrui comme bonne ou mauvaises, et cest à ce principe que je donne le nom de conscience.
Mais à ce mot jentends sélever de toutes parts la clameur des prétendus sages : Erreurs de lenfance, préjugés de léducation ! sécrient-ils tous de concert. Il ny a rien dans lesprit humain que ce qui sy introduit par lexpérience, et nous ne jugeons daucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus : cet accord évident et universel de toutes les nations, ils losent rejeter ; et, contre léclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu deux seuls ; comme si tous les penchants de la nature étaient anéantis par la dépravation dun peuple, et que, sitôt quil est des monstres, lespèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments quil se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice ? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs lautorité quil refuse aux écrivains les plus célèbres ? Quelques usages incertains et bizarres fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils linduction générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, et daccord sur ce seul point ? O Montaigne ! toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un philosophe peut lêtre, et dis-moi sil est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, dêtre clément, bienfaisant, généreux ; où lhomme de bien soit méprisable, et le perfide honoré.
Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt. Mais doù vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Quest-ce qualler à la mort pour son intérêt ? Sans doute nul nagit que pour son bien ; mais sil est un bien moral dont il faut tenir compte, on nexpliquera jamais par lintérêt propre que les actions des méchants. Il est même à croire quon ne tentera point daller plus loin. Ce serait une trop abominable philosophie que celle où lon serait embarrassé des actions vertueuses ; où lon ne pourrait se tirer daffaire quen leur controuvant des intentions basses et des motifs sans vertu ; où lon serait forcé davilir Socrate et de calomnier Régulus. Si jamais de pareilles doctrines pouvaient germer parmi nous, la voix de la nature, ainsi que celle de la raison, sélèveraient incessamment contre elles, et ne laisseraient jamais à un seul de leurs partisans lexcuse de lêtre de bonne foi.
Mon dessein nest pas dentrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent ma portée et la vôtre, et qui, dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cur. Quand tous les philosophes prouveraient que jai tort, si vous sentez que jai raison, je nen veux pas davantage.
Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître ; et comme nous napprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même lamour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que lamour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. Quoique toute nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous, et cest par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir.
Exister pour nous, cest sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature ; et lon ne saurait nier quau moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à lindividu, sont lamour de soi, la crainte de la douleur, lhorreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on nen peut douter, lhomme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut lêtre que par dautres sentiments innés, relatifs à son espèce ; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or cest du système moral formé par ce double rapport à soi-même et à ses semblables que naît limpulsion de la conscience. Connaître le bien, ce nest pas laimer : lhomme nen a pas la connaissance innée, mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à laimer : cest ce sentiment qui est inné.
Je ne crois donc pas, mon ami, quil soit impossible dexpliquer par des conséquences de notre nature le principe immédiat de la conscience, indépendant de la raison même. Et quand cela serait impossible, encore ne serait-il pas nécessaire : car, puisque ceux qui nient ce principe admis et reconnu par tout le genre humain ne prouvent point quil nexiste pas, mais se contentent de laffirmer ; quand nous affirmons quil existe, nous sommes tout aussi bien fondés queux, et nous avons de plus le témoignage intérieur, et la voix de la conscience qui dépose pour elle-même. Si les premières lueurs du jugement nous éblouissent et confondent dabord les objets à nos regards, attendons que nos faibles yeux se rouvrent, se raffermissent ; et bientôt nous reverrons ces mêmes objets aux lumières de la raison, tels que nous les montrait dabord la nature : ou plutôt soyons plus simples et moins vains ; bornons-nous aux premiers sentiments que nous trouvons en nous-mêmes, puisque cest toujours à eux que létude nous ramène quand elle ne nous a point égarés.
Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré dun être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends lhomme semblable à Dieu, cest toi qui fais lexcellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui mélève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de mégarer derreurs en erreurs à laide dun entendement sans règle et dune raison sans principe.
Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie : nous pouvons être hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à létude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce nest pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. Sil parle à tous les curs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui lentendent ? Eh ! cest quil nous parle la langue de la nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide, elle aime la retraite et la paix ; le monde et le bruit lépouvantent : les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis ; elle fuit ou se tait devant eux : leur voix bruyante étouffe la sienne et lempêche de se faire entendre ; le fanatisme ose la contrefaire, et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force dêtre éconduite ; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus, et, après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler quil en coûta de la bannir.
Combien de fois je me suis lassé dans mes recherches de la froideur que je sentais en moi ! Combien de fois la tristesse et lennui, versant leur poison sur mes premières méditations, me les rendirent insupportables ? Mon cur aride ne donnait quun zèle languissant et tiède à lamour de la vérité. Je me disais : Pourquoi me tourmenter à chercher ce qui nest pas ? Le bien moral nest quune chimère ; il ny a rien de bon que les plaisirs des sens. O quand on a une fois perdu le goût des plaisirs de lâme, quil est difficile de le reprendre ! Quil est plus difficile encore de le prendre quand on ne la jamais eu ! Sil existait un homme assez misérable pour navoir rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendît content de lui-même et bien aise davoir vécu, cet homme serait incapable de jamais se connaître ; et, faute de sentir quelle bonté convient à sa nature, il resterait méchant par force et serait éternellement malheureux. Mais croyez-vous quil y ait sur la terre entière un seul homme assez dépravé pour navoir jamais livré son cur à la tentation de bien faire ? Cette tentation est si naturelle et si douce, quil est impossible de lui résister toujours ; et le souvenir du plaisir quelle a produit une fois suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est dabord pénible à satisfaire ; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cur ; la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain ; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix davoir bien fait, et ce prix ne sobtient quaprès lavoir mérité. Rien nest plus aimable que la vertu ; mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la fable, elle prend dabord mille formes effrayantes, et ne se montre enfin sous la sienne quà ceux qui nont point lâché prise.
Combattu sans cesse par mes sentiments naturels qui parlaient pour lintérêt commun, et par ma raison qui rapportait tout à moi, jaurais flotté toute ma vie dans cette continuelle alternative, faisant le mal, aimant le bien, et toujours contraire à moi-même, si de nouvelles lumières neussent éclairé mon cur, si la vérité, qui fixa mes opinions, neût encore assuré ma conduite et ne meût mis daccord avec moi. On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle solide base peut-on lui donner ? La vertu, disent-ils, est lamour de lordre. Mais cet amour peut-il donc et doit-il lemporter en moi sur celui de mon bien-être ? Quils me donnent une raison claire et suffisante pour le préférer. Dans le fond leur prétendu principe est un pur jeu de mots ; car je dis aussi, moi, que le vice est lamour de lordre, pris dans un sens différent. Il y a quelque ordre moral partout où il y a sentiment et intelligence. La différence est que le bon sordonne par rapport au tout, et que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui-ci se fait le centre de toutes choses ; lautre mesure son rayon et se tient à la circonférence. Alors il est ordonné par rapport au centre commun, qui est Dieu, et par rapport à tous les cercles concentriques, qui sont les créatures. Si la Divinité nest pas, il ny a que le méchant qui raisonne, le bon nest quun insensé.
O mon enfant, puissiez-vous sentir un jour de quel poids on est soulagé, quand, après avoir épuisé la vanité des opinions humaines et goûté lamertume des passions, on trouve enfin si près de soi la route de la sagesse, le prix des travaux de cette vie, et la source du bonheur dont on a désespéré ! Tous les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cur par linjustice des hommes, sy retracent au nom de léternelle justice qui me les impose et qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que louvrage et linstrument du grand Etre qui veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par le concours de mes volontés aux siennes et par le bon usage de ma liberté : jacquiesce à lordre quil établit, sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre et dy trouver ma félicité ; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien ? En proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant quelle est passagère et quelle vient dun corps qui nest point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais quelle est vue, et je prends acte pour lautre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice, je me dis : lEtre juste qui régit tout saura bien men dédommager, les besoins de mon corps, les misères de ma vie me rendent lidée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens de moins à rompre quand il faudra tout quitter.
Pourquoi mon âme est-elle soumise à mes sens et enchaînée à ce corps qui lasservit et la gêne ? Je nen sais rien : suis-je entré dans les décrets de Dieu ? Mais je puis, sans témérité, former de modestes conjectures. Je me dis : Si lesprit de lhomme fût resté libre et pur, quel mérite aurait-il daimer et suivre lordre quil verrait établi et quil naurait nul intérêt à troubler ? Il serait heureux, il est vrai ; mais il manquerait à son bonheur le degré le plus sublime, la gloire de la vertu et le bon témoignage de soi ; il ne serait que comme les anges ; et sans doute lhomme vertueux sera plus queux. Unie à un corps mortel par des liens non moins puissants quincompréhensibles, le soin de la conservation de ce corps excite lâme à rapporter tout à lui, et lui donne un intérêt contraire à lordre général, quelle est pourtant capable de voir et daimer ; cest alors que le bon usage de sa liberté devient à la fois le mérite et la récompense, et quelle se prépare un bonheur inaltérable en combattant ses passions terrestres et se maintenant dans sa première volonté.
Que si, même dans létat dabaissement où nous sommes durant cette vie, tous nos premiers penchants sont légitimes ; si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignons-nous dêtre subjugués par eux ? pourquoi reprochons-nous à lauteur des choses les maux que nous nous faisons et les ennemis que nous armons contre nous-mêmes ? Ah ! ne gâtons point lhomme ; il sera toujours bon sans peine, et toujours heureux sans remords. Les coupables qui se disent forcés au crime sont aussi menteurs que méchants : comment ne voient-ils point que la faiblesse dont ils se plaignent est leur propre ouvrage ; que leur première dépravation vient de leur volonté ; quà force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cèdent enfin malgré eux et les rendent irrésistibles ? Sans doute il ne dépend plus deux de nêtre pas méchants et faibles, mais il dépendit deux de ne le pas devenir. O que nous resterions aisément maîtres de nous et de nos passions, même durant cette vie, si, lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises, lorsque notre esprit commence à souvrir, nous savions loccuper des objets quil doit connaître pour apprécier ceux quil ne connaît pas ; si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons et sages selon notre nature, pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs ! Cette étude nous paraît ennuyeuse et pénible, parce que nous ny songeons que déjà corrompu par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugements et notre estime avant de connaître le bien et le mal ; et puis, rapportant tout à cette fausse mesure, nous ne donnons à rien sa juste valeur.
Il est un âge où le cur, libre encore, mais ardent, inquiet, avide du bonheur quil ne connaît pas, le cherche avec une curieuse incertitude, et, trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image, et croit le trouver où il nest point. Ces illusions ont duré trop longtemps pour moi. Hélas ! je les ai trop tard connues, et nai pu tout à fait les détruire : elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause. Au moins elles ont beau me séduire, elles ne mabusent pas ; je les connais pour ce quelles sont ; en les suivant je les méprise ; loin dy voir lobjet de mon bonheur, jy vois son obstacle. Jaspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage, et naurai besoin que de moi pour être heureux ; en attendant, je le suis dès cette vie, parce que jen compte pour peu tous les maux, que je la regarde comme presque étrangère à mon être, et que tout le vrai bien que jen peux retirer dépend de moi.
Pour mélever davance autant quil se peut à cet état de bonheur, de force et de liberté, je mexerce aux sublimes contemplations. Je médite sur lordre de lunivers, non pour lexpliquer par de vains systèmes, mais pour ladmirer sans cesse, pour adorer le sage auteur qui sy fait sentir. Je converse avec lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence ; je mattendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons ; mais je ne le prie pas. Que lui demanderais-je ? quil changeât pour moi le cours des choses, quil fît des miracles en ma faveur ? Moi qui dois aimer par-dessus tout lordre établi par sa sagesse et maintenu par sa providence, voudrais-je que cet ordre fût troublé pour moi ? Non, ce vu téméraire mériterait dêtre plutôt puni quexaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire : pourquoi lui demander ce quil ma donné ? Ne ma-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir ? Si je fais le mal, je nai point dexcuse ; je le fais parce que je le veux : lui demander de changer ma volonté, cest lui demander ce quil me demande ; cest vouloir quil fasse mon uvre et que jen recueille le salaire ; nêtre pas content de mon état, cest ne vouloir plus être homme, cest vouloir autre chose que ce qui est, cest vouloir le désordre et le mal. Source de justice et de vérité, Dieu clément et bon ! dans ma confiance en toi, le suprême vu de mon cur est que ta volonté soit faite. En y joignant la mienne, je fais ce que tu fais, jacquiesce à ta bonté ; je crois partager davance la suprême félicité qui en est le prix.
Dans la juste défiance de moi-même, la seule chose que je lui demande, ou plutôt que jattends de sa justice, est de redresser mon erreur si je mégare et si cette erreur mest dangereuse. Pour être de bonne foi je ne me crois pas infaillible : mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-être autant de mensonges ; car quel homme ne tient pas aux siennes ? et combien dhommes sont daccord en tout ? Lillusion qui mabuse a beau me venir de moi, cest lui seul qui men peut guérir. Jai fait ce que jai pu pour atteindre à la vérité ; mais sa source est trop élevée : quand les forces me manquent pour aller plus loin, de quoi puis-je être coupable ? cest à elle à sapprocher.
Le bon prêtre avait parlé avec véhémence ; il était ému, je létais aussi. Je croyais entendre le divin Orphée chanter les premiers hymnes, et apprendre aux hommes le culte des dieux. Cependant je voyais des foules dobjections à lui faire : je nen fis pas une, parce quelles étaient moins solides quembarrassantes, et que la persuasion était pour lui. À mesure quil me parlait selon sa conscience, la mienne semblait me confirmer ce quil mavait dit.
Les sentiments que vous venez de mexposer, lui dis-je, me paraissent plus nouveaux par ce que vous avouez ignorer que par ce que vous dites croire. Jy vois, à peu de chose près, le théisme ou la religion naturelle, que les chrétiens affectent de confondre avec lathéisme ou lirréligion, qui est la doctrine directement opposée. Mais, dans létat actuel de ma foi, jai plus à remonter quà descendre pour adopter vos opinions, et je trouve difficile de rester précisément au point où vous êtes, à moins dêtre aussi sage que vous. Pour être au moins aussi sincère, je veux consulter avec moi. Cest le sentiment intérieur qui doit me conduire à votre exemple ; et vous mavez appris vous-même quaprès lui avoir longtemps imposé silence, le rappeler nest pas laffaire dun moment. Jemporte vos discours dans mon cur, il faut que je les médite. Si, après mêtre bien consulté, jen demeure aussi convaincu que vous, vous serez mon dernier apôtre, et je serai votre prosélyte jusquà la mort. Continuez cependant à minstruire, vous ne mavez dit que la moitié de ce que je dois savoir. Parlez-moi de la révélation, des écritures, de ces dogmes obscurs sur lesquels je vais errant dès mon enfance, sans pouvoir les concevoir ni les croire, et sans savoir ni les admettre ni les rejeter.
Oui, mon enfant, dit-il en membrassant, jachèverai de vous dire ce que je pense ; je ne veux point vous ouvrir mon cur à demi : mais le désir que vous me témoignez était nécessaire pour mautoriser à navoir aucune réserve avec vous. Je ne vous ai rien dit jusquici que je ne crusse pouvoir vous être utile et dont je ne fusse intimement persuadé. Lexamen qui me reste à faire est bien différent ; je ny vois quembarras, mystère, obscurité ; je ny porte quincertitude et défiance. Je ne me détermine quen tremblant et je vous dis plutôt mes doutes que mon avis. Si vos sentiments étaient plus stables, jhésiterais de vous exposer les miens ; mais, dans létat où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi. Au reste, ne donnez à mes discours que lautorité de la raison ; jignore si je suis dans lerreur. Il est difficile, quand on discute, de ne pas prendre quelquefois le ton affirmatif ; mais souvenez-vous quici toutes mes affirmations ne sont que des raisons de douter. Cherchez la vérité vous-même : pour moi, je ne vous promets que de la bonne foi.
Vous ne voyez dans mon exposé que la religion naturelle : il est bien étrange quil en faille une autre. Par où connaîtrai-je cette nécessité ? De quoi puis-je être coupable en servant Dieu selon les lumières quil donne à mon esprit et selon les sentiments quil inspire à mon cur ? Quelle pureté de morale, quel dogme utile à lhomme et honorable à son auteur puis-je tirer dune doctrine positive, que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés ? Montrez-moi ce quon peut ajouter, pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société, et pour mon propre avantage, aux devoirs de la loi naturelle, et quelle vertu vous ferez naître dun nouveau culte, qui ne soit pas une conséquence du mien. Les plus grandes idées de la divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Dieu na-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ? Quest-ce que les hommes nous diront de plus ? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin déclaircir les notions du grand Etre, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent ; que loin de les ennoblir, ils les avilissent ; quaux mystères inconcevables qui lenvironnent ils ajoutent des contradictions absurdes ; quils rendent lhomme orgueilleux, intolérant, cruel ; quau lieu détablir la paix sur la terre, ils y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela sans savoir me répondre. Je ny vois que les crimes des hommes et les misères du genre humain.
On me dit quil fallait une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi ; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres quils ont institués, et lon ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun la fait parler à sa mode et lui a fait dire ce quil a voulu. Si lon neût écouté que ce que Dieu dit au cur de lhomme, il ny aurait jamais eu quune religion sur la terre.
Il fallait un culte uniforme ; je le veux bien : mais ce point était-il donc si important quil fallût tout lappareil de la puissance divine pour létablir ? Ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu demande est celui du cur ; et celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme. Cest avoir une vanité bien folle de simaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la forme de lhabit du prêtre, à lordre des mots quil prononce, aux gestes quil fait à lautel, et à toutes ses génuflexions. Eh ! mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être adoré en esprit et en vérité : ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, sil doit être uniforme pour le bon ordre, cest purement une affaire de police ; il ne faut point de révélation pour cela.
Je ne commençai pas par toutes ces réflexions. Entraîné par les préjugés de léducation et par ce dangereux amour-propre qui veut toujours porter lhomme au-dessus de sa sphère, ne pouvant élever mes faibles conceptions jusquau grand Etre, je mefforçais de le rabaisser jusquà moi. Je rapprochais les rapports infiniment éloignés quil a mis entre sa nature et la mienne. Je voulais des communications plus immédiates, des instructions plus particulières ; et non content de faire Dieu semblable à lhomme, pour être privilégié moi-même parmi mes semblables, je voulais des lumières surnaturelles ; je voulais un culte exclusif ; je voulais que Dieu meût dit ce quil navait pas dit à dautres, ou ce que dautres nauraient pas entendu comme moi.
Regardant le point où jétais parvenu comme le point commun doù partaient tous les croyants pour arriver à un culte plus éclairé, je ne trouvais dans les dogmes de la religion naturelle que les éléments de toute religion. Je considérais cette diversité de sectes qui règnent sur la terre et qui saccusent mutuellement de mensonge et derreur ; je demandais : Quelle est la bonne ? Chacun me répondait : Cest la mienne ; chacun disait : Moi seul et mes partisans pensons juste ; tous les autres sont dans lerreur. Et comment savez-vous que votre secte est la bonne ? Parce que Dieu la dit. Et qui vous dit que Dieu la dit ? Mon pasteur, qui le sait bien. Mon pasteur me dit dainsi croire, et ainsi je crois : il massure que tous ceux qui disent autrement que lui mentent, et je ne les écoute pas.
Quoi ! pensais-je, la vérité nest-elle pas une ? et ce qui est vrai chez moi peut-il être faux chez vous ? Si la méthode de celui qui suit la bonne route et celle de celui qui ségare est la même, quel mérite ou quel tort a lun de plus que lautre ? Leur choix est leffet du hasard ; le leur imputer est iniquité, cest récompenser ou punir pour être né dans tel ou tel pays. Oser dire que Dieu nous juge ainsi, cest outrager sa justice.
Ou toutes les religions sont bonnes et agréables à Dieu, ou, sil en est une quil prescrive aux hommes, et quil les punisse de méconnaître, il lui a donné des signes certains et manifestes pour être distinguée et connue pour la seule véritable. Ces signes sont de tous les temps et de tous les lieux, également sensibles à tous les hommes, grands et petits, savants et ignorants, Européens, Indiens, Africains, Sauvages. Sil était une religion sur la terre hors de laquelle il ny eût que peine éternelle, et quen quelque lieu du monde un seul mortel de bonne foi neût pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette religion serait le plus inique et le plus cruel des tyrans.
Cherchons-nous donc sincèrement la vérité ? Ne donnons rien au droit de la naissance et à lautorité des pères et des pasteurs, mais rappelons à lexamen de la conscience et de la raison tout ce quils nous ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant men peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison.
Toute la théologie que je puis acquérir de moi-même par linspection de lunivers, et par le bon usage de mes facultés, se borne à ce que je vous ai ci-devant expliqué. Pour en savoir davantage, il faut recourir à des moyens extraordinaires. Ces moyens ne sauraient être lautorité des hommes ; car, nul homme nétant dune autre espèce que moi, tout ce quun homme connaît naturellement, je puis aussi le connaître, et un autre homme peut se tromper aussi bien que moi : quand je crois ce quil dit, ce nest pas parce quil le dit, mais parce quil le prouve. Le témoignage des hommes nest donc au fond que celui de ma raison même, et najoute rien aux moyens naturels que Dieu ma donnés de connaître la vérité.
Apôtre de la vérité, quavez-vous donc à me dire dont je ne reste pas le juge ? Dieu lui-même a parlé : écoutez sa révélation. Cest autre chose. Dieu a parlé ! voilà certes un grand mot. Et à qui a-t-il parlé ? Il a parlé aux hommes. Pourquoi donc nen ai-je rien entendu ? Il a chargé dautres hommes de vous rendre sa parole. Jentends ! ce sont des hommes qui vont me dire ce que Dieu a dit. Jaimerais mieux avoir entendu Dieu lui-même ; il ne lui en aurait pas coûté davantage, et jaurais été à labri de la séduction. Il vous en garantit en manifestant la mission de ses envoyés. Comment cela ? Par des prodiges. Et où sont ces prodiges ? Dans les livres. Et qui a fait ces livres ? Des hommes. Et qui a vu ces prodiges ? Des hommes qui les attestent. Quoi ! toujours des témoignages humains ! toujours des hommes qui me rapportent ce que dautres hommes ont rapporté ! que dhommes entre Dieu et moi ! Voyons toutefois, examinons, comparons, vérifions. O si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce travail, len aurais-je servi de moins bon cur ?
Considérez, mon ami, dans quelle horrible discussion me voilà engagé ; de quelle immense érudition jai besoin pour remonter dans les plus hautes antiquités, pour examiner, peser, confronter les prophéties, les révélations, les faits, tous les monuments de foi proposés dans tous les pays du monde, pour en assigner les temps, les lieux, les auteurs, les occasions ! Quelle justesse de critique mest nécessaire pour distinguer les pièces authentiques des pièces supposées ; pour comparer les objections aux réponses, les traductions aux originaux ; pour juger de limpartialité des témoins, de leur bon sens, de leurs lumières ; pour savoir si lon na rien supprimé, rien ajouté, rien transposé, changé, falsifié ; pour lever les contradictions qui restent, pour juger quel poids doit avoir le silence des adversaires dans les faits allégués contre eux ; si ces allégations leur ont été connues ; sils en ont fait assez de cas pour daigner y répondre ; si les livres étaient assez communs pour que les nôtres leur parvinssent ; si nous avons été dassez bonne foi pour donner cours aux leurs parmi nous, et pour y laisser leurs plus fortes objections telles quils les avaient faites.
Tous ces monuments reconnus pour incontestables, il faut passer ensuite aux preuves de la mission de leurs auteurs ; il faut bien savoir les lois des sorts, les probabilités éventives, pour juger quelle prédiction ne peut saccomplir sans miracle ; le génie des langues originales pour distinguer ce qui est prédiction dans ces langues, et ce qui nest que figure oratoire ; quels faits sont dans lordre de la nature, et quels autres faits ny sont pas ; pour dire jusquà quel point un homme adroit peut fasciner les yeux des simples, peut étonner même les gens éclairés ; chercher de quelle espèce doit être un prodige, et quelle authenticité il doit avoir, non seulement pour être cru, mais pour quon soit punissable den douter ; comparer les preuves des vrais et des faux prodiges, et trouver les règles sûres pour les discerner ; dire enfin pourquoi Dieu choisit, pour attester sa parole, des moyens qui ont eux-mêmes si grand besoin dattestation, comme sil se jouait de la crédulité des hommes, et quil évitât à dessein les vrais moyens de les persuader.
Supposons que la majesté divine daigne sabaisser assez pour rendre un homme lorgane de ses volontés sacrées ; est-il raisonnable, est-il juste dexiger que tout le genre humain obéisse à la voix de ce ministre sans le lui faire connaître pour tel ? Y a-t-il de léquité à ne lui donner, pour toutes lettres de créance, que quelques signes particulier faits devant peu de gens obscurs, et dont tout le reste des hommes ne saura jamais rien que par ouï-dire ? Par tous les pays du monde, si lon tenait pour vrais tous les prodiges que le peuple et les simples disent avoir vus, chaque secte serait la bonne ; il y aurait plus de prodiges que dévénements naturels ; et le plus grand de tous les miracles serait que là où il y a des fanatiques persécutés, il ny eût point de miracles. Cest lordre inaltérable de la nature qui montre le mieux la sage main qui la régit ; sil arrivait beaucoup dexceptions, je ne saurais plus quen penser ; et pour moi, je crois trop en Dieu pour croire à tant de miracles si peu dignes de lui.
Quun homme vienne nous tenir ce langage : Mortels, je vous annonce la volonté du Très-Haut ; reconnaissez à ma voix celui qui menvoie ; jordonne au soleil de changer sa course, aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de saplanir, aux flots de sélever, à la terre de prendre un autre aspect. À ces merveilles, qui ne reconnaîtra pas à linstant le maître de la nature ! Elle nobéit point aux imposteurs ; leurs miracles se font dans des carrefours, dans des déserts, dans des chambres ; et cest là quils ont bon marché dun petit nombre de spectateurs déjà disposés à tout croire. Qui est-ce qui mosera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un prodige digne de foi ? Si vos miracles, faits pour prouver votre doctrine, ont eux-mêmes besoin dêtre prouvés, de quoi servent-ils ? autant valait nen point faire.
Reste enfin lexamen le plus important dans la doctrine annoncée ; car, puisque ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés, nous ne sommes pas plus avancés quauparavant ; et puisque les magiciens de Pharaon osaient, en présence même de Moïse, faire les mêmes signes quil faisait par lordre exprès de Dieu, pourquoi, dans son absence, neussent-ils pas, aux mêmes titres, prétendu la même autorité ? Ainsi donc, après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine, de peur de prendre luvre du démon pour luvre de Dieu. Que pensez-vous de ce diallèle ?
Cette doctrine, venant de Dieu, doit porter le sacré caractère de la Divinité ; non seulement elle doit nous éclaircir les idées confuses que le raisonnement en trace dans notre esprit, mais elle doit aussi nous proposer un culte, une morale et des maximes convenables aux attributs par lesquels seuls nous concevons son essence. Si donc elle ne nous apprenait que des choses absurdes et sans raison, si elle ne nous inspirait que des sentiments daversion pour nos semblables et de frayeur pour nous-mêmes, si elle ne nous peignait quun Dieu colère, jaloux, vengeur, partial, haïssant les hommes, un Dieu de la guerre et des combats, toujours prêt à détruire et foudroyer, toujours parlant de tourments, de peines, et se vantant de punir même les innocents, mon cur ne serait point attiré vers ce Dieu terrible, et je me garderais de quitter la religion naturelle pour embrasser celle-là ; car vous voyez bien quil faudrait nécessairement opter. Votre Dieu nest pas le nôtre, dirais-je à ses sectateurs. Celui qui commence par se choisir un seul peuple et proscrire le reste du genre humain, nest pas le père commun des hommes ; celui qui destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures nest pas le Dieu clément et bon que ma raison ma montré.
À légard des dogmes, elle me dit quils doivent être clairs, lumineux, frappants par leur évidence. Si la religion naturelle est insuffisante, cest par lobscurité quelle laisse dans les grandes vérités quelle nous enseigne : cest à la révélation de nous enseigner ces vérités dune manière sensible à lesprit de lhomme, de les mettre à sa portée, de les lui faire concevoir, afin quil les croie. La foi sassure et saffermit par lentendement ; la meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire : celui qui charge de mystères, de contradictions le culte quil me prêche, mapprend par cela même à men défier. Le Dieu que jadore nest point un Dieu de ténèbres, il ne ma point doué dun entendement pour men interdire lusage : me dire de soumettre ma raison, cest outrager son auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison, il léclaire.
Nous avons mis à part toute autorité humaine ; et, sans elle, je ne saurais voir comment un homme en peut convaincre un autre en lui prêchant une doctrine déraisonnable. Mettons un moment ces deux hommes aux prises, et cherchons ce quils pourront se dire dans cette âpreté de langage ordinaire aux deux partis.
Linspiré
La raison vous apprend que le tout est plus grand que sa partie ; mais moi je vous apprends, de la part de Dieu, que cest la partie qui est plus grande que le tout.
Le raisonneur
Et qui êtes-vous pour moser dire que Dieu se contredit ? et à qui croirai-je par préférence, de lui qui mapprend par la raison les vérités éternelles, ou de vous qui mannoncez de sa part une absurdité ?
Linspiré
À moi, car mon instruction est plus positive ; et je vais vous prouver invinciblement que cest lui qui menvoie.
Le raisonneur
Comment ? vous me prouverez que cest Dieu qui vous envoie déposer contre lui ? Et de quel genre seront vos preuves pour me convaincre quil est plus certain que Dieu me parle par votre bouche que par lentendement quil ma donné ?
Linspiré
Lentendement quil vous a donné ! Homme petit et vain ! comme si vous étiez le premier impie qui ségare dans sa raison corrompue par le péché !
Le raisonneur
Homme de Dieu, vous ne seriez pas non plus le premier fourbe qui donne son arrogance pour preuve de sa mission.
Linspiré
Quoi ! les philosophes disent aussi des injures !
Le raisonneur
Quelquefois, quand les saints leur en donnent lexemple.
Linspiré
Oh ! moi, jai le droit den dire, je parle de la part de Dieu.
Le raisonneur
Il serait bon de montrer vos titres avant duser de vos privilèges.
Linspiré
Mes titres sont authentiques, la terre et les cieux déposeront pour moi Suivez bien mes raisonnements je vous prie.
Le raisonneur
Vos raisonnements ! vous ny pensez pas. Mapprendre que ma raison me trompe, nest-ce pas réfuter ce quelle maura dit pour vous ? Quiconque veut récuser la raison doit convaincre sans servir delle. Car, supposons quen raisonnant vous mayez convaincu ; comment saurai-je si ce nest point ma raison corrompue par le péché qui me fait acquiescer à ce que vous me dites ? Dailleurs, quelle preuve, quelle démonstration pourrez-vous jamais employer plus évidente que laxiome quelle doit détruire ? Il est tout aussi croyable quun bon syllogisme est un mensonge, quil lest que la partie est plus grande que le tout.
Linspiré
Quelle différence ! Mes preuves sont sans réplique ; elles sont dun ordre surnaturel.
Le raisonneur
Surnaturel ! Que signifie ce mot ? Je ne lentends pas.
Linspiré
Des changements dans lordre de la nature, des prophéties, des miracles, des prodiges de toute espèce.
Le raisonneur
Des prodiges ! des miracles ! Je nai jamais rien vu de tout cela.
Linspiré
Dautres lont vu pour vous. Des nuées de témoins... le témoignage des peuples...
Le raisonneur
Le témoignage des peuples est-il dun ordre surnaturel ?
Linspiré
Non ; mais quand il est unanime, il est incontestable.
Le raisonneur
Il ny a rien de plus incontestable que les principes de la raison, et lon ne peut autoriser une absurdité sur le témoignage des hommes. Encore une fois, voyons des preuves surnaturelles, car lattestation du genre humain nen est pas une.
Linspiré
O cur endurci ! la grâce ne vous parle point.
Le raisonneur
Ce nest pas ma faute ; car, selon vous, il faut avoir déjà reçu la grâce pour savoir la demander. Commencez donc à me parler au lieu delle.
Linspiré
Ah ! cest ce que je fais, et vous ne mécoutez pas. Mais que dites-vous des prophéties ?
Le raisonneur
Je dis premièrement que je nai pas plus entendu de prophéties que je nai vu de miracles. Je dis de plus quaucune prophétie ne saurait faire autorité pour moi.
Linspiré
Satellite du démon ! et pourquoi les prophéties ne font-elles pas autorité pour vous ?
Le raisonneur
Parce que, pour quelles la fissent, il faudrait trois choses dont le concours est impossible ; savoir que jeusse été témoin de la prophétie, que je fusse témoin de lévénement, et quil me fût démontré que cet événement na pu cadrer fortuitement avec la prophétie ; car, fût-elle plus précise, plus claire, plus lumineuse quun axiome de géométrie, puisque la clarté dune prédiction faite au hasard nen rend pas laccomplissement impossible, cet accomplissement, quand il a lieu, ne prouve rien à la rigueur pour celui qui la prédit.
Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prophéties. À croire tout cela sur la foi dautrui, et à soumettre à lautorité des hommes lautorité de Dieu parlant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit pouvaient souffrir quelque atteinte, il ny aurait plus pour moi nulle espèce de certitude ; et, loin dêtre sûr que vous me parlez de la part de Dieu, je ne serais pas même assuré quil existe.
Voilà bien des difficultés, mon enfant, et ce nest pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent et sexcluent mutuellement, une seule est la bonne, si tant est quune le soit. Pour la reconnaître il ne suffit pas den examiner une, il faut les examiner toutes ; et, dans quelque matière que ce soit, on ne doit pas condamner sans entendre; il faut comparer les objections aux preuves ; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce quil leur répond. Plus un sentiment nous paraît démontré, plus nous devons chercher sur quoi tant dhommes se fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudrait être bien simple pour croire quil suffit dentendre les docteurs de son parti pour sinstruire des raisons du parti contraire. Où sont les théologiens qui se piquent de bonne foi ? Où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires, ne commencent pas par les affaiblir ? Chacun brille dans son parti : mais tel au milieu des siens est tout fier de ses preuves qui ferait un fort sot personnage avec ces mêmes preuves parmi des gens dun autre parti. Voulez-vous instruire dans les livres ; quelle érudition il faut acquérir ! que de langues il faut apprendre ! que de bibliothèques il faut feuilleter ! quelle immense lecture il faut faire ! Qui me guidera dans le choix ? Difficilement trouvera-t-on dans un pays les meilleurs livres du parti contraire, à plus forte raison ceux de tous les partis : quand on les trouverait, ils seraient bientôt réfutés. Labsent a toujours tort, et de mauvaises raisons dites avec assurance effacent aisément les bonnes exposées avec mépris. Dailleurs souvent rien nest plus trompeur que les livres et ne rend moins fidèlement les sentiments de ceux qui les ont écrits. Quand vous avez voulu juger de la foi catholique sur le livre de Bossuet, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous. Vous avez vu que la doctrine avec laquelle on répond aux protestants nest point celle quon enseigne au peuple, et que le livre de Bossuet ne ressemble guère aux instructions du prône. Pour bien juger dune religion, il ne faut pas létudier dans les livres de ses sectateurs, il faut aller lapprendre chez eux ; cela est fort différent. Chacun a ses traditions, son sens, ses coutumes, ses préjugés, qui font lesprit de sa croyance, et quil y faut joindre pour en juger.
Combien de grands peuples nimpriment point de livres et ne lisent pas les nôtres ! Comment jugeront-ils de nos opinions ? comment jugerons-nous des leurs ? Nous les raillons, ils nous méprisent, et, si nos voyageurs les tournent en ridicule, il ne leur manque, pour nous le rendre, que de voyager parmi nous. Dans quel pays ny a-t-il pas des gens sensés, des gens de bonne foi, dhonnêtes gens amis de la vérité, qui, pour la professer, ne cherchent quà la connaître ? Cependant chacun la voit dans son culte, et trouve absurdes les cultes des autres nations : donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagants quils nous semblent, ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien.
Nous avons trois principales religions en Europe. Lune admet une seule révélation, lautre en admet deux, lautre en admet trois. Chacune déteste, maudit les autres, les accuse daveuglement, dendurcissement, dopiniâtreté, de mensonge. Quel homme impartial osera juger entre elles, sil na premièrement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons ? Celle qui nadmet quune révélation est la plus ancienne, et paraît la plus sûre ; celle qui en admet trois est la plus moderne, et paraît la plus conséquente ; celle qui en admet deux, et rejette la troisième, peut bien être la meilleure, mais elle a certainement tous les préjugés contre elle, linconséquence saute aux yeux.
Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les Juifs nentendent plus lhébreu, les Chrétiens nentendent ni lhébreu ni le grec ; les Turcs ni les Persans nentendent point larabe ; et les Arabes modernes eux-mêmes ne parlent plus la langue de Mahomet. Ne voilà-t-il pas une manière bien simple dinstruire les hommes, de leur parler toujours une langue quils nentendent point ? On traduit ces livres, dira-t-on. Belle réponse ! Qui massurera que ces livres sont fidèlement traduits, quil est même possible quils le soient ? Et quand Dieu fait tant que de parler aux hommes, pourquoi faut-il quil ait besoin dinterprète ?
Je ne concevrai jamais que ce que tout homme est obligé de savoir soit enfermé dans des livres, et que celui qui nest à portée ni de ces livres, ni de gens qui les entendent soit puni dune ignorance involontaire. Toujours des livres ! quelle manie ! Parce que lEurope est pleine de livres, les Européens les regardent comme indispensables, sans songer que, sur les trois quarts de la terre, on nen a jamais vu. Tous les livres nont-ils pas été écrits par des hommes ? Comment donc lhomme en aurait-il besoin pour connaître ses devoirs ? Et quels moyens avait-il de les connaître avant que ces livres fussent faits ? Ou il apprendra ses devoirs de lui-même, ou il est dispensé de les savoir.
Nos catholiques font grand bruit de lautorité de lEglise ; mais que gagnent-ils à cela, sil leur faut un aussi grand appareil de preuves pour établir cette autorité, quaux autres sectes pour établir directement leur doctrine ? LEglise décide que lEglise a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée ? Sortez de là, vous rentrez dans toutes nos discussions.
Connaissez-vous beaucoup de chrétiens qui aient pris la peine dexaminer avec soin ce que le judaïsme allègue contre eux ? Si quelques-uns en ont vu quelque chose, cest dans les livres des chrétiens. Bonne manière de sinstruire des raisons de leurs adversaires ! Mais comment faire ? Si quelquun osait publier parmi nous des livres où lon favoriserait ouvertement le judaïsme, nous punirions lauteur, léditeur, le libraire. Cette police est commode et sûre, pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui nosent parler.
Ceux dentre nous qui sont à portée de converser avec des Juifs ne sont guère plus avancés. Les malheureux se sentent à notre discrétion ; la tyrannie quon exerce envers eux les rend craintifs ; ils savent combien peu linjustice et la cruauté coûtent à la charité chrétienne : quoseront-ils dire sans sexposer à nous faire crier au blasphème ? Lavidité nous donne du zèle, et ils sont trop riches pour navoir pas tort. Les plus savants, les plus éclairés sont toujours les plus circonspects. Vous convertirez quelque misérable, payé pour calomnier sa secte ; vous ferez parler quelques vils fripiers, qui céderont pour vous flatter ; vous triompherez de leur ignorance ou de leur lâcheté, tandis que leurs docteurs souriront en silence de votre ineptie. Mais croyez-vous que dans des lieux où ils se sentiraient en sûreté lon eût aussi bon marché deux ? En Sorbonne, il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à Jésus-Christ. Chez les rabbins dAmsterdam, il est tout aussi clair quelles ny ont pas le moindre rapport. Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, quils naient un Etat libre, des écoles, des universités, où ils puissent parler et disputer sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce quils ont à dire.
À Constantinople les Turcs disent leurs raisons, mais nous nosons dire les nôtres ; là cest notre tour de ramper. Si les Turcs exigent de nous pour Mahomet, auquel nous ne croyons point, le même respect que nous exigeons pour Jésus-Christ des Juifs qui ny croient pas davantage, les Turcs ont-ils tort ? avons-nous raison ? sur quel principe équitable résoudrons-nous cette question ?
Les deux tiers du genre humain ne sont ni Juifs, ni Mahométans, ni Chrétiens ; et combien de millions dhommes nont jamais ouï parler de Moïse, de Jésus-Christ, ni de Mahomet ! On le nie ; on soutient que nos missionnaires vont partout. Cela est bientôt dit. Mais vont-ils dans le cur de lAfrique encore inconnue, et où jamais Européen na pénétré jusquà présent ? Vont-ils dans la Tartarie méditerranée suivre à cheval les hordes ambulantes, dont jamais étranger napproche, et qui, loin davoir ouï parler du pape, connaissent à peine le grand lama ? Vont-ils dans les continents immenses de lAmérique, où des nations entières ne savent pas encore que des peuples dun autre monde ont mis les pieds dans le leur ? Vont-ils au Japon, dont leurs manuvres les ont fait chasser pour jamais, et où leurs prédécesseurs ne sont connus des générations qui naissent que comme des intrigants rusés, venus un zèle hypocrite pour semparer doucement de lempire ? Vont-ils dans les harems des princes de lAsie annoncer lÉvangile à des milliers de pauvres esclaves ? Quont fait les femmes de cette partie du monde pour quaucun missionnaire ne puisse leur prêcher la foi ? Iront-elles toutes en enfer pour avoir été recluses ?
Quand il serait vrai que lÉvangile est annoncé par toute la terre, quy gagnerait-on ? la veille du jour que le premier missionnaire est arrivé dans un pays, il y est sûrement mort quelquun qui na pu lentendre. Or, dites-moi ce que nous ferons de ce quelquun-là. Ny eût-il dans tout lunivers quun seul homme à qui lon naurait jamais prêché Jésus-Christ, lobjection serait aussi forte pour ce seul homme que pour le quart du genre humain.
Quand les ministres de lÉvangile se sont fait entendre aux peuples éloignés, que leur ont-ils dit quon pût raisonnablement admettre sur leur parole, et qui ne demandât pas la plus exacte vérification ? Vous mannoncez un Dieu né et mort il y a deux mille ans, à lautre extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, et vous me dites que tous ceux qui nauront point cru à ce mystère seront damnés. Voilà des choses bien étranges pour les croire si vite sur la seule autorité dun homme que je ne connais point ! Pourquoi votre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi les événements dont il voulait mobliger dêtre instruit ? Est-ce un crime dignorer ce qui se passe aux antipodes ? Puis-je deviner quil y a eu dans un autre hémisphère un peuple hébreu et une ville de Jérusalem ? Autant vaudrait mobliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez, dites-vous, me lapprendre ; mais pourquoi nêtes-vous pas venu lapprendre à mon père ? ou pourquoi damnez-vous ce bon vieillard pour nen avoir jamais rien su ? Doit-il être éternellement puni de votre paresse, lui qui était si bon, si bienfaisant, et qui ne cherchait que la vérité ? Soyez de bonne foi, puis mettez-vous à ma place : voyez si je dois, sur votre seul témoignage, croire toutes les choses incroyables que vous me dites, et concilier tant dinjustices avec le Dieu juste que vous mannoncez. Laissez-moi, de grâce, aller voir ce pays lointain où sopérèrent tant de merveilles inouïes dans celui-ci, que jaille savoir pourquoi les habitants de cette Jérusalem ont traité Dieu comme un brigand. Ils ne lont pas, dites-vous, reconnu pour Dieu. Que ferai-je donc, moi qui nen ai jamais entendu parler que par vous ? Vous ajoutez quils ont été punis, dispersés, opprimés, asservis, quaucun deux napproche plus de la même ville. Assurément ils ont bien mérité tout cela ; mais les habitants daujourdhui, que disent-ils du déicide de leurs prédécesseurs ? Ils le nient, ils ne reconnaissent pas non plus Dieu pour Dieu. Autant valait donc laisser les enfants des autres.
Quoi ! dans cette même ville où Dieu est mort, les anciens ni les nouveaux habitants ne lont point reconnu, et vous voulez que je le reconnaisse, moi qui suis né deux mille ans après à deux mille lieues de là ! Ne voyez-vous pas quavant que jajoute foi à ce livre que vous appelez sacré, et auquel je ne comprends rien, je dois savoir par dautres que vous quand et par qui il a été fait, comment il sest conservé, comment il vous est parvenu, ce que disent dans le pays, pour leurs raisons, ceux qui le rejettent, quoiquils sachent aussi bien que vous tout ce que vous mapprenez ? Vous sentez bien quil faut nécessairement que jaille en Europe, en Asie, en Palestine, examiner tout par moi-même : il faudrait que je fusse fou pour vous écouter avant ce temps-là.
Non seulement ce discours me paraît raisonnable, mais je soutiens que tout homme sensé doit, en pareil cas, parler ainsi et renvoyer bien loin le missionnaire qui, avant la vérification des preuves, veut se dépêcher de linstruire et de le baptiser. Or, je soutiens quil ny a pas de révélation contre laquelle les mêmes objections naient autant et plus de force que contre le christianisme. Doù il suit que sil ny a quune religion véritable, et que tout homme soit obligé de la suivre sous peine de damnation, il faut passer sa vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à parcourir les pays où elles sont établies. Nul nest exempt du premier devoir de lhomme, nul na droit de se fier au jugement dautrui. Lartisan qui ne vit que de son travail, le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate et timide, linfirme qui peut à peine sortir de son lit, tous, sans exception, doivent étudier, méditer, disputer, voyager, parcourir le monde : il ny aura plus de peuple fixe et stable ; la terre entière ne sera couverte que de pèlerins allant à grands frais, et avec de longues fatigues, vérifier, comparer, examiner par eux-mêmes les cultes divers quon y suit. Alors, adieu les métiers, les arts, les sciences humaines, et toutes les occupations civiles : il ne peut plus y avoir dautre étude que celle de la religion : à grandpeine celui qui aura joui de la santé la plus robuste, le mieux employé son temps, le mieux usé de sa raison, vécu le plus dannées, saura-t-il dans sa vieillesse à quoi sen tenir ; et ce sera beaucoup sil apprend avant sa mort dans quel culte il aurait dû vivre.
Voulez-vous mitiger cette méthode, et donner la moindre prise à lautorité des hommes ? À linstant vous lui rendez tout ; et si le fils dun Chrétien fait bien de suivre, sans un examen profond et impartial, la religion de son père, pourquoi le fils dun Turc ferait-il mal de suivre de même la religion du sien ? Je défie tous les intolérants de répondre à cela rien qui contente un homme sensé.
Pressés par ces raisons, les uns aiment mieux faire Dieu injuste, et punir les innocents du péché de leur père, que de renoncer à leur barbare dogme. Les autres se tirent daffaire en envoyant obligeamment un ange instruire quiconque, dans une ignorance invincible, aurait vécu moralement bien. La belle invention que cet ange ! Non contents de nous asservir à leurs machines, ils mettent Dieu lui-même dans la nécessité den employer.
Voyez, mon fils, à quelle absurdité mènent lorgueil et lintolérance, quand chacun veut abonder dans son sens, et croire avoir raison exclusivement au reste du genre humain. Je prends à témoin ce Dieu de paix que jadore et que je vous annonce, que toutes mes recherches ont été sincères ; mais voyant quelles étaient, quelles seraient toujours sans succès, et que je mabîmais dans un océan sans rives, je suis revenu sur mes pas, et jai resserré ma foi dans mes notions primitives. Je nai jamais pu croire que Dieu mordonnât, sous peine de lenfer, dêtre savant. Jai donc refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux, cest celui de la nature. Cest dans ce grand et sublime livre que japprends à servir et adorer son divin auteur. Nul nest excusable de ny pas lire, parce quil parle à tous les hommes une langue intelligible à tous les esprits. Quand je serais né dans une île déserte, quand je naurais point vu dautre homme que moi, quand je naurais jamais appris ce qui sest fait anciennement dans un coin du monde ; si jexerce ma raison, si je la cultive, si juse bien des facultés immédiates que Dieu me donne, japprendrai de moi-même à le connaître, à laimer, à aimer ses uvres, à vouloir le bien quil veut, et à remplir pour lui plaire tous mes devoirs sur la terre. Quest-ce que tout le savoir des hommes mapprendra de plus ?
À légard de la révélation, si jétais meilleur raisonneur ou mieux instruit, peut-être sentirais-je sa vérité, son utilité pour ceux qui ont le bonheur de la reconnaître ; mais si je vois en sa faveur des preuves que je ne puis combattre, je vois aussi contre elle des objections que je ne puis résoudre. Il y a tant de raisons solides pour et contre, que, ne sachant à quoi me déterminer, je ne ladmets ni ne la rejette ; je rejette seulement lobligation de la reconnaître, parce que cette obligation prétendue est incompatible avec la justice de Dieu, et que, loin de lever par là les obstacles au salut, il les eût multipliés, il les eût rendus insurmontables pour la grande partie du genre humain. À cela près, je reste sur ce point dans un doute respectueux. Je nai pas la présomption de me croire infaillible : dautres hommes ont pu décider ce qui me semble indécis ; je raisonne pour moi et non pas pour eux ; je ne les blâme ni ne les imite : leur jugement peut être meilleur que le mien ; mais il ny a pas de ma faute si ce nest pas le mien.
Je vous avoue aussi que la majesté des Ecritures métonne, que la sainteté de lÉvangile parle à mon cur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe : quils sont petits près de celui-là ! Se peut-il quun livre à la fois si sublime et si simple soit louvrage des hommes ? Se peut-il que celui dont il fait lhistoire ne soit quun homme lui-même ? Est-ce là le ton dun enthousiaste ou dun ambitieux sectaire ? Quelle douceur, quelle pureté dans ses murs ! quelle grâce touchante dans ses instructions ! quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence desprit, quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Où est lhomme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation ? Quand Platon peint son juste imaginaire couvert de tout lopprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus-Christ : la ressemblance est si frappante, que tous les Pères lont sentie, et quil nest pas possible de sy tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ? Quelle distance de lun à lautre ! Socrate, mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusquau bout son personnage ; et si cette facile mort neût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose quun sophiste. Il inventa, dit-on, la morale ; dautres avant lui lavaient mise en pratique ; il ne fit que dire ce quils avaient fait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate eût dit ce que cétait que justice ; Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir daimer la patrie ; Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant quil eût défini la vertu, la Grèce abondait en hommes vertueux.
Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et lexemple ? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre ; et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce quon puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible quon puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus, au milieu dun supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont dun sage, la vie et la mort de Jésus sont dun Dieu. Dirons-nous que lhistoire de lÉvangile est inventée à plaisir ? Mon ami, ce nest pas ainsi quon invente ; et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond cest reculer la difficulté sans la détruire ; il serait plus inconcevable que plusieurs hommes daccord eussent fabriqué ce livre, quil ne lest quun seul en ait fourni le sujet. Jamais les auteurs juifs neussent trouvé ni ce ton ni cette morale ; et lÉvangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que linventeur en serait plus étonnant que le héros. Avec tout cela, ce même Évangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison, et quil est impossible à tout homme sensé de concevoir ni dadmettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions ? Etre toujours modeste et circonspect, mon enfant ; respecter en silence ce quon ne saurait ni rejeter, ni comprendre, et shumilier devant le grand Etre qui seul sait la vérité.
Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté ; mais ce scepticisme ne mest nullement pénible, parce quil ne sétend pas aux points essentiels à la pratique, et que je suis bien décidé sur les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité de mon cur. Je ne cherche à savoir que ce qui importe à ma conduite. Quant aux dogmes qui ninfluent ni sur les actions ni sur la morale, et dont tant de gens se tourmentent, je ne men mets nullement en peine. Je regarde toutes les religions particulières comme autant dinstitutions salutaires qui prescrivent dans chaque pays une manière uniforme dhonorer Dieu par un culte public, et qui peuvent toutes avoir leurs raisons dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple, ou dans quelque autre cause locale qui rend lune préférable à lautre, selon les temps et les lieux. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement. Le culte essentiel est celui du cur. Dieu nen rejette point lhommage, quand il est sincère, sous quelque forme quil lui soit offert. Appelé dans celle que je professe au service de lEglise, jy remplis avec toute lexactitude possible les soins qui me sont prescrits, et ma conscience me reprocherait dy manquer volontairement en quelque point. Après un long interdit vous savez que jobtins, par le crédit de M. de Mellarède, la permission de reprendre mes fonctions pour maider à vivre. Autrefois je disais la messe avec la légèreté quon met à la longue aux choses les plus graves quand on les fait trop souvent ; depuis mes nouveaux principes, je la célèbre avec plus de vénération : je me pénètre de la majesté de lEtre suprême, de sa présence, de linsuffisance de lesprit humain, qui conçoit si peu ce qui se rapporte à son auteur. En songeant que je lui porte les vux du peuple sous une forme prescrite, je suis avec soin tous les rites ; je récite attentivement, je mapplique à nomettre jamais ni le moindre mot ni la moindre cérémonie : quand japproche du moment de la consécration, je me recueille pour la faire avec toutes les dispositions quexige lEglise et la grandeur du sacrement ; je tâche danéantir ma raison devant la suprême intelligence ; je me dis : Qui es-tu pour mesurer la puissance infinie ? Je prononce avec respect les mots sacramentaux, et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. Quoi quil en soit de ce mystère inconcevable, je ne crains pas quau jour du jugement je sois puni pour lavoir jamais profané dans mon cur.
Honoré du ministère sacré, quoique dans le dernier rang, je ne ferai ni ne dirai jamais rien qui me rende indigne den remplir les sublimes devoirs. Je prêcherai toujours la vertu aux hommes, je les exhorterai toujours à bien faire ; et, tant que je pourrai, je leur en donnerai lexemple. Il ne tiendra pas à moi de leur rendre la religion aimable ; il ne tiendra pas à moi daffermir leur foi dans les dogmes vraiment utiles et que tout homme est obligé de croire : mais à Dieu ne plaise que jamais je leur prêche le dogme cruel de lintolérance ; que jamais je les porte à détester leur prochain, à dire à dautres hommes : Vous serez damnés. Si jétais dans un rang plus remarquable, cette réserve pourrait mattirer des affaires ; mais je suis trop petit pour avoir beaucoup à craindre, et je ne puis guère tomber plus bas que je ne suis. Quoi quil arrive, je ne blasphémerai point contre la justice divine, et ne mentirai point contre le Saint-Esprit.
Jai longtemps ambitionné lhonneur dêtre curé ; je lambitionne encore, mais je ne lespère plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de si beau que dêtre curé. Un bon curé est un ministre de bonté, comme un bon magistrat est un ministre de justice. Un curé na jamais de mal à faire ; sil ne peut pas toujours faire le bien par lui-même, il est toujours à sa place quand il le sollicite, et souvent il lobtient quand il sait se faire respecter. O si jamais dans nos montagnes javais quelque cure de bonnes gens à desservir ! je serais heureux, car il me semble que je ferais le bonheur de mes paroissiens. Je ne les rendrais pas riches, mais je partagerais leur pauvreté ; jen ôterais la flétrissure et le mépris, plus insupportable que lindigence. Je leur ferais aimer la concorde et légalité, qui chassent souvent la misère, et la font toujours supporter. Quand ils verraient que je ne serais en rien mieux queux, et que pourtant je vivrais content, ils apprendraient à se consoler de leur sort et à vivre contents comme moi. Dans mes instructions je mattacherais moins à lesprit de lEglise quà lesprit de lÉvangile, où le dogme est simple et la morale sublime, où lon voit peu de pratiques religieuses et beaucoup duvres de charité. Avant de leur enseigner ce quil faut faire, je mefforcerais toujours de le pratiquer afin quils vissent bien tout ce que je leur dis, je le pense. Si javais des protestants dans mon voisinage ou dans ma paroisse, je ne les distinguerais point de mes vrais paroissiens en tout ce qui tient à la charité chrétienne ; je les porterais tous également à sentraimer, à se regarder comme frères, à respecter toutes les religions, et à vivre en paix chacun dans la sienne. Je pense que solliciter quelquun de quitter celle où il est né, cest le solliciter de mal faire, et par conséquent faire mal soi-même. En attendant de plus grandes lumières, gardons lordre public ; dans tout pays respectons les lois, ne troublons point le culte quelles prescrivent ; ne portons point les citoyens à la désobéissance ; car nous ne savons point certainement si cest un bien pour eux de quitter leurs opinions pour dautres, et nous savons très certainement que cest un mal de désobéir aux lois.
Je viens, mon jeune ami, de vous réciter de bouche ma profession de foi telle que Dieu la lit dans mon cur : vous êtes le premier à qui je laie faite ; vous êtes le seul peut-être à qui je la ferai jamais. Tant quil reste quelque bonne croyance parmi les hommes, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés quils ne peuvent résoudre et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches. Les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, et dans létat où jai vu la vôtre, ont besoin dêtre affermies et réveillées ; et, pour les établir sur la base des vérités éternelles, il faut achever darracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore.
Vous êtes dans lâge critique où lesprit souvre à la certitude, où le cur reçoit sa forme et son caractère, et où lon se détermine pour toute la vie, soit en bien, soit en mal. Plus tard, la substance est durcie, et les nouvelles empreintes ne marquent plus. Jeune homme, recevez dans votre âme, encore flexible, le cachet de la vérité. Si jétais plus sûr de moi-même, jaurais pris avec vous un ton dogmatique et décisif : mais je suis homme, ignorant, sujet à lerreur ; que pouvais-je faire ? Je vous ai ouvert mon cur sans réserve ; ce que je tiens pour sûr, je vous lai donné pour tel ; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions ; je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant, cest à vous de juger : vous avez pris du temps ; cette précaution est sage et me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentiments ce qui vous aura persuadé, rejetez le reste. Vous nêtes pas encore assez dépravé par le vice pour risquer de mal choisir. Je vous proposerais den conférer entre nous ; mais sitôt quon dispute on séchauffe ; la vanité, lobstination sen mêlent, la bonne foi ny est plus. Mon ami, ne disputez jamais, car on néclaire par la dispute ni soi ni les autres. Pour moi, ce nest quaprès bien des années de méditation que jai pris mon parti : je my tiens ; ma conscience est tranquille, mon cur est content. Si je voulais recommencer un nouvel examen de mes sentiments, je ny porterais pas un plus pur amour de la vérité ; et mon esprit, déjà moins actif, serait moins en état de la connaître. Je resterai comme je suis, de peur quinsensiblement le goût de la contemplation, devenant une passion oiseuse, ne mattiédît sur lexercice de mes devoirs, et de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme, sans retrouver la force den sortir. Plus de la moitié de ma vie est écoulée ; je nai plus que le temps quil me faut pour en mettre à profit le reste, et pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si je me trompe, cest malgré moi. Celui qui lit au fond de mon cur sait bien que je naime pas mon aveuglement. Dans limpuissance de men tirer par mes propres lumières, le seul moyen qui me reste pour en sortir est une bonne vie ; et si des pierres mêmes Dieu peut susciter des enfants à Abraham, tout homme a droit despérer dêtre éclairé lorsquil sen rend digne.
Si mes réflexions vous amènent à penser comme je pense, que mes sentiments soient les vôtres, et que nous ayons la même profession de foi, voici le conseil que je vous donne : Nexposez plus votre vie aux tentations de la misère et du désespoir ; ne la traînez plus avec ignominie à la merci des étrangers, et cessez de manger le vil pain de laumône. Retournez dans votre patrie, reprenez la religion de vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre cur, et ne la quittez plus : elle est très simple et très sainte ; je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre celle dont la morale est la plus pure et dont la raison se contente le mieux. Quant aux frais du voyage, nen soyez point en peine, on y pourvoira. Ne craignez pas non plus la mauvaise honte dun retour humiliant ; il faut rougir de faire une faute, et non de la réparer. Vous êtes encore dans lâge où tout se pardonne, mais où lon ne pèche plus impunément. Quand vous voudrez écouter votre conscience, mille vains obstacles disparaîtront à sa voix. Vous sentirez que, dans lincertitude où nous sommes, cest une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où lon est né, et une fausseté de ne pas pratiquer sincèrement celle quon professe. Si lon ségare, on sôte une grande excuse au tribunal du souverain juge. Ne pardonnera-t-il pas plutôt lerreur où lon fut nourri, que celle quon osa choisir soi-même ?
Mon fils, tenez votre âme en état de désirer toujours quil y ait un Dieu, et vous nen douterez jamais. Au surplus, quelque parti que vous puissiez prendre, songez que les vrais devoirs de la religion sont indépendants des institutions des hommes ; quun cur juste est le vrai temple de la Divinité ; quen tout pays et dans toute secte, aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi ; quil ny a point de religion qui dispense des devoirs de la morale ; quil ny a de vraiment essentiels que ceux-là ; que le culte intérieur est le premier de ces devoirs, et que sans la foi nulle véritable vertu nexiste.
Fuyez ceux qui, sous prétexte dexpliquer la nature, sèment dans les curs des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte queux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes quils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent du fond des curs le remords du crime, lespoir de la vertu, et se vantent encore dêtre les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité nest nuisible aux hommes. Je le crois comme eux, et, cest, à mon avis, une grande preuve que ce quils enseignent nest pas la vérité.
Bon jeune homme, soyez sincère et vrai sans orgueil ; sachez être ignorant : vous ne tromperez ni vous ni les autres. Si jamais vos talents cultivés vous mettent en état de parler aux hommes, ne leur parlez jamais que selon votre conscience, sans vous embarrasser sils vous applaudiront. Labus du savoir produit lincrédulité. Tout savant dédaigne le sentiment vulgaire ; chacun en veut avoir un à soi. Lorgueilleuse philosophie mène au fanatisme. Evitez ces extrémités ; restez toujours ferme dans la voie de la vérité, ou de ce qui vous paraîtra lêtre dans la simplicité de votre cur, sans jamais vous en détourner par vanité ni par faiblesse. Osez confesser Dieu chez les philosophes ; osez prêcher lhumanité aux intolérants. Vous serez seul de votre parti peut-être ; mais vous porterez en vous-même un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Quils vous aiment ou vous haïssent, quils lisent ou méprisent vos écrits, il nimporte. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien ; ce qui importe à lhomme est de remplir ses devoirs sur la terre ; et cest en soubliant quon travaille pour soi. Mon enfant, lintérêt particulier nous trompe ; il ny a que lespoir du juste qui ne trompe point.
Jai transcrit cet écrit, non comme une règle des sentiments quon doit suivre en matière de religion, mais comme un exemple de la manière dont on peut raisonner avec son élève, pour ne point sécarter de la méthode que jai tâché détablir. Tant quon ne donne rien à lautorité des hommes, ni aux préjugés du pays où lon est né, les seules lumières de la raison ne peuvent, dans linstitution de la nature, nous mener plus loin que la religion naturelle ; cest à quoi je me borne avec mon Émile. Sil en doit avoir une autre, je nai plus en cela le droit dêtre son guide ; cest à lui seul de la choisir.
Nous travaillons de concert avec la nature, et tandis quelle forme lhomme physique, nous tâchons de former lhomme moral ; mais nos progrès ne sont pas les mêmes. Le corps est déjà robuste et fort, que lâme est encore languissante et faible ; et quoi que lart humain puisse faire, le tempérament précède toujours la raison. Cest à retenir lun et à exciter lautre que nous avons jusquici donné tous nos soins, afin que lhomme fût toujours un, le plus quil était possible. En développant le naturel, nous avons donné le change à sa sensibilité naissante ; nous lavons réglé en cultivant la raison. Les objets intellectuels modéraient limpression des objets sensibles. En remontant au principe des choses, nous lavons soustrait à lempire des sens ; il était simple de sélever de létude de la nature à la recherche de son auteur.
Quand nous en sommes venus là, quelles nouvelles prises nous nous sommes données sur notre élève ! que de nouveaux moyens nous avons de parler à son cur ! Cest alors seulement quil trouve son véritable intérêt à être bon, à faire le bien loin des regards des hommes, et sans y être forcé par les lois, à être juste entre Dieu et lui, à remplir son devoir, même aux dépens de sa vie, et à porter dans son cur la vertu, non seulement pour lamour de lordre, auquel chacun préfère toujours lamour de soi, mais pour lamour de lauteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi, pour jouir enfin du bonheur durable que le repos dune bonne conscience et la contemplation de cet Etre suprême lui promettent dans lautre vie, après avoir bien usé de celle-ci. Sortez de là, je ne vois plus quinjustice, hypocrisie et mensonge parmi les hommes. Lintérêt particulier, qui, dans la concurrence, lemporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun deux à parer le vice du masque de la vertu. Que tous les autres hommes fassent mon bien aux dépens du leur ; que tout se rapporte à moi seul ; que tout le genre humain meure, sil le faut, dans la peine et dans la misère pour mépargner un moment de douleur ou de faim : tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie, quiconque a dit dans son cur : il ny a point de Dieu, et parle autrement, nest quun menteur ou un insensé.
Lecteur, jaurai beau faire, je sens bien que vous et moi ne verrons jamais mon Émile sous les mêmes traits ; vous vous le figurez toujours semblable à vos jeunes gens, toujours étourdi, pétulant, volage, errant de fête en fête, damusement en amusement, sans jamais pouvoir se fixer à rien. Vous rirez de me voir faire un contemplatif, un philosophe, un vrai théologien, dun jeune homme ardent, vif, emporté, fougueux, dans lâge le plus bouillant de la vie. Vous direz : Ce rêveur poursuit toujours sa chimère ; en nous donnant un élève de sa façon, il ne le forme pas seulement, il le crée, il le tire de son cerveau ; et, croyant toujours suivre la nature, il sen écarte à chaque instant. Moi, comparant mon élève aux vôtres, je trouve à peine ce quils peuvent avoir de commun. Nourri si différemment, cest presque un miracle sil leur ressemble en quelque chose. Comme il a passé son enfance dans toute la liberté quils prennent dans leur jeunesse, il commence à prendre dans sa jeunesse la règle à laquelle on les a soumis enfants : cette règle devient leur fléau, ils la prennent en horreur, ils ny voient que la longue tyrannie des maîtres, ils croient ne sortir de lenfance quen secouant toute espèce de joug, ils se dédommagent alors de la longue contrainte où on les a tenus, comme un prisonnier, délivré des fers, étend, agite et fléchit ses membres.
Émile, au contraire, shonore de se faire homme, et de sassujettir au joug de la raison naissante ; son corps, déjà formé, na plus besoin des mêmes mouvements, et commence à sarrêter de lui-même, tandis que son esprit, à moitié développé, cherche à son tour à prendre lessor. Ainsi lâge de raison nest pour les uns que lâge de la licence ; pour lautre, il devient lâge du raisonnement.
Voulez-vous savoir lesquels deux ou de lui sont mieux en cela dans lordre de la nature ? considérez les différences dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés : observez les jeunes gens chez les villageois, et voyez sils sont aussi pétulants que les vôtres. « Durant lenfance des sauvages, dit le sieur Le Beau, on les voit toujours actifs, et soccupant sans cesse à différents jeux qui leur agitent le corps ; mais à peine ont-ils atteint lâge de ladolescence, quils deviennent tranquilles, rêveurs ; ils ne sappliquent plus guère quà des jeux sérieux ou de hasard. » Émile, ayant été élevé dans toute la liberté des jeunes paysans et des jeunes sauvages, doit changer et sarrêter comme eux en grandissant. Toute la différence est quau lieu dagir uniquement pour jouer ou pour se nourrir, il a, dans ses travaux et dans ses jeux, appris à penser. Parvenu donc à ce terme par cette route, il se trouve tout disposé pour celle où je lintroduis : les sujets de réflexion que je lui présente irritent sa curiosité, parce quils sont beaux par eux-mêmes, quils sont tout nouveaux pour lui, et quil est en état de les comprendre. Au contraire, ennuyés, excédés de vos fades leçons, de vos longues morales, de vos éternels catéchismes, comment vos jeunes gens ne se refuseraient-ils pas à lapplication desprit quon leur a rendue triste, aux lourds préceptes dont on na cessé de les accabler, aux méditations sur lauteur de leur être, dont on a fait lennemi de leurs plaisirs ? Ils nont conçu pour tout cela quaversion, dégoût, ennui ; la contrainte les en a rebutés : le moyen désormais quils sy livrent quand ils commencent à disposer deux ? Il leur faut du nouveau pour leur plaire, il ne leur faut plus rien de ce quon dit aux enfants. Cest la même chose pour mon élève ; quand il devient homme, je lui parle comme à un homme, et ne lui dis que des choses nouvelles ; cest précisément parce quelles ennuient les autres quil doit les trouver de son goût.
Voilà comme je lui fais doublement gagner du temps, en retardant au profit de la raison le progrès de la nature. Mais ai-je en effet retardé ce progrès ? Non ; je nai fait quempêcher limagination de laccélérer ; jai balancé par des leçons dune autre espèce des leçons précoces que le jeune homme reçoit dailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions lentraîne, lattirer en sens contraire par dautres institutions, ce nest pas lôter de sa place, cest ly maintenir.
Le vrai moment de la nature arrive enfin, il faut quil arrive. Puisquil faut que lhomme meure, il faut quil se reproduise, afin que lespèce dure et que lordre du monde soit conservé. Quand, par les signes dont jai parlé, vous pressentirez le moment critique, à linstant quittez avec lui pour jamais votre ancien ton. Cest votre disciple encore, mais ce nest plus votre élève. Cest votre ami, cest un homme, traitez-le désormais comme tel.
Quoi ! faut-il abdiquer mon autorité lorsquelle mest le plus nécessaire ? Faut-il abandonner ladulte à lui-même au moment quil sait le moins se conduire, et quil fait les plus grands écarts ? Faut-il renoncer à mes droits quand il lui importe le plus que jen use ? Vos droits ! Qui vous dit dy renoncer ? ce nest quà présent quils commencent pour lui. Jusquici vous nen obteniez rien que par force ou par ruse ; lautorité, la loi du devoir lui étaient inconnues ; il fallait le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais vous voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son cur. La raison, lamitié, la reconnaissance, mille affections, lui parlent dun ton quil ne peut méconnaître. Le vice ne la point encore rendu sourd à leur voix. Il nest sensible encore quaux passions de la nature. La première de toutes, qui est lamour de soi, le livre à vous ; lhabitude vous le livre encore. Si le transport dun moment vous larrache, le regret vous le ramène à linstant ; le sentiment qui lattache à vous est le seul permanent ; tous les autres passent et seffacent mutuellement. Ne le laissez point corrompre, il sera toujours docile, il ne commence dêtre rebelle que quand il est déjà perverti.
Javoue bien que si, heurtant de front ses désirs naissants, vous alliez sottement traiter de crimes les nouveaux besoins qui se font sentir à lui, vous ne seriez pas longtemps écouté ; mais sitôt que vous quitterez ma méth